‹ Rose-de-NoëlChapitre 13 sur 31 · PRÉPARATIFS DE MARIAGE ET DE GUERRE · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DE MARIAGE ET DE GUERRE

Cyprien s'approcha de la jeune femme avec un salut vraiment gracieux, et, avec un geste qui indiquait un homme habitué à la bonne compagnie,

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U lui offrit son bras. L'étrangère refusa et laissa tomber sur son voisin un regard d'un mépris à évident que Cyprien resta pendant quelque temps abasourdi.

Puis il hâta le pas à la suite de M"""" Romanelle et la rattrapa.

— Mais, madame... s'écria-t-il.

— Que voulez-vous ? d^[nanda-tr-elle d'un ton froid.

— Mais avoir l'explication de ces r^[ards de dédain que vous me...

— Du dédain, non !

— Excusez-moi, madame, je n'ai pu me tromper.

— Du dédain, non, c'est du m^ris. Et, continua-t-elle avec une ironie poignaate et en accusant les intonations sautillantes et nasales de son dialecte méridional, si je ne veux pas donner l'explication, aurez-vous, comme en 1848, l'autorité de la loi pour me contraindre et son glaive pour me punir?

— Ah. ! s'écria Cyprien en relevant fièrement la tête, il paraît que mes paroles sont devenues proverbiales dans le Midi.

— Oui, et votre réputation aussi ; et elle restera fixée à votre face comme un soulffiiet qu'on n'a pas vengé.

Elle se détourna avec une majesté insolente,

Cyprien, les dents serrées, les poings fermés, l'oeil

'^^ncelant, regarda autour de lui conune pour

xher s'U ne trouvait pas w hqmmç sur qui il

pût se venger des injures de cette femme. Elle était seule et continuait sa route d'un pas tranquille.

Florine avait couru jusqu'à sa chambre et s'y était enfermée, après avoir recommandé qu'on ne la dérangeât pas. Elle y était restée cette fois plus longtemps encore, torturée par mille pensées qui agitaient fiévreusement ses mains et ses lèvres, et qui lui causaient ces longs frémissements d'angoisses plus douloureux que les larmes et les sanglots.

Les larmes vinrent enfin, triste consolation des vagues souflErances ; mais les calmes réflexions ne vinrent pas avec elles. Elle ne comprenait pas encore combien étaient dangereux ces conseils de molle tendresse que les poètes avaient donnés à son cœur, oublieux de ces leçons chrétiennes qui l'avaient appris à se défier de la passion. En ce moment, elle ne voyait rien que cette lueur si ardente, si magnétique, sortie des yeux: de Cyprien à l'aspect de cette enivrante beauté méridionale.

— Ah ! murmurait-elle, jamais il ne m'a regar- ^ dée, jamais il ne me regarde avec ces yeux-là ! Ah ! l'amour, le méchant amour ! Je lui avais sacriM le passé, tout le bonheur qu'on peut tirer de ses souvenirs. Maintenant, c'est l'avenir encore qu'il faut lui sacrifier ; c'est l'espérance d'un bonheur calme, constant, confiant. 11 faut lutter, il faudra lutter toujours : avoir peur, ruser, parfois se cacher, parfois trop se montrer ! Ne savoir que faire pour empêcher mon mari de trouver une autre femme

plus belle que moi ; et pourtant Cyprien m'aime ; mais il me croit peut-être sotte et presque laide !

Elle se leva délibérément, alla ouvrir la porte et appela Robertine. Elle revint aussitôt et s'arrêta avec un tressaillement, en jetant un regard vers le petit chapelet pendu au chevet de son lit. Puis elle le saisit avec un geste fiévreux, le porta à ses lèvres et le cacha. — Je n'oserai plus te regarder, pensait-elle ; ce que je vais faire, ma mère ne Teût pas approuvé ; et ce n'étaient pas de tels conseils que tu me donnas pendant tant d'années, chaque soir, quand tes grains couraient entre mes doigts.

Robertine entra; Rose-de-Noël s'avança vivement vers elle et lui jetant un regard fixe, assuré, qui avait quelque chose de sombre, elle lui dit d'une voix sourde :

— Cyprien ne m'aime pas assez ; il m'aime, oui, mais il ne voit en moi qu'une paysanne laide, peut-être sotte. Dis-lui que c'est moi qu'il a vue, la nuit, tu sais, quand je vins près de son lit, le croyant mort, et qu'il me trouva si belle. Cela lui fera penser que je suis belle, en effet. Ah 1 ma bonne Robertine, continua-t-elle en fondant de nouveau en larmes, que cette coquetterie est vilaine, indigne de moi, indigne surtout d'une femme chrétienne ! Ah ! ne te laisse jamais aller à l'amour, vois-tu ! on ne peut aimer qu'en oubliant tout, en craignant tout, et on ne peut être aimée qu'en se î"p.prisant soi-même.

^beitine s'éloigna en poussant un éclat de rire»

Quelques minutes après, Cyprien accourait. Il jeta un long regard surFlorine, un regard ardent qui rappela à la jeune fille celui qu'il avait lancé le matin sur M"*® Romanelle. Elle rougit, se recula en frissonnant sous l'impression d'un sentiment dé honte. Elle triompha de cette impression et s'avança vers lui avec mollesse, comme une personne lassée dont rame vient de se détendre.

Le jeune homme se jeta à ses pieds et couvrit de baisers ses mains qu'il avait saisies.

— Oui, c'est bien vous, ma bien-aimée, ma belle Rose-de-Noël ! Et moi qui croyais que c'était un rêve, une vision céleste I Ah que je vous aime, ma blanche vierge ! Il me semble que mon cœur, éclate de joie et que je n'ai pas assez souffert, que je n'ai rien fait pour mériter un regard de ces beaux yeux d'ange, une attention de cet esprit gracieux que vous m'avez révélé ce matin pour la première fois.

Florine lui dit froidement :

— Voulez- vous faire tout ce qui est nécessaire, mon cher Cyprien, pour que nous nous mariions la semaine prochaine ?

Un flot de sang brûlant monta aux joues de Cyprien, une ombre de surprise et d'hésitation traversa son regard, mais plus fugitive que l'aile rapide du martia-pécheur sur les tranquilles ruisseaux de notre Artois. Le fantôme de M°*® Romanelle lui ouvrit, pour une minute, les larges et ardents horizons que son ambition avait jadis entrevus. Mais ce fut un éclair ; il sut trouver des paroles sincères.

graves et tendres pour remercier la jeune liIXe du bonheur qu'elle lui promettait. Celle-<!i sentit son âme se relever en entendant la douce expreaâon de sentiments vraiment nobles et convaincus ; et en repoussant Cyprien, qui voulait lui donner le baiser des fiançailles,

— Mon ami» dit^Ue d'un ton précipité, il faut que je vous quitte pour quelques jours ; je me suis toujours promis d'aller dire adieu à mes anci^ines compagnes des Ursulines. Quand je reviendrai, je ne tremblerai plus en vous regardant. Mais, venez, mon grand-père va être si heureux.

Stanislas, qui arriva au Fort quelques instants plus tard, apprit le mariage de son ami. Il se hâta de retourner chez lui, et se mit à écrire.

Mon cher Louis,

J*ai suivi tes conseib, tout va bien. Ou ne m'a jamais trouvé tant de vertus et de belles qualités. Je croîs qu'on m'aimerait si le Ténébreux n'était pas ici. On va Tépouser. Je viens d'en recevoir lannonce officielle. J*ai reçu le coup, avec un sourire pour le Ténébreux^ mêlé de larmes, pour la beUe. Est-elle belle ! Ah I je ne sais con^nent je ne deviens pas fou furieux en la regardant I

Le moment est venu de montrer ton habileté. Nous verrons s'il est vrai que tu puisses faire tout ce que tu veax i de ce misérable-là. Je grince des dents en pensant à lui, ^ car elle, je Taime, c'est devenu une rage I 11 faut le supprimer ! il faut le supprimer. Je suis avare : eh bien, il y a ici *ni]le éous pour toi, si tu réussis. Je suis poltron : eh bien, ' ne réussis pas, je l'attaquerai en duel. Je suis hypo-

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ïTÎte : eh. bien ! si ce moyen ne réussit pas, je le tuerai en >leiii jour, à la face d'une brigade de gendarmes. Et cette bis, il n'y aura rien, ni chien, ni scrupule, qui m'arrêtera* Viens vite.

Il Youlut porter lui-même la lettre au bureau de poste de Samer.

— Eh ! père Belenclos, dit-il en souriant au mendiant qui habitait une des premières maisonnettes du bourg et qui, assis devant sa porte, profitait des derniers rayons de lumière pour raccommoder un panier, eh ! vous a-t-on engagé à la noce ?

— De quelle noce veux-tu parler, Stanislas Cocquempoix ?

— Du mariage de Fami de votre fils avec Rosede-Noël. Je suppose bien que ce sera Louis qui sera garçon d'honneur pour le mari, et vous, pour la petite fille de votre compère, hé, père Belenclos I

Il continua son chemin avec un méchant sourire. Le vieillard dit un mot à un petit garçon qui se mit à suivre Stanislas. Le mendiant laissa échapper sa manne, et resta, les bras ballants, Fesprit perdu dans les réflexions. Le petit garçon revint, suivi de prés par Stanislas, qui regagnait Questrecques.

— Stanislas Cocquempoix, s*écria le vieillard en se levant et en redressant fièrement sa haute taille, moi je sais tout, j'ai tout vu, et je te dis que tu es trop gai pour un amoureux remercié ! ah ! oui, je te dis que si une lettre peut empêcher un mariage, celle que tu viens de mettre à la poste empêchera celui de Rose-de-Noël; ah ! je sais tout.

04 ROSE-DE-NOEt.

— Prenez garde à vous, s'écria Stanislas avec fureur, prenez garde à vous, vieille bête, vieux mendiant !

— Tais-toi, cria le vieillard d'une voix grave. Je vais demander à chaque porte le pain qui m'est dû, et je salue celui qui me donne, car nous autres, nous avons appris la politesse dans tous les pays du monde. Mais je suis un vieux soldat, et si quelqu'un m'insultait, fût-il maire, ou fils de maire, jour de la vie vivante ! . . .

— C'est bien ! ce sont les gendarmes qu'on chargera de vous insulter.

— Ah ! les gendarmes ! les gendarmes me saluent ! Est-ce qu'ils auraient le cœur de mettre la main sur un vieux sergent qui recevait des coups de sabre, quand le père de ton père qui était valet, recevait des coups de pied ?

— Prenez garde, je vous le dis une fois, vieille bête, je vous le dis deux fois, vieux vagabond 1

— Prends garde, toi-même, je dis, je te surveille ! et Coupe-en-Deux m'a dit que ce n'est pas lui qui a serré le cou de Cyprien.

Stanislas fit un soubresaut, et continua sa route en grommelant.

Le chien, qui avait entendu son nom, se précipita, grondant.

Le vieillard le rappela, et rentra dans sa chaumière en murmurant.

Deux jours après, Stanislas recevait une réponse ^^ son ami.

Magnifique seigneur Cocquempoix,

J'adopte les mille écus. Ils me serviront tout simplement i devenir un grand homme d affaires. Le billet'de iOO fr., iont ta lettre était chargée, — ô fardeau charmant, — est 3irrivé sans distractions chez moi, après avoir gravi cent trente-sept marches glissantes, plus une échelle de corde roide, avec autant de dextérité que si une foule innombrable de ses parents Tavait renseigné, ce bon billet, sur le chemin de mon logis, ce qui me tîomblerait de surprise. Tu comprends, ami, qu*après avoir été inpartibus (c'est-à-dire dans les départements), sous-commissaire d'un gouvernement trop provisoire, après être tombé du haut de cette splendeur, et avoir lassé la bourse de mes coreligionnaires politiques ; après avoir fondé plusieurs journaux spirituels, à Taide de souscripteurs infortunés ; après avoir joué des instruments peu difficiles dans des endroits mal éclairés ; après avoir, yétu d'un habit noir du voisinage, représenté la haute société dans des cafés nouveaux, tu comprends qu'on éprouve un irrésistible besoin de déposer le fardeau des belles-lettres et de devenir banquier. Pour ce qui te regarde, sois tranquille ; j'arrive après-demain, jeté réponds de tout. Trouve-toi, dans Taprès-midi, au Cornet d'Or^ pour accorder nos flûtes. Commence par envoyer l'article ci-, joint au journal d'une des cinq ou six villes voisines. Au fond, tout cela est pour mettre un peu d'art dans notre jeu, car ce personnage est si faible et je le connais si bien, que je suis sûr de lui faire faire d'autorité toute sottise, toute imprudence, tout ce qui n*est pas un crime ou une lâcheté directe. Sur ces derniers, points, j'ai échoué jusqu'ici, mais

je n*ai pas dit mon dernier mot

'^iRCUt^TlON

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