MÉLODRAME CHAMPÊTRE
La nuit est venue, le grand feu flamboie dans la cheminée^ la petite chandelle brille au milieu de la table ronde, tous les travaux extérieurs de la ferme du Fort sont terminés, les domestiques sont assis en cercle autour du feu, causant, riant, raccommodant les mannes, affilant des serpes, recousant les harnais, les moufles et les jambières. Les deux servantes filent au rouet, en répondant vertement aux brocards que leur lance Mon-Petit- Cher-Lu-Marie, le galant de la bande. Les deux coins du large foyer sont occupés par le vieux Jean du Bellannoy, sommeillant au ronflement des rouets, et par Fideri Longuaveine, dont la face souriante étonne Robertine, qui se démène vivement au milieu des préparatifs du souper.
Une voiture s-arrète à la porte. C'est la carriole qui ramène Florine. Celle-ci entre. Robertine se précipite à sa rencontre, l'embrasse et la regarde fixement. Rose-de-Noël a retrouvé tout le calme de ses doux yeux, pendant le court séjour qu'elle a fait au couvent des UrsuUnes. Mais la Ugne noire s'est élargie autour de ses paupières, et les reflets jaunes se sont épaissis sur les pommettes de ses joues. Robertine l'embrasse encore et elle lui dit tout bas :
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— n t'aime comme un fou, il n'a fait que me parler de toi depuis le matin jusqu'au soir.
— Ah 1 fillette ! s'écria Longuaveine avec un ton de bonhomie, tu es revenue trop tôt, ton bon ami est parti.
— Allons, mon père, pourquoi la tourmenter ?
dit vivement Robertine. Cyprien est allé passer la journée avec Stanislas et un monsieur de- Paris qui est arrivé ce matin chez le maire.
Florine, après avoir tendrement baisé son grandpère, se dingeait vers sa chambre^ quand FiU Jougleux entra.
— Bougez pas, Rose-de-Noël, cria-t-U d'une voix moins avinée que d'habitude ; voilà votre mari qui revient, il est soûl comme une grive, avec le fils Cocquempoix roide comme la justice, et Jean- Louis-Marie Belenclos qui jabote, jabote, pire qu'un arracheur de dents.
— Jean-Louis Belenclos ! s'écria Robertine en fronçant le sourcU.
— Oui-dà, le fils au père Belenclos, donc ! Fautil pas revoir le pays !
Florine, après un moment d'hésitation, ôta son chapeau et son manteau, puis elle s'assit auprès de son grand-père, qui prit l'ime de ses mains et la serra entre les siennes. Robertine fit \m signe au binel (le petit domestique), qui s'avança pour l'aider à porter un seau ; elle lui dit quelques mots à voix basse, et l'enfant, dont l'œil intelligent pétilla bientôt d'aise, sortit sans bruit par la porte de Té-
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curie, après avoir constaté que les regards du fermier n'étaient pas dirigés de son côté.
— Écoutez, s'écria Fili Jougleux, les entendezvous chanter, là, à la fenêtre ? Ah ! ils en savent de bonnes.
n s'avança vers la porte, qu'il ouvrit toute grande.
— Eh ! là, vous autres, cria-t-il, par ici, ne passez pas la maison.
— Bravo I hurla une voix joyeuse. Allons, jeune et doré Coquempâte, net'obstinepas à vouloir passer par cette fenêtre ! Et toi, Saint-Cyprien, cesse de chanter des chansons grivoises. Tu n'es pas encore marié ! Te tairas-tu ? Je te dis que nous sommes dans les parages de ta fiancée de neige, ne la faisons pas fondre. Sauvons la caisse ; et donnonslui une sérénade qui puisse ravir sa pudeur virginale. Y sommes-nous ?
— Oui, répondirent deux voix enrouées.
— Attention, soutenez bien le ton. Frou ! frou ! zim ! boum ! boum !
Chrétiens, avec grand zèle, Venez pour écouter Une histoire très helle Que je vais réciter, Arrivée à Cologne, Grand ville qu'on renomme Dedans plusieurs côtés ; C'est d'une riche dame Que chacun la réclame Pour sa grand qualité.
— Cypnen^ tu jie te tiens pas droit. Allons, il
n'y a pas moyen de se livrer aux charmes de la musique. Entrons donc dans les lares de ta iSancée. Donne-moi le bras et avançons, mais avec dignité, pour ne pas effaroucher la dot.
Les gens de la maison, qui s'étaient levés et approchés de la porte pour mieux entendre le chanteur, le virent entrer au milieu de ses deux compagnons qu'il soutenait.
— Salut et fraternité, ou la mort, dit-il d'un ton solennel.
— La mort ? murmura Cyprien, jamais ; salut et fraternité, ou l'amour.
Ses deux compagnons éclatèrent de rire.
— Mais tiens-toi donc ! hurla Jean-Louis Briche, je te dis que nous ne sommes pas à Paris. Veuxtu scandaliser ton épouse ?
n secoua Stanislas, qui fit quelques pas et alla tomber sur un escabeau, où il parut s'endormir. Cyprien s'avança vers le foyer en s'appuyant sur toutes les chaises. Sa démarche vacillante, son teint Uvide, ses yeux éteints, ses cheveux hérissés, son habit qu'il portait comme une veste de hussard, excitèrent chez les uns un murmure de compassion, chez les autres des éclats de rire.
n se' dirigea en grommelant vers un fauteuil vide posé à côté de Florine. Il vint s'y jeter en poussant un éclat de rire, puis il laissa tomber son menton sur son gilet souillé de vin, après avoir jeté un regard sur sa voisine, qu'il paraissait d'ailleurs incapable de reconnaître. - ^ ^ ^ .
100 ROSE-lE-IfOEL.
Florine s'était approchée en frémissaat de son grand-père.
— Le voyez-vous ? lui dit-elle d'une voix étranglée ; avez- vous entendu ces vilaines choses que l'autre disait ?
— Ce sont des paroles d'ivrogne, ma fille, n'y pense pas.
RoscTde-Noël secoua la tête tristement, et, après avoir jeté un regard furtif sur son voisin qui murmmrait, en dodelinant de la tête et en riant à la façon d'un idiot, des paroles incohérentes, elle ferma les yeux.
— Lucinde d'amour^ ô blonde Isabelle ! s'était écrié Louis Briche en se retournant vers Robertine.
— Qu'est-ce que vous me voulez et qu'est-ce que vous venez faire ici, vous ? répondit Robertine d'une voix irritée.
— Ce que je viens faire, Seigneur ? saluer mes vallons fleuris, guider mes amis dans le chemin de la dot, et vous raconter l'histoire d'une dame de Cologne.
— Mon-Petit-Cher-Lu-Marie, va tirer deux pots de cidre doux, et toi, Robertine, donne-nous de l'eau-de-vie et du sucre, afin que le père nous fasse une casserolée dejlips.
Un murmure d'enthousiasme sortit de presque toutes les bouches.
— Je ne sais pas ce qui vous passe, mon père, Dfiais, pour sûr, je ne donnerai pas à boire davantage à ces ivrogïies, à ces va-nu-pieds.
R05E-OE-nOfiL. lOi
— Va-nu-pieds ! s'écria Jean-Louis en levant les bras au plancher.
— Ma fille, dit froidement le fermier, si tu n'es pas contente, tu peux aller te coucher ; mais je ne ferai pas la grimace à de braves garçons parce qu'ils ont fait ce que nous avons tous fait quand nous avons régalé nos compagnons de jeunesse avant d'entrer en ménage.
— Va-nu-pieds ! reprit Louis Briche d'une voix solennelle, tu l'as entendu, Jupiter ? et tu as laissé dormir tes foudres. Va-nu-pieds, ce puissant, ce galant Cyprien, qui a vu tant d'hommes à ses pieds, tant de femmes à ses genoux ! Ce Cyprien qui pouvait faire sauter des têtes et qui se contenta de les faire tourner. Ah 1 je me disais bien, continuat-il d'un ton élégiaque, je me le disais : Cours, vole, va dire à ces barbares les gloires de ton ami ! Cyprien, toi qui caches ta splendeur passée sous la bure de la modestie ; Cyprien, Cyprien, Cyprien, m'entends-tu ?
— Oui, répondit celui-ci en passant sa main sur son front, tandis qu'un rayon d'intelligence semblait se réveiller dans ses yeux moins éteints.
Louis fronça légèrement le sourcil.
— Eh bien, Tai-je rêvé ? reprit-il ; n'ai-je point ouï les échos de cette cuisine me promettre la boisson de mes pères, cejlips, le punch picard ?
— Commence toujours ton histoire... Le flipsse fait, mon garçon, répondit Longuaveine.
— Qu'il se fasse vite, hôte généreux, dit Louis
en jetant au fermier un regard expressif, qui n'échappa point à Robertine. Je commence : Nous étions commissaires du Gouvernement dans une ville renommée pour le caractère ardent de ses habitants et de ses habitantes. Cyprien, que son âme aimante rendait peu propre aux crimes de la politique, m'abandonna les hommes, je les domptai, et s'élança vers les femmes, il les convertit.
— Oui, nous les convertîmes, murmura Cyprien en relevant là tête.
— Ici, continua Louis en dirigeant de nouveau ses regards vers le fermier, je navigue entre des écueils ; àflipSy ne tarde pas à nous enivrer de tes charmes magiques.
— Ça ne va pas tarder à bouillir, dit avec bonhomie Jesi^n du Bellannoy.
— Ah ! on nous maucÛssait bien, on nous poursuivait sourdement de menaces ; lui, on l'appelait le bourreau, le tyran, l'infâme.
— Qu'est-ce que tu dis donc, Louis ? demanda Cyprien d'une voix molle encore.
— Je parle de ces imbéciles de Méridionaux qui tremblaient si bien devant toi.
— Ah ! oui, c'est vrai, et ils se vengeaient en m'appelant tyran.
— Vous voyez; c'est ce que je disais ; et je trouvais l'autre jour un extrait de la Galette du Languedoc.
— Je ne veux pas que tu lises cela ici, entendstu, s'écria Cyprien en essayant, mais en vairi, de
^ soulever:
ROSE-DE-NOEL. i03
— Soit ; répliqua le narrateur en riant et en laissant tomber un journal sur les dalles. Il faut dire^ d'ailleurs, que tout le monde ne tremblait pas. Il y avait à la tête de la plus riche fabrique de la ville deux fils de paysan languedocien, enrichis par le commerce ; ceux-là, rien ne les effrayait. L'im d'eux avait pour épouse la plus jolie femme du pays. Tu te rappelles Julia, comme elle était adorablement belle ?
— Ne parle pas de Julia, je te dis, c'est faux ! — Comment, elle n'était pas belle ! d'ailleurs, tu
m'as encore montré son médaillon cette aprésnûdi ; montre-le, on jugera si je la calomnie.
— Qu'est-ce qu'il dit? murmura Cyprien en laissant retomber lourdementsonmentonsur sa poitrine.
Florine restait les yeux fermés ; mais ses mains jointes qui se crispaient et les battements de son cœur qui soulevaient violemment le corsage de sa robe, indiquaient qu'elle suivait avec angoisse le récit de Louis.
— Oui, elle l'aimait autant qu'U l'aimait, c'est ainsi que le drame se noue. Un soir, je vais au club; mais n'importe ! La nuit venue, les ouvriers se révoltent, la fabrique de mes deux réactionnaires brûle ; leur maison est pillée, le frère célibataire reçoit sur la nuque un coup de bâton qui le rend fou ; le frère marié est jeté dans une cave, où il grince des dents. Julia quitte la maison en flammes, se réfugie à la préfecture, et le lendemain, quittant la préfecture...
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— Tu mens, tu meus ! cria d'une voix énergique C3rprien, qui se leva, puis retomba.
— Comment 1 demanda Louis Briche en ricanant, Julia n'a pas passé la nuit à la préfecture ?
— Tu sais bien... bégaya Cyprien en jetant ses yeux hagards autour de lui et en reconnaissant Florine. Ah ! Rose-de-Noël, vous êtes la !
— Eh bien, je suppose que tu lui as fait ta confession à Florine, dit Louis avec une solennité bachique. Est-ce que tu lui aurais dissimulé, malheureux !...
— Allons, sacorbieu, laissons-là les discussions, s'écria le fermier; Louis, Cyprien, Stanislas, je bois à vous tous, avalez-moi ça. Tu reprendras ton histoire tout à l'heure, et qu'on ne se fâche pas ! A votre santé, buvez-moi ce verre de flips^ là, rubis sur l'ongle ; je veux que le diable m'emporte, s'il y a rien de meilleur pour étourdir les chagrins de la vie.
Chacun se leva, les verres s'entre-choquèrent, et pendant im instant on n'entendit que rires, cris, plaisanteries et railleries. Puis Stanislas reprit sa pose et son apparent sommeil. Florine, qui avait écouté silencieusement quelques mots incohérents que Cyprien lui adressait, se leva comme pour quitter la place.
— Allons, la fin de l'histoire, sacorbieu ! crialefer- ^ mier, et puis nous nous en irons souper et coucher. • — Ma foi, c'est fini. Le lendemain, le mari vint ^uffleter Cyprien»
BOSE-DE-NOEL i05
— Ce n'est pas vrai !
— Et le surlendemain, continua Louis en haussant les épaules, Cyprien qui était pressé de rejoindre à Paris Julia qui y était allée...
— Tu mens, tu le sais bien.
— Ce que je sais, c'est qu'elle y est encore et qu'elle t'y attend, et qu'elle se plaint fort que tu aies quitté la ville depuis un mois.
Cyprien baissa la tête, en entendant Florine pousser un soupir étouffé. Il essaya de se rapprorcher d'elle et de lui saisir la main. Mais la jeune fille se détourna, et cacha, en sanglotant, son front dans le sein du vieux Jean du Bellannoy. Cyprien jeta un regard sombre du côté de l'orateur.
— Et comment cela finit-il ? demanda Longuaveine d'une voix joyeuse et en clignant de l'œil.
— Comme toujours : Cyprien tua le mari.
— C'est toi qui mens, comme toujours, s'écria Framery en se levant cette fois et en trouvant un moment de force dans l'excitation de la généreuse liqueur ; tu mens, car tu ne dis pas que je me laissai blesser trois fois ! Tiens, voilà les marques, ^et il déchira le devant de sa chemise. — Mais voyant qu'il voulait ma vie, et craignant de laisser cette pauvre Julia exposée à sa vengeance...
— Tu vois bien que j'avais raison de dire combien tu l'aimais ! Écoute-moi.
— Je t'écoute, mais tu m'as enivré, et je ne te comprends plus ! Oui, je me défendis, mon sang coulait par trois blessures ; je n'avais plus la force
106 ROSE-DE-NOfiL.
de tenir mon épée quand il tomba. Et je pleurai. Tu sais tout cela, lâche et menteur ! Tu m'as enivré, tu es mon mauvais génie, je t'ai souffleté, et bien je te souffletterai encore.
11 se précipita vers Jean-Louis, et lui cracha au visage. Puis, sentant s'évanouir le moment d'énergie qui le surexcitait, et craignant de perdre l'équihbre, il se recula, en s'appuyant lourdement sur la table, qui glissa et se renversa en entraînant la chandelle avec elle. Le leu était presque éteint, tout entra dans l'obscurité, et un grand tumulte de murmures et de cris remplit la maison.
Robertine fut quelque temps avant de retrouver le chandeUer.
— Mademoiselle Robertine, dit la voix joyeuse du petit binel, voilà le chandeUer, je l'ai entendu rouler sous mes pieds.
On ralluma la chandelle ; Cyprien était étendu sur le sol, sans connaissance. Florine avait disparu. Louis Briche, assis sur une petite table adossée à la muraille, agitait triomphalement une quenouifle surmontée de la toque d'une des servantes et chantait avec une joie parfaite.
Le vieux Jean s'était levé, et avait fait un signe à deux domestiques. Les deux hommes prirent Cyprien et le portèrent dans la chambre, d'où ils ne tardèrent pas à revenir, mais sans ramener le vieux fermier. Jean-Louis continuait sa complainte, sans paraître regarder autre chose que le bonnet suspendu à la quenouille.
~ Stanislas Cocquempoix ! cria une voix grave, froide et ferme, qui partait du coin obscur où se trouvait la porte de Técurie.
Tous les regards se tournèrent de ce côté ; un grand corps maigre sortit de Tobscurité et fît quelques pas avec une solennité un peu cherchée, mais qui produisit un grand effet.
— Le père Belenclos ! murmurèrent dix voix.
— Tuilissima paternaliSj Lînnœij murmura Louis.
— Stanislas Cocquempoix , continua le vieux mendiant en s'arrêtant dans une pose fiére, toi, qui fais signe de dormir, lève-toi, et va-t'en !
Il se redressa, croisa ses mains sur son grand bâton, et attendit*
— Mon père, dit Jean-Louis d'une voix humble et en s'avànçant vers le vieillard, il ne faut pas nous en vouloir si nous nous sommes un peu amusés.
Le mendiant secoua dédaigneusement son bâton comme pour empêcher son fils d'approcher, et, sans le regarder, il se retourna :
— Coupe-en-Deux , mon chien , viens ici. Tu vois cet homme-là qui vient de parloï», eh bien ! quand il te regardera, grogne ; quand il t'approchera, mords ; et si jamais U te caresse, secoue-toi, c'est un lâche !
— Mon père, vous êtes roide, savez-vous.
— Tu n'es qu'un chien, mon pauvre Coupe-en- Deux, continua le vieillard en regardant toujours
110 ROSB-DE-NOEL.
francs que. tu envoyais il y a six jours à Paris ; et on te demandera ce que tu disais il y a un mois dans récurie de Tauberge du Cornet-d'Or. On te demandera ce que tu faisais dans le cimetière, un soir, par im temps de neige. Et celui-là il saura te forcer à répondre, car ce sera le juge d'instruction. . Le vieux mendiant se retourna et s'avança lentement vers la porte.
Stanislas bâilla, s'étira, se leva en chancelant et en se frottant les yeux comme un homme qui sort d'un profond sommeil.
— Ah ! qu'il est tard, dit-il, mon père va être inquiet. Viens-tu, Louis ? Tiens ! c'est vous, père Belenclos, continua-t-il avec un étonnement parfait.
— Passez, passez; il était temps^ et ne recommencez plus à tourmenter mes amis, ou sinon...
Les deux jeunes gens sortirent.
-r- Ma foi, disait Louis d'une voix qui n'avait plus rien d'un ivrogne, il me semble que j'y ai mis toutes les herbes de la Saint-Jean ; je crois que Florine en a assez. Pour Cyprien, je te réponds que j'ai disposé dans son esprit une aimable traînée de poudre ; dans quelques jours, nous y mettrons le feu, et nous continuerons, s'il le faut, jusqu'à ce qu'il éclate. Mais ce sera inutile, cette vierge blanche et champêtre le fera demain passer par la fenêtre, en le priant d'aller rejoindre Julia.
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ROSE-DE->0g^'I^ i 411
LA VEILLE DU MARlÀÇ^''-
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Quand Cyprien se réveilla le lendemain matin, il avait oublié le détail de ce qui s'était passé la veille. Mais il se sentait le corps brisé et le cœur alourdi par une de ces impressions de découragement et de dégoût qui sont comme les nausées de l'âme. Peu à peu, une Ivuniére vague, et qui n'éclairait que la masse des événements, se fît jour dans son esprit. Il se leva, s'habilla à la hâte et se précipita dans la chambre de la jevme fille.
Florine était assise, accoudée à une table placée près d'une large fenêtre. La grise lumière du ciel d'hiver tombait en plein sur ses épais cheveux blonds, dont les boucles se soulevaient dans un désordre charmant, et cette lumière faisait ressortir la grâce onduleuse du cou et du buste, tout en laissant la face dans l'ombre. Sur la table, im volume ouvert était placé à côté d'vm petit Uvre fermé.
Florine avait bien entendu venir Cyprien, eUe avait bien reconnu son pas, mais elle ne bougea point. Le jeune homme s'approcha silencieusement et se tint debout devant elle. Elle ne releva pas le front; une légère rougeur colora les joues de Cyprien ; puis, ses regards embarrassés s'affermirent; il les arrêta sur l'être doux et charmant qu'il avait
devant lui, et cette pose triste et touchaate ralluma dans la plus noble partie de son âme la plus grande tendresse qu'il eût jamais éprouvée pour Florine.
— Florine ! puis-je dire encore ma chère Florine, ne me pardonnerez-vous pas ?
La jeune fille ne releva pas encore le front; Cyprien saisit vivement la main qui pendait le long de la robe et il couvrit de baisers ardents le poignet de Florine. Celle-ci frissonna, retira sa main avec un mouvement dlndignation, et, levant enfin la tête, jeta sur Cyprien un regard fier, dont la flamme s'éteignit bientôt.
— Que vous êtes pâle ! oh ! que vous êtes pâle, ma pauvre Rose !
— Je ne me suis pas couchée, dit-elle à voix basse ; j'avais peur de trop souflWr en me réveillant. J'ai passé la nuit à penser à vous et à... tout.
Elle jeta un regard interrogateur à Cyprien, mais celui-ci ne voulut pas la comprendre. Florine avait surtout songé à Julia, à cette femme si belle, si passionnée, que Cyprien n'aimait plus, non, oh ! cela elle le croyait de toute son âme, mais qu'il avait tant aimée. C'était ce nom qu'elle avait au bout de ses lèvres, et que sa fierté, sa pudeur surtout, Tempêchaient de nommer. Elle attendait avec angoisse, avec honte, que Cyprien nommât cette femme dont la passion, qu'elle supposait désordonnée, rinsultait et la faisait rougir. Et, sans doute, si ce nom eût été prononcé alors, les destinées des deux fiancés eussent bien changé.
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Mais Cyprien tremblait à l'idée de revenir sur mille détails douloureux de son histoire. Sa vaniteuse faiblesse reculait devant des aveux dont quelques-uns étaient pénibles et quoique, moralement, il eût plus à gagner qu'à perdre en disant tout, U aLmait mieux espérer que le temps lui épargnerait, à l'aide de l'oubli, la nécessité des confidences.
— Oui, reprit Florine, j'ai passé ma nuit à lire dans ces deux livres. J'ai fermé celui-ci, continuât-elle en montrant le petit livre. C'est V Imitation^ le livre que j'aimais tant à lire avant que... avant qu'on m'eût appris à le trouver bien austère. Oui je l'ai fermé ; il me donnait des conseils, et je sens bien que je ne veux pas les suivre. Cependant, — elle renouvela son regard interrogateur, — quand je cessais de penser à vous pour songer à...
— Florine, dit Cyprien avec quelque hésitation, vous m'avez défendu de vous parler du passé ; plus tard, quand l'expérience de la vie aura fortifié votre cher cœur^ et vous aura appris...
— Qu'est-ce que l'expérience a donc encore à m'apprendre ! s'écria la jeune fille avec un élan de colère subite. Oublier le passé, craindre l'avenir, se mépriser soi-même, n'est-ce pas assez pour avoir le droit de croire qu'on aime ? Que faut-il donc ? faut-il encore que l'expérience de la vie et dç l'amour m'apprenne à mépriser celui que je dois aimer.
— Oh ! vous êtes cruelle .
— Cruelle 1 moi I c'est moi qui suis cruelle I murmura la jeune fille en haussant les épaules et er
reprenant la position qu'elle avait lore de rarrivée de Cyprien.
Celui-ci s'étaitgenti blessé, et le premier mouvement de cette àme vaniteuse le poussa à s'éloigner. Il fît quelques pas vers la porte. Rose-de-Noël restait immobile. Seulement, sa main serrait convulsivement le petit volume noir, comme si elle sentait qu'elle allait bientôt avoir besoin des consolations de ce sublime et doux livre, et sa tête, plus penchée, semblait indiquer qu'elle lisait quelque passage de l'autre volume ouvert sur la table.
Tout d'un coup, elle se leva, s'avança vivement en s'écriant :
— Ah ! Cyprien, je vous aime tant !
Celui-ci se précipita vers elle, vraiment aimant, vraiment heureux, et il se répandait en cent exclamations folles et incohérentes. Il la voulut serrer dans ses bras.
Elle se dégagea. Elle était pâle à faire peur.
— Voyez, dit-elle avec un sombre égarement, l'efiEet que me produit votre approche. Ah ! c'est la torture ; penser que tant d'autres ! une autre ! Ah ! le méchant livre ! — elle jetait un regard haineux svu* le livre ouvert — comme il me fait souffrir! Avez- vous vu quelquefois le milan planer au-dessus du pauvre oiseau qui se blottit, qui crie, qui bat des ailes et qui ne peut fuir ?
— Que dites-vous donc, ma bien-aimée ? demanda Cyprien avec un sourire bien tendre et qui pourtant serra le cœur de Florine^ car il lui sem-
bla que c'était plutôt le souiîre de Torgueil satisfait que de l'amour dévoué. Que dites-vous ? qu'avèzvous donc? Je vous comprends mal sans doute, mais vous parlez du bonheur de l'amour conune on parle d'un supplice effroyable ; mais si l'amour est un supplice, dit Cyprien en souriant, c'est un supplice qui rend heureuse et adorable.
Florine s'arrêta brusquement, jeta un regard effaré sur Cyprien.
— Ce Uvre-là le dit aussi, murmura-t-elle, en montrant les Comédies de Musset.
Puis, tout brusquement, elle ^s'approcha de son fiancé et lui serra convulsivement les mains. Elle sourit et elle lui dit en fixant sur sa pâle figure ses beaux yeux remplis de grosses larmes :
— Tu connais une comédie intitulée On ne badine pas avec l'amour? Quand tu voudras savoir à quoi ta femme a employé cette afireuse nuit, tu regarderas les dernières paroles de Perdican à la fin de l'acte deuxième : « Tous les hommes sont méprisables, toutes les femmes dépravées ; mais il y a au monde une chose sainte et subUme, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. » Cette phrase me brûle l'esprit. Oh 1 que j'ai soufiEert ! Et si elle n'était pas vraie I... Mais, Cyprien, j'ai envie de passer une journée bien heureuse entre vous et mon grand-père.
Ils passèrent, en efiet, une journée bien heureuse. Ce fut la dernière.
Le lendemain, Cyprien reçut un billet de Paris.
C'était un événement, pour Florine surtout. Elle dévora son fiancé du regard pendant tout le temps qu'il mit à le lire. Elle le vit rougir d'abord, puis sourire vaniteusement.
— C'est une heureuse nouvelle qu'on vous annonce, mon ami, j'en suis sûre.
— Oui, répondit-il avec une désinvolture dédaigneuse ; il s'agit d'une pièce que j'avais envoyée à un théâtre ; on m'annonce qu'elle vient d'être reçue et qu'on m'attend pour la lire.
— Et quand partirez- vous ? demanda la jeune fille d'une voix émue, après avoir triomphé d'un premier mouvement d'égoïste inquiétude.
— Je ne partirai pas, répondit Framery avec une nuance d'amertume. Ne m'avez-vous pas montré hier le champ auquel je dois borner mon ambition? Je suis un homme tout d'une pièce et je n'aime pas à vaciller entre deux positions.
Il serra soigneusement la lettre. Florine avait baissé la tête et se sentait blessée. Regrettait-il déjà la vie passée ? Ne la jugeait-il pas digne, elle, de partager ime existence animée et glorieuse ?
Dès cette heure, la physionomie de Cyprien changea ; elle prit une nuance de fatuité ennuyée et de dédain bienveillant. Il releva le front et releva aussi son âme, si je puis dire. Ses paroles furent plus froides, puis ses distractions fréquentes ; enfin, sa morne indifférence en face de toute chose montrait le chemin que faisait son esprit en s'éloignant chaque jour un peu plus vite de la ferme du Fort.
Son imaginatioti te ramenait, en effet, à tout moment, vers le passé, mais non plus, comme autrefois, pour le lui fedre maudire.
C'était la renommée qui s'offrait à lui, c'était la fortime, c'était le plaisir! Il frissonnait, son cœur bondissait, la fiéfvre saisissait son cerveau à la pensée de son ancienne vie de luxe, de fantaisie, passionnée et variée. Et quand il regardait, à côté de lui, r«xistenoe monotone qui lui était réservée, toutes ces petites joies qui, peu de jours aupaiûvant, Im semblaient former un paâradis plein de sereines et délicates félicités, M étaient devenues insuj^ortables et nauséabondes ! Comme ces champs étaient nus, ces maisons malpropres, ces occupations fades, ces paysannes laides, cette gaieté grossière et ces fêtes insipides !
Il liïttait pourtant avec une loyauté sincère contre le dédain qu'il ressentait pour celle qui l'attachaÉt à cet avenir misérable, pour cette fille simple et monotone. Il lutta si bien qu'il se sentit près d© la haïr.
Florine, il faut l'avouer, ne l'aidait guère à triompher dès folles visions. Elle était beaucoup plus intelligente qu'il ne le supposait et réellement plus fière que lui. Elle put deviner, à mille traits, ce qui se passait en lui, et comme elle était devenue plus sensible en devenant plus aimante, elle souffrit cruellement, mais en silence, et elle attendit.
Le jour où il avait été convenu que Framery irait, avec Jean du Bellannoy, annoncer au curé