‹ Rose-de-NoëlChapitre 15 sur 31 · B08B-DE-N0EL · texte numérisé non relu

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ses intentions matrimoniales, le vieux fermier mit ses bottes, sa belle veste bleue du jour de Pâques, le long gilet de velours à grands ramages rouges en dessous duquel brillait le gros paquet de breloques. Cyprien ne parla point de mariage.

Robertine vit s'étendre sur les joues de sa cousine ces reflets jaunâtres dont l'aspect serrait le cœur de la bonne fille ; mais Rose-de-Noël ne fit pas la moindre allusion à la démarche projetée.

Quelques jours après, une nouvelle lettre vint.

— Tenez, dit Florine à Cyprien, voici une lettre pour vous, une lettre de Paris encore. Robertine assure que l'adresse a été écrite par une femme.

Cyprien saisit le papier, jeta un regard sur Tenveloppe. Il rougit, puis pâlit et parut vouloir remettre à plus tard la lecture du contenu.

— Vous avez reconnu l'écriture ? demanda Florine d'un ton glacial.

—Oui sans doute, et je ne lis pas la lettre parce que je sais ce qu'on m'y dit.

— Et puis-je savoir, moi aussi, ce qu'on vous y dit?

— Vraiment, oui. On m'y félicite du bonheur

que j'ai eu de trouver une femme qui est à la fois belle et bonne, intelligente et candide.

— Candide , Cyprien ? Les renseignements de votre correspondante sont bien vieux.

11 y avait dans le ton de la jeune fille une nuance de découragement qui toucha Cyprien.

— Voyons, ma bonne Florine, oui, je l'avoue,

il se passe en moi d'étranges pensées ; j'ai l'âme encore malade. Ne pouvez-vous pas avoir mi peu de patience pour une pauvre tête frappée de tant de coups ? Pardonnez-moi ; laissez-moi vivre quelque temps dans cette atmosphère de pure félicité qui vous entoure...

Florine lui tendit la main.

— Je vous laisse lire votre lettre ; ah ! je vous assure que je ne suis pas née pour être jalouse. Demain, me direz-vous le nom de cette correspondante qui a une écriture si élégante ?

Elle se sauva en menaçant Cyprien du doigt.

Le lendemain, Cyprien ne parut pas à la ferme ; deux jours se passèrent sans qu'on entendît parler de lui. Dans l'après-midi, le vieux mendiant, à qui Robertine avait dépêché le petit binel, vint annoncer qu'un personnage, inconnu du chef de gare, avait pris le train de six heures du matin pour Paris.

D'après le portrait qu'on en faisait, ce devait être C3rprien. Mais lui, Pierre Belenclos, bien qu'il sût tout, il avouait qu'il ne savait rien au juste làdessus.

Florine ne se montrait nullement inquiète ; plusieurs fois déjà, Cyprien s'était absenté sans indiquer les motifs de son absence. Elle pensait qu'il avait été à la ville pour hâter les préparatifs des noces prochaines, et elle se sentait le cœur navré de la vilaine petite jalousie qu'elle avait montrée l'avant-veille. Elle se dirigeait vers sa chambre

pour y écrire un biUet plein de tendresse et de douces excuses que son ami trouverait sur sa table à son retour, lorsque Stanislas entra d'un pas grave, le front penché, la physionomie lugubre.

— Voulez-vous venir dans votre chambre, Florine? dit-il, j'ai besoin de vous parler.

— Je veux bien, mon bon Stanislas, dit avec un ton de commisération la jeune fille, qui entrevoyait une dernière et suprême tentative de son ancien prétœdant.

— Va avec elle, Robertine, dit brusquement le vieux m^idiant qui ne quittait pas la ferme depuis deux jours. Je ne veux point que tu la laisses avec cette samte*nitouche. Ah ! je sais tout. Je connais ses ruses.

— Venez, Robertine, dit Stanislas d'une voix triste en haussant les gaules.

Quand il se trouva seul en présence des deux jeunes filles, sa tristesse parut redoubler.

— Vous savez bien que Framery est parti ? ditil brusquement.

— Oui, mais je sais aussi qu'il reviendra, dit Florine avec un demi-sourire.

— Non, il ne reviendra pas.

— Qu'est-ce que tu dis, Stanislas ? s'écria Robertine.

— Pauvre garçon, murmura Florine en tendant sa main à son ancien prétendant.

— Il ne reviendra pas, répondit Stanislas avec impa;tience. Il est venu hier m'emprunter de l'argent

— Quelle singulière idée, murmura OTCOre Florine. Ma fortune n'est-elle pas la sienne ?

— Prenez donc des précautions , s'écria avec colère Cocquempoix, que cette dernière phrase blessait sensiblement. Je vous dis qu'il est parti pour toujours.

—C'est bien, dit Rose-de-Noël d'une voixferme ; adieu, Stanislas. Vous avez inventé là\me méchante comédie.

— Une comédie, ma pauvre Florine, répUqua le garçon en reprenant son ton de commisération. Il m'a dit : « Je croyais que j'aimais Florine ; mais je suis rappelé à Paris par quelqu'un à qui je n'ai rien à refuser. Je ne reviendrai plus. »

— Tu menSj vilain hypocrite ! s'écria Robertine.

— Ah ! je mens. Eh bien ! « ce quelqu'un s'appelle Julia ; tu pourras le dire, en preuve que je t'ai envoyé et que je ne reviendrai plus. »

— Tu mens, comédien ! s'écria le vieux mendiant qui venait d'entr'ouvrir la porte et de passer sa tête par l'ouverture. Ce nom-là, tu le connais, et tu l'as entendu pendant que tu ne dormais pas et que tu n'étais pas soûl, le soir où on cracha à la figure de ton compagnon.

— C'est vrai, dit Florine en passant la main sur son front ; mais ce nom m'a fait une singulière impression.

— Ah ! je mens ! et c'est lui qu'on défend ! Et moi, qui ai toujours été fidèle comme un chien, on m'appelle hypocrite et c(Mnédien ! Ah ! « Et tu don-

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neras encore pour preuve, me dit-il, que la lettre qui me rappelle, c'est la lettre que j'ai reçue hier dans l'après-midi, dont j'ai bien reconnu récriture et que je n'ai pas voulu lire devant elle. » Je n'y étais pas, hier, père Belenclos I Et demandez à Florine si je mens, Robertine !

Fiorine s'était levée d'un bond; elle s'avança d'un pas automatique vers Stanislas, et, fixant sur lui ses grands yeux dilatés, elle lui dit d'une voix suppliante :

— C'est vrai , mais tu as pu l'apprendre. Ne me trompe pas, Stanislas ! Ah I ce serait bien mal.

Elle porta de nouveau la main à son front ; on eût dit que c'était là, dans son intelligence, non dans son cœur, que se trouvait le siège de la plus grande souffrance.

— C'est un hypocrite, dit obstinément le vieillard. Il ment.

— Oui, il ment ! s'écria Robertine ; c'est un vrai comédien.

— Ah ! je mens ! et c'est toujours moi qu'on attaque. Il m'a dit, — et le jeune homme s'arrêta, hésita et continua d'une voix sourde, — il m'a dit : « Tu lui diras que je ne l'ai jamais bien aimée ; elle sentira que c'est la vérité. »

— Ah 1 c'est bien vrai ! cria Florine d'une voix si déchirante que le vieux mendiant lui-même sentit les larmes sauter à ses paupières.

La pauvre Rose promena ses regards eflEarés autour d'elle, des regards vagues^ longs, comme si

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elle cherchait un point d'appui pour son âme dans toute l'immensité du monde. Elle serra son front de nouveau, d'une main crispée, avec une sorte de fureur, et elle tomba sur le sol, à demi soutenue par Robertine, qu'elle faillit entraîner dans sa chute.

— Va-t'en, vilain, dit le mendiant en poussant Stanislas hébété, avec une force qu'on n'eût pas attendue de son âge.

— Allez-vous-en vous aussi; je n'ai pas besoin d'homme ici, s'écria Robertine avec colère.

— Robertine, dit doucement le vieillard, tu as tort, tu sais bien que je sais tout et que je connais la médecine mieux qu'un médecin.

— Allez-vous-en ! Que le diable emporte les hommes, les vieux et les jeunes. Allez, et ramenezmoi le médecin de Samer, M. du Boisseau.

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