RÊVES DE PAYSANNE
Mionnet qui, le cœur plein de rage jalouse, avait regardé cette pluie de baisers tomber sur les joues de Robertine, s'avan^ vivement à la rencontre d'Eugène.
— Vous venez d'embrasser Robertine, cria-t-il d'un ton furieux.
— Tiens, c'est vrai, mon pauvre Mionnet.
— Vous l'avez embrassée plus de vingt fois...
— Cela ne m'a pas fait le moindre bien, va.
Adieu.
— Mais elle était contente, et vous auriez bien continué jusqu'à demain sans qu'elle paraisse s'en apercevoir.
— Ni moi non plus, je te dis*
— Mais moi, je le sentais là... voyez-vous... Et il faut que je fasse un malheur...
— Tu as raison^ marie-toi, adieu.
— Non, que je vous le dis, c'est avons que j'en veux, parce que, à la fin, je suis fatigué...
— Eh bien ! va t'asseoir.
Et, prenant le jeune paysan par l'épaule, il le secoua, le fit tourner et l'envoya sur le sol, puis 2 continua, toujours courant, sa route vers le bourg de Samer.
Mionnet se leva^ saisit une pierre, et il s'élançait à la poursuite du peintre, quand celui-ci se retourna et revint vers lui d'un pas tranquille. Le jeune paysan laissa retomber le bras déjà levé.
— Tu n'oublieras pgfa, dit Eugène, de recommander à Robertine de me renvoyer ma boîte de couleurs, par Joseph, le messager. Je suis fâché de t'avoir fait de la peine, mon bon Mioimet. Donnemoi cette pierre-là, avec laquelle tu voulais me tuer. J'en ai une plus lourde à porter dans mon cœur et il faudra la garder toute la vie. Maintenant, donne-moi la main, et apporte-moi un jour ton sixième enfant. Si je vis encore, je ferai son portrait gratis.
Mionnet, stupéfait, le regarda s'éloigner; puis il redescendit d'un pas rapide vers Robertine, qui s'était arrêtée pour regarder cette scène. .
— Cet homme-là vous a donné plus de vingt baisers, Robertine^ dit-il d'une voix sèche.
— Oui ; je voudrais qu'il m'en eût donné quarante.
— Je le crois. Je voudrais vous parler.
— Parle si tu veux, Mionnet.
Le pauvre garçon poussa un long soupir.
— Pour lors donc, dit-il en rougissant violemment, mon père, qui me voit m'en aller à rien, m'a dit dernièrement : « Mionnet, ça ne va pas, mon fils ; l'amour t'achèvera. Je n'ai rien à dire contre Robertine, du Fort, c'est honnête, mais c'est mièvre comme une chatte ; et toi^ tu es de nature im peu bête, ça ne te convient pas. Par ainsi, comme tu me vaux pis qu'un domestique, tu vas t'en aller à Paris, où mon frère, qui est si riche, te veut. » Vous n'avez rien à dire à ça, Robertine ?
— Si, j'ai à dire : « Bon voyage. »
— Je m'en vais donc à Paris, reprit Mionnet avec colère, pour devenir un parisien, im homme malin, méchant et riche, et je reviendrai vêtu coname un seigneur ; on m'appellera monsieur ; j'aurai tous les jours un chapeau neuf et des bottes, je ramènerai une femme belle comme votre dame du château, et qui portera des robes de soie, et qui aura des mains blanches. Et quand je passerai dans ma voiture, quand je vous regarderai du haut de ma grandeur, ah ! qu'est-ce que vous direz alors ?
— Ce que je dirai ? je dirai : « Bonjour, bonjour, monsieur Ploiehaie, comment vous portezvous? »
— Oui, reprit le pauvre amoureux d'un ton désolé, il faut que je m'en aille, parce que je perds le sens. Je de^âens comme une tête de bois, je. ne sais plus ce que je dois penser , et plus je vous vois, plus je deviens je ne sais quoi. Mais, voyons, Robertine, qu'est-ce que je vous ai fait, et pourquoi ne voulez- vous pas que je vous aime ?
— Moi, mais je serais bien fâchée que tu ne m'aimes plus, Mionnet.
— Alors, qu'est-ce que vous voulez, puisque je ne demande autre chose à tous les saints du bon Dieu que de vous épouser ?
— C'est que tu leur as mal demandé, Mionnet, car ils ne m'ont pas encore conseillé de le faire ; mais peut-être qu'à force de les tourmenter. . .
— C'est fini, Robertine. Je vous parle pour la dernière fois, et je dis : « Qu'est-ce que vous voulez ? où trouverez- vous un bon-ami qui vous aime mieux, un mari qui veuille vous rendre plus heureuse et qui fasse plus vos volontés? Qu'est-ce qu'une honnête fille peut désirer de plus que d'avoir un honnête mari, courageux et entendu à son affaire ; avec ça, des enfants, une belle ferme, et d'être la plus riche, la première du village, d'être estimée et respectée comme pas ime, et de se faire bt'ave et belle autant qu'il lui plaira. N'est-ce pas ainsi que défunte ma pauvre mère a vécu ? et la vôtre, Robertine, y pensez-vous ? moi je me la rappelle. Ce que je vous dis là, pour sûr elle vous l'aurait dit. Oui, je me la rappelle, et quand elle
passait dans les chemins avec son grand mantelet de soie noire à capuchon, il n'y avait pas un qui ne la saluât de bon cœur et de bonne estime.
La figure de Robertine était devenue sérieuse, presque attendrie ; elle jeta un regard plus doux svtr Mionnet.
— Eh bien, oui, tu as raison, tout ce que tu me dis là, je me le dis. Mais, vois-tu, nous ne pouvons plus penser comme nos mères. Ah ! j'en pleure quelquefois, mais je n'y peux rien. Nous, nous sommes trop rapprochées de la ville, il y a de trop belles routes, les bourgeois sont toujours avec nous. Et alors ils nous disent des choses qu'on ne disait pas à nos mères; ils nous regardent comme vous ne savez pas regarder. Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Nous ne le savons pas, mais nos idées sont émoustillées. Nous pensons, nous cherchons, et nous trouvons dans ces choses et dans ces regards des idées nouvelles. On veut être belle et poursuivie, aimée, quoi !
— Mais est-ce que je ne vous aime pas, moi ?
— Pas comme on veut être aimée quand on écoute ces gens si propres, si brillants, si fins parleurs, oui, vrai, si bien qu'on pense tout de suite, en les approchant, aux premières fleurs du printemps. Non, on ne sait pas ce que c'est, mais on sent.lflte c'est bon : on ne veut pas mal faire, mais on a le cœur chatouillé. On espère je ne sais quoi, on attend toujours, et on est vive, on se fait belle, et on croit qu'^ vaut autant que les belles dames.
M. le curé vous fait des reproches ; U vous refuse Tabsolution. Alors, on se dit : Je vais épouser Mionnet. Puis on se dit : plus tard. Je ne suis pas une mauvaise fille, je te le dis, Mionnet, mais, s'il fallait perdre toutes ces jolies pensées, eh bien, ça me paraîtrait aussi cruel que de tordre le cou à une poule qui couve. Il faudra bien finir par se marier, mais, maintenant, devenir esclave et malpropre, être obligée de ne penser qu'à l'aient ! non, j'aimerais mieux être enterrée. Je sais bien qu'il y a le bon Dieu...
— - Je n'y comprends rien, murmura Mionnet d'un ton désolé.
— Adieu, Mionnet !
— Ne m'appelez plus Mionnet, appelez-moi Ba^ thélemy. Il n'y a plus de...
Robertine éclata de rire, et le triste amoureux s'éloigna les larmes aux yeux.
La jeune paysane le rappela.
— Allons, dit-elle, ne te désespère pas. Pars pour Paris, il le faut, je te haïrais en ce moment. Mais je t'écrirai, bientôt peut-être, que je te veux bien pour mari ; car, je te le dis, je pense souvent que M. le curé a raison.
— Et vous n'embrasserez plus ce...
— Va-t'en, grand badaud ! cria-t-elle en frappant du pied. J'embrasserai tout le monde.
— Salut, la compagnie, dit la voix claire de Mamzelle qui passa devant la barrière, le sac au dos et habillé en chasseur de Vincennes. Mademoi-
selle Robertine, je vous cherchais pour vous faire mes adieux, pour vous embrasser, si c'était un effet de votre bonté vis-à-vis de l'armée française. Robertine tendit la joue.
— Tiens, dit-elle en lui remettant un louis bien enveloppé dsms un morceau de papier bleu. Mon père a été rude pour toi. Ne nous oublie pas. Tu auras toujours des amis ici.
— Ce sera, dit galamment le soldat qui avait retrouvé toute sa dignité en reprenant son uniforme, ce sera pour faire boire les camarades à la santé de la plus belle.
— Adieu, Mionnet, je veux dire Barthélémy; adieu, Mamzelle.
— Mademoiselle, si c'est un effet de votre bonté, il n'y a plus de Mamzelle sous l'uniforme ! Que ce serait porter atteinte à ma quaUté d'homme viril, conune on dit à Paris. Que Mamzelle est im sobriquet pour les champs et que je redeviens François Catrou.
Robertine s'éloigna en souriant.
— Allons, par le flanc droit, marche ! Je vais passer la journée aux Haubersacques avec toi, Mionnet, et demain nous partirons comme c'est convenu.
— Oui, répondit le jeune paysan en secouant le front, viens.
— Mionnet, reprit le jeune soldat après qu'ils furent sortis des terres du Fort, j'ai des remords plein la tête, et si tu me vois si intempestif à quit-
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ter le sol de ce canton, c'est que je suis pressé de me plonger dans le sang des ennemis de la France.
— Des remords ? demanda Mionnet distrait.
— Ce qu'on nomme des remords, autrement dit- Mais voilà Tafifaire. Suppose donc, par une supposition, que tu aies vu un civil serrer le cou à un autre civil, de façon à le détruire par Testrangulation, qu'est-ce que tu ferais ?
— Rien.
— Ah ! et si tu avais entendu ce même civil que je nommerai, par hasard, Stanislas Cocquempoix, dire à son complice que je nommerai, toujours par hasard, Louis Briche : « Il faut laisser Cyprien tranquille maintenant, car j'ai bien vu que ces marques bleues sur le cou ont excité des soupçons vagues, et cet imbécile de Mamzelle sait tout! Mais bientôt nous lâcherons de nouveau sur lui les écluses et Juha. » Voilà ce qu'il a dit, je l'ai entendu, il y a trois jours, à Boulogne. Je m'étais jeté sur des bottes de paille dans l'écurie du Cometd'Or, où j'attendais une voiture d'occasion. C'est là que j'entendis ces paroles. Eh bien I qu'est-ce que tu ferais ?
— Rien.
— C'est ainsi que je me comportai, en me disaat : Catrou , souviens-toi que tu es chasseur et non point gendarme; nonobstant, j'ai des remords qui empoisonnent mes jours. Mais tu ne m'écoutes pas, Mionnet : allons, du courage, chacun sait que Vénus est une déesse aveugle qui porte ime arbalète.
Par ainsi, je t'offre ma protection pour t'engage? dans le sein de Mars, qui est Tami de Vénus. Nous reviendrons colonels, et tu déposeras tes éperons, tes épaulettes et ta croix sur le sein de ta chacune.