LE POÈME DE LA TENDRESSE
Tandis que plusieurs de nos personnages quittaient le village, pour toujours peut-être^ Cyprien, guéri quoique faible encore, cherchait à ramener autour de la vie des champs toutes ses aspirations, tous ses espoirs d'avenir. Il était encore terrifié des souvenirs de Teffroyable misère parisienne, et il ne désirait rien que sommeiller doucement, sans secousse et sans labeur, jusqu'à la fin de ses jours. Les souvenirs de la joyeuse enfance lui parlaient par toutes les voix de la ferme, et ouvraient délicatement tous les pores de ce corps ressuscité aux caresses de la fraîche matinée ou du soleil de midi.
Puis Cyprien avait à côté de lui Florine. Il n'était pas fat, mais il ne lui avait pas été difficile de v deviner l'amour de la jeune fille. Quoiqu'il eût pu connaître d'autres passions plus énergiques, il trouvait Florine douce, attentive et très belle, et il se mit à l'aimer bien tranquillement. De sa vie passée, un moment si brillante, il n'avait gardé nul or-
gueil ; au milieu des soufibrances qui avaient succédé aux jours triomphants, il n'avait pas contracté rhabitude de l'amertume. Il avait donc pu, sacs secousse, abaisser son âme au niveau de cette nouvelle et champêtre existence. Mais son esprit, plus vigoureux, avait conservé le pli des anciens labeurs et du travail littéraire auquel il avait demandé d'abord la gloire, puis l'aisance, puis le pain quotidien, n lui était resté, avec un sens raffiné des beautés de la nature, des élans irrésistibles d'imagination poétique, et im indomptable besoin de se répandre en phrases brillantes. C'était par là, surtout , qu'il dominait Florine , en entretenant le prestige qu'il exerçait sur l'imagination de la jeune fille. Aussi, l'écoutait-elle avec cette muette et fervente admiration qui faisait jaillir à flots pressés les paroles poétiques et les images colorées. Mais au milieu de toutes les joies que donnait à la jeune fille l'amour parlant par ces lèvres éloquentes, une pensée venait prendre place, qui arrêtait les plus vifs élans de son âme^ et empoisonnait les plus purs de ses rêves.
— Tenez, dit-elle im jour à Cyprien, cela m'a fait bien souffrir.
Et elle lui présenta le médaillon que Stanislas avait retiré du cou de Framery.
Cyprien pâlit, puis se précipita sur la main de
Florine et lui arracha le médaillon avec un geste
si brusque que la pauvre fille se sentit comme frap-
au cœur. Elle pâUt à son tour, se retourna
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comme pour fuir, puis, revenant vers Cyprien, elle lui dit d'une voix sourde :
— Il y a là im portrait, un portrait de femme ?
— Ah I je croyais l'avoir perdu, dit-il avec un soupir. Oui, reprit-il d'un ton triste, après avoir jeté un regard furtif sur la figure de Rose-de-Noël, un portrait de iemme,
— Une femme que vous avez aimée ?
Il inclina le front avec un geste mélancolique et affirxnatif.
— • Je ne l'aime plus, dit-il encore d'un ton triste maijs ferme.
— Montrez-Ja-moi ? demanda-t-elle d'une voix haletante.
— Je ne le puis ; ce serait une lâche et indigne action, Florine, dit-il doucement.
— Ah ! je comprends , elle est belle , n'est-ce pas ? plus belle que moi ? Répondez, Cyprien.
— Oui, répondit-il en baissant la voix ; mais je ne raime plus, et je vous aime.
— Qu'importe, dit-elle d'une voix rauque, vous l'avez aimée, votre cœur a été plein d'elle. Je l'y retrouyem ! Les paroles de tendresse que vous me direz, c'est elle qui vous les a s^prises ! Votre cœur a passé par son cœur pour vemr à moi. Oui ! je retrouverai son souvenir dans votre pensée et elle pera toujours entre nous deux, car vous me comparerez à elle !
JSlle se sauva avant que Cyprien eût pu chercher ^ l'^p^j^r, Elle s'enferma dans sa chambre, et sar
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glota pendant plusieurs heures, en pressant convulsivement un petit chapelet qu'elle avait rapporté de son couvent.
— Ah ! l'amour est bien cruel, murmurait-elle. Il m'empêche de prier... J'avais oubhé qu'il y a
le passé. J'étais si heureuse Il assure qu'il
m'aime !... Il ne voudrait pas me tromper.
Elle resta longtemps pensive, puis elle revint trouver son ami.
— Mon cher Cyprien, dit-elle d'une voix calme, pardonnez-moi, j'ai agi comme un enfant, comme une véritable sauvage ; j'avais des illusions de paysanne, n'est-ce pas. J'oublierai le passé, puisqu'il le faut, mais nous n'en parlerons jamais, jamais I Il nous reste l'avenir et le présent, conclutrclle avec un charmant sourire.
Elle se mit, en effet, résolument à retirer, pour ainsi dire, du trésor de ses pensées tout ce qui tenait au passé, toutes les joies de son souvenir, tous ces rêves qui lui montraient autrefois Cyprien comme un type chevaleresque, énergique et pur.
On put constater bientôt que la blancheur légèrement rosée de son teint tournait à la pâleur, et im observateur aurait j)u remarquer quelques reflets jaunâtres autour de ses paupières. Mais elle avait retrouvé tout le calme candide de sa physionomie, la limpidité charmante de ses grands yeux profonds, et, autant qu'on pouvait le conjecturer, elle avait reconquis toute la sérénité de son âme. vit bien que cette scène avait retardé la conva-
lescence de son ami. Elle devint pour lui plus attentive que jamais. Elle ne laissa plus à personne, pas même au cher et dévoué Stanislas, le soin d'accompagner Cyprien jusqu'au milieu delà plaine voisine; car il aimait à y venir chaque matin pour admirer les aspects divers que présentent les champs boulonnais.
— Oui^ vous aviez raison, dit-il un jour, et je ne sais quel pressentiment me saisit le cœur; mais, au milieu de cette belle journée, dans cette lutte que se livrent le soleil et la brume, comme pour s'emparer de cette terre, si riante l'été et maintenant ombrée de teintes austères par la main du grave hiver, il me semble que je vois écrite l'histoire de notre avenir. Vous êtes jeune encore, ma mignonne, moi, l'automne m'-a saisi. 11 m'a porté des coups dont vos douces mains sentiront longtemps les cicatrices. Quoi que vous fassiez, vous retrouverez toujours le passé dans les plus purs élans de mon cœur renouvelé. Mais, regardez ces maisonnettes à tête rouge qui grimpent au flanc des coUines, nos yeux les voient plus nombreuses et plus réelles, dans leurs enclos dépouillés, qu'au temps où le feuillage d'été les cachait sous ses trompeuses beautés. Ah ! mon amie, n'est-ce pas ainsi que l'adversité développe les quaUtés cachées !
Florine écoutait tristement, et sa calme physionomie avait peine à dissimuler l'effroi que causaient les leçons de l'expérience à seâ illusions virginales.
— Je veux espérer, dit-elle d'uiie voix timide.
en portant autour d'elle son doux regard qui pouvait à peine se détacher des yeux brillants et de la face pâle de son ami. J'essaye à regarder avec vos regards tout ce qui nous entoure et à tout comprendre avec votre intelligence... Je ne vois autour de nous que des teintes sombres et pâles, les plus ternes des nuances du jaune et du rouge. Tout s'est rétréci» tout se rapproche de nos yeux ; le feuillage n'arrête plus nos regards ; il ne reste de vert autour de nous que la ronce épineuse, le houx avec son feuillage piquant, le troëne aux baies noires qui donnent la mort, et quelque pauvre doux Ymn de chèvrefeuille que le soleil a trompé et qui montre sa feuille timide ; il entr'ouvre naïvement son tendre bourgeon où l'hiver va pénétrer pour y tuer l'espoir du printemps prochain. Je ne vois que cela. Pourtant vos yeux me disent de chercher l'espérance autour de nous. Je regarde encore. Je vois briller au soleil, à Textrémité des haies noires, les petites houppes blanches de la clématite que la neige a épargnées. Là-bas, près du ruisseau, j'aperçois les saules aux branches pourpres ; plus IoIq, dans les enclos, les paysans, chantant à la gelée, frappent de leur cognée les grands ormes qui tombent ; puis, près de nous, pendant aux haies ou il sèche, le liage de la meunière qui a de si jolis enfants ! Est-ce là l'espérance ? demanda-t-eUe en secouant la tète avec ime légère rougeiu*.
— Comme vous êtes belle, Florine, et coHune ^rotre intelligence se déisreloppe ! s'écria Cyprien en
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se rapprochant de la jeune fille pour la serrer dans ses bras.
Elle se recula avec un sourire triste et qui avait quelque chose de dédaigneux ; elle se rappelait que c'étaient ces mêmes paroles qu'avait prononcées Eiigène, le jour des adieux. Cyprien la considéra avec surprise; mais il était plus poëte qu'amoureux; il regarda de nouveau autour de lui :
— Oui, c'est l'espérance ! s'écria-tr-il avec enthousiasme. Voyez, la brume se lève dans le midi azuré et les clairières verdissent au milieu des taillis noirs. Voyez encore, le soleil se débarrasse de ses nuages ; tout éclate, et la gelée n'est tom** bée sur la terre que pour la rendre plus resplendissante souâ les baisers de l'astre. Ses rayons vont tracer des lignes blondes au milieu des masses brunes de la forêt ; on dirait une pluie de poudre d'or sur la noire chevelure de la terre. N'est-ce pas ainsi que l'espérance nous fait oublier les douleurs passées ! Et voyez, ah I regardez ma douce Rose, la mousse cache les branches sèches, le Uerre pare les chênes momentanément dépouillés, et là-bas, à l'horizon, dans la forêt où j'ai failli périr, Técorce des arbres donne çà et là des reflets verts à ce fond opaque ; c'est le souvenir de la vie au milieu de la mort : c'est l'espérance !
— J'oublierai le passé, mon cher Cyprien ; j'ai le présent qui est doux^ j'aurai l'avenir qui sera plus doux encore. Je serai heureuse... Mais venez. La poésie vous a fatigué. Vous êtes bien pàle«
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Ils se dirigèrent vers le grand chemin de Samer à Questrecques.
— Quelle est cette dame qui monte à pied — suivie d'un carrosse, ma foi — la colline, là, au-dessus du pont ?
— Tiens, c'est vrai, s'écria Florine ; mais c'est sans doute M"^"" Romanelle, la dame qui habitait le château du Fort.
— M"* Romanelle, dit Cyprien en haussant les épaules, je ne la connais pas. Craignez-vous qu'elle ne vous voie avec moi ?
— Pourquoi ? Tout le monde sait que je vous aime, dit tranquillement Florine^ pourquoi le cacherais-je ? Ne devons-nous pas nous marier ?
— Chère Florine I Mais je suis vraiment las et je vais m'asseoir un instant sur ce mont de cailloux.
M"® Romanelle était arrivée en haut de la petite cote ; elle envoya un sourire affectueux à Florine, qui allait s'avancer vers elle et qui s'arrêta.
•^ Dieu ! qu'elle est belle ! entendit-elle murmurer.
Elle se retourna : Cyprien était debout, le visage enflammé, l'œil radieux, les narines ouvertes et la lèvre frémissante.
Florine se sentit blessée au cœur. Elle s'afiEaissa, tomba sur les cailloux, mais elle se releva immédiatement.
— Qu'avez-vous donc, Florine ? dit M""® Romanelle de cette voix sonore qui savait prendre des
si puissamment caressants.
Florine frissonna au contact des mains de la jeune femme, et lui jeta un coup d'œil égaré en s'écriant :
-^ Dites à Nazaire, je vous en supplie, qu'il me ramène au Fort, vite, vite.
— Mais, oui sans doute, ma bonne Florine.
La jeune fille avait couru haletante vers la voiture, elle y était montée avec un mouvement d'oiseau effarouché qui cheriche à se cacher.
— Venez, venez vite, madame, dit-elle d'une voix anxieuse.
— Mais certainement, ma chère, je ne vous laisserai pas seule.
— Oh ! non, non, je vous en supplie, ne venez pas ! Ah ! que mes pensées sont vilaines ! non, je veux monter seule en voiture ; embrassez-moi et restez.
— Comme vous voudrez, mon enfant, dit la jeune femme en jetant un regard surpris sur l'expression égarée du visage de Florine.
Celle-ci cacha son front dans ses mains. M""® Romanelle fit un signe au cocher et la voiture partit.