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DEUXIÈME PARTIE

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effet, dans le salon que M. Ramon, qui ne lève même pas la tète.

L'abbé Briche-Belenclos — auquel nous avons fait allusion dans la première partie de ce récit — se retire, escorté par tout un poème de malédictions méridionales, qu'il parait ne pas entendre.

Dans cinq heures, la matinée sera venue, on allumera les lampes. Le salon se remplira des jeunes femmes de la haute bourgeoisie du quartier du Luxembourg, de quelques vieilles dames nobles et pauvres qui nomment leur hôtesse M"® de Romanelle, et de quelques faux vicomtes, employés à l'Hôtel-de-ViÛe, qui voudraient bien la nommer M*"* la vicomtesse. Il est vrai que Marthe est belle et hche, mais les jeunes et les vieilles fenmies le lui pardonnent, les jeunes parce qu'elle est simple, sans coquetterie, parce qu^eUe passe pour excentrique ; les vieilles, parce qu'elle est fière, digne, parfaitement bonne et charitable. Les hommes Tadorent pour les quahtés que les fenmies lui pardonnait. Ils s'empressent dans son salon, à cause d'elle, et de sa jeune amie. M"® du Bellannoy, riche et belle aussi, froide et fière et cent f<Hs plus excentrique encore que la jeune veuve.

La plus grande marque qu'elles donnaient de cette excentricité, c'était l'aUusion fréquente qu'elles faisaient à leur origine fraîchement champêtre; allusion qui étourdissait la richissime M°*® Lencâr, du Mouton d'argent Couronné, mais qui n'empêchait pas la vieille baronne de Prussac de constater Tin-

telligence omée, et rélégance naturelle des deux jeunes femmes. La vieille baromie avait raison, car c'est rhonneur de la noble et aimable France que ses filles deviennent aussi aisément de grandes dames que ses fils deviennent de bons soldats.

Une autre excentricité, — mais celle-là M"® Lenoir et la vieille baronne étaient d'accord pour la blâmer, — c'était de s'être venu loger dans une rue aussi étonnante, au point de vue du bon ton, que la rue de l'Est.

Bien que la maison fût parfaitement montée, le salon très riche, et qu'on dînât, ma foi, fort bien dans une salle à manger d'un goût fort neuf. M"®' Lenoir et de Prussac ne pouvaient pas admettre cet excès de bizarrerie. La rue de. l'Est ! cela était ine:q)licable.

Marthe avait eu peut-être une raison particulière de venir loger là ; pour Florine, elle avouait naïvement qu'elle avait recherché cette vue du jardin du Luxembourg, cette pleine lumière, cet air pur, cette continuelle caresse du soleil, qui lui rappelaient un peu ses chères campagnes boulonnoises. A cette heure, tant d'originalité recevait sa récompense. Le soleil s'était emparé du salon, qu'il faisait resplendir. Il versait par les larges fenêtres des torrents de cette vapeur d'or, si joyeuse à la vue, et qui, dans un beau jour d'hiver comme celui-ci, rappelle, doucement pour l'imagination, ces longues lignes de poussière jaune et pailletée descendant du ciel, au temps d'été, toute pleine de

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miirmures bourdonnants et de parfums champêtres. Les rayons de Tastre faisaient jaillir mille flèches étincelantes des cadres, des bronzes, des meubles en bois doré, des riches couvertures des hvres et des albupas étendus sur les tables. Ils entouraient d'une auréole, aux cent couleurs vives et miroitantes, la soie rose, brochée de larges fleurs blanches, qui formait les tentures de l'ameublement.

Le grand feu qui flambait dans le foyer luttait avec le soleil pour remplir le salon d'aspects joyeux Ot de douces impressions. Sa petite modulation murmurante, variée par le sussurrement des flammes et le vif pétillement des étincelles, faisait oubher le froid vent de mars qui grondait contre les larges vitres. Les fleurs fraîches et brillantes dont les jardinières étaient pleines mêlaient les parfums de Tété à cette chaude atmosphère ; et quand du milieu de cette verdure, sous les rayons de ce soleil, on regardait derrière les branches noires des arbres du Luxembourg courir les promeneurs emmitoufflés, on eût pu croire qu'on avait devant les yeux un décor assez bien réussi, destiné à représenter une scène d'hiver en plein été.

M. Ramon Fabrège, plus décharné, plus distrait, plus impassible encore que quand nous l'avons vu il y a trois ans, est assis dans l'embrasure d'une des fenêtres, devant une table chargée de couleurs, de pinceaux, dé petites pièces de bois, d'outils et de statuettes. M. Ramon passe sa vie à sculpter un personnage unique, Cyprien Framery, dont il varie

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les costumes, les positions, les expressions, mais toujours en se bornant aux attitudes destinées à représenter la douleur ou le crime. Il a la folie.de la vengeance, il dépense en haine son imagination et son art, et dans ces cent petits morceaux de bois sculpté qui encombrent la grande table, il n'en est aucun qui ne rappelle Tex-commissaire du Gouvernement provisoire, et qui ne le montre ou vil ou torturé.

On entendit de nouveau la voix piteuse de Fabbé picard et le poëme nasal des malédictions de son ennemi, le vieux huguenot Nazaire Goudenenc.

Mais cette fois le cathohcisme perdit patience et Fabbé Briche fit irruption dans le salon. Il s'arrêta bientôt. Son regard naïf, qu'éclairait souvent un reflet de bonhomie maUcieuse et de raillerie rustique, son regard, après avoir inspecté curieusenment toutes les splendeurs de ce salon, tomba sur ses gros souliers si outrageusement l^ueux. Il se dirigea vers M. Ramon, en marchant sur la pointe du jaed, comme s'il eût craint de souiller un tapis qui valait à lui seul plus que tout le mobilier possédé par le pauvre abbé. Ces souliers crottés le troublaient fort, car il était évidemment content du reste de son costume. En effet, son chapeau aux reflets roux était moins hérissé que d'habitude, sa vieille soutane, étonnamment râpée, ne montrait qu'un nombre de reprises fort excusable en un âge aussi avancé ; et il avait même fait im sacrifice, au Mammon des belles manières, en prnant ses

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grosses mains rougeaudes de gants de filoselle noirs, où il ne manquait que trois demi-doigts.

L'abbé Briche — plus généralement connu, à cause de son amour pour les pauvres, sous le nom de Vicaire des gueux — s'approcha gauchement de M. Ramon Fabrège et lui adressa quelques mots que celui-ci ne parut pas entendre.

L'abbé se baissa pour regarder une statuette en bois que le fou achevait de colorier.

Une nuance d'étonneinent et d'eflEroi se peignit sur la face tranquille du prêtre, qui s'éloigna en murmurant : — Laissons la vengeance au Seigneur.

Il vint s'asseoir lourdement sur l'extrême bord d'une large bergère recouverte de soie rose. Après avoir regardé l'heure à ime immense montre en cuivre doré qull tira péniblement de sa ceinture et qu'il considéra longtemps avec une satisfaction évidente, — c'était son seul trésor, — il saisit un journal donl^la lecture ne tarda pas à l'absorber.

M°*® Romanelle entra bientôt. EDe alla poser un baiser sur le front de son frère, qui sourit doucement sans se déranger de son travail.

~ C'est aujourd'hui que j'ai trente et un ans, mon frère, dit-elle à mi-voix, ne m'embrassez-vous pas?

Ramon indiqua silencieusement du bout de son pinceau la face de la statuette qu'il tenait à la main et secoua la tête. Un éclair traversa les yeux brillants de Marthe ; eUe releva le front et s'avança vers l'abbé.

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Rien n'était changé en elle. Elle était toujours l>elle et hautaine; et les plus intelligents dç ses adnnirateurs ne pouvaient s'approcher d'elle sans songer à cette grâce énergique qui distinguait la jeune matrone romaine, à ce mélange d'âpre fierté et d'ardeur sensuelle qu'on imagine devoir être l'attribut des dçficendantes des fils de la Louve. Mais elle était surtout digne et réservée, et cette flamme^ 4ont on trouvait le rayoïjnement dans ses yeux, sur ses lèvres, dans tout son être, faisait songer, non pas aux passions des impératrices du Bas Empire, mais à ce feu sacré que les mains pures et virginales des seules *vestales pouvaient alimenter.

Aussi notre abbé se trouvait-il à l'aise avec elle^ quoiqu'elle fût très belle et lui tout imbu encore de sa timidité champêtre.

— Eh bien ! dit-il de sa grosse voix de paysan picard, qui parut faire trembler les Chinois des bahuts, eh bien ! je suis content d'être venu vous voir, madame Romanelle, parce que, en vous attendant, j'ai lu un article tout à l'honneur d'un de nos compatriotes, Eugène Malahieude. Il parait destiné à devenir xm grand peintre et il débute par des coups de maître. J'irai lui demander quelque chose pour notre loterie. Le voyez-vous ?

— Non. Je lui ai écrit plusieurs fois pour rengager à venir nous voir. Il m'a enfin répondu, avec une brusquerie plus franche que poUe : « Il me faut gagner ma vie et ma renommée ; je n'ai

ni le temps, ni Tenvie de me réjouir à admirer la beauté des femmes ; c'est un côté de l'art que je me suis interdit. La beauté et Toriginalité que Dieu a répandues dans les champs et la laideur qu'il a mise sur la face de l'homme suffisent à mes études. » Vous savez la réputation de bizarrerie qu'il a, qu'il a toujours eue. Et c'est dans ce journal que vous avez lu un article...

— Oui, mais je vois qu'il est tard et il faut que je me sauve.

— Comment ! mais vous n'êtes pas venu ici, l'abbé, seulement pour lire les journaux ? Vous ne faites que d'arriver 1

L'abbé tira, avec coquetterie, son immense montre.

— Ah 1 s'écria-t-il en se frappant le front, comme l'égoïsme est toujours près de nous. Je venais pour vous parler de...

Il indiqua d'un signe du menton M. Ramon Fabrége.

— De notre sœur Julia, demanda Marthe à mivoix et en saisissant la main de l'abbé. Avez-vous donc pu retrouver ses traces ?

— Pas encore, mais j'espère. Vous savez qu'il y a deux ans, elle a quitté brusqusment la mansarde qu'elle habitait avec sa fillette. Depuis, malgré tous mes efiforts, je n'ai pu les retrouver. J'avais fini par croire qu'elle avait quitté la paroisse. L'autre jour, à la tombée de la nuit, je crois bien avoir rencontré la petite fille près d'une boîte aux

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lettres de la rue Saint- Jacques. Ah ! je la retrouverai, je vous le promets.

— Oui, n'est-ce pas ? je vous en supplie, mon cher abbé. J'y pense maintenant à chaque heure du jour, depuis le moment où j'ai entrevu, traversant, en courant, le Luxembourg, une charmante petite fille qui ressemblait tant à mon bien-aimé frère Pons. Chère Martille ! j'étais sa marraine, elle doit avoir plus de douze ans maintenant. Et, continua Marthe dont la figure se couvrit d'une rougeur charmante tandis que ses regards s'enflammaient de haine, l'on n'a pas de nouvelles de ce... Framery ?

— Cyprien Framery, dit l'abbé en élevant im peu le ton, mais vous savez bien qu'il est mort.

— Ce n'est pas vrai, s'écria Ramon d'une voix tonnante en se levant d'un bond. Il n'est pas mort, puisque je ne l'ai pas encore tué.

— Mon frère, dit Marthe, mon frère, oubliezvous qu'il y a ici des étrangers et voulez-vous...

Le fou était retombé sur sa chaise et son visage avait repris son apparence de morne apathie.

— Vous le voyez, dit tristement Marthe. Toujours le même ! Il n'entend rien, ne voit rien. Il est le plus doux, le meilleur des hommes. Et la moindre allusion à ce... misérable l'émeut. Il devient furieux, et il paraît retrouver tous ses souvenirs, toute son inteUigence d'autrefois. Adieu. Ah I je compte voir votre frère cette après-midi. Vous n'avez rien à lui dire ?

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— Non, répondit Tabbé en secouant la tête.

D'ailleurs, mon frère Louis est devenu un riche et important personnage, il ne pense guère au triste abbé crotté, et il est à peine mon frère depuis qu'il se nomme M. de Belenclos.

— Oui, c'est une faiblesse dont j'e^ère le guérir. Mais vous avez tort pour le reste. Il ne parle jamais de vous qu'avec respect et tendresse. AiloDS, l'abbé, tout le monde ne peut pas demeurer dans les combles. La charité est une belle chose^ mais il est beau aussi d'employer énergiquemeot de hautes et vives facultés à acquérir la puiss^ioe, la fortune ou la renommée. N'est-ce pas vrai, Florine? condut-elle, en interpellant son voie qui entrait.

— Adieu^ madame, dit l'abbé en secouant tristement la tète. Âh ! mademoiselle Fiorine, eontinua-til d'un ton plus joyeux et en jetant sur la jeuae fille un regard tout empreint d'une admirati(»i presque paternelle, comme je suis fier de mon village quand je vous vois. J'espère toujours que vous irez un de ces soirs à la cour et qu'on dira : Vous voyez bien cette belle personne, eh bien, c'est la petite-fille de feu Jean du Bellannoy, un paysan du village de Questrecques en Boulonnois. Adieu.

Il est vrai que Fiorine était merveiHeusement belle. Elle n'avait guère changé ni dans ses traits ni dans son corps ; sa taille paraissait un peu plus élancée, l'ovale de sa figure s'était légèrement allongé et sîi. pâleur avait pris une nuance jriius mate.

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C'était tout. Elle ne, paraissait plus la même pourtant : la belle et intelligente paysanne s'était transformée en une dame élégante et usagée. Tout en elle semblait être devenu plus souple, plus gracieux et plus fin ^ dans la flexible aisance de sa démarche, dans la fierté contenue de son port, pas plus qu^ dans le sourire réservé de sa physionomie, on ne pouvait retrouver la spontanée, la candide Rosede-Noël. Enfin, elle était entourée de cette atmosphère mystérieuse qu'on ne peut analyser, mais qui, enveloppant la femme élégante et fière comme d'une vapeur enivrante, fait de cette femme, non plus l'être faible qu'on aime en le protégeant, mais l'être supérieur que les poètes adorent en quêtant un sourire de sa grâce presque céleste.

Florine vint offrir son front aux lèvres de Marthe, et alla poser sa main blanche sur le poignet osseux de M. Ramon, qui ne bougea pas. Puis elle se mit à «nonder les fleurs des jardinières, mais distraitement, car son regard se perdait au milieu des branches noires des grands arbres du Luxembourg.

— Ma plaine de Wierre-aux-Bois doit être bien belle sous ce ciel si pâle et si clair, Marthe ! Voyez mon enfantillage, je cherchais parmi tous ces arbres un de ces saules aux branches pourpres qui se penchent sur le petit ruisseau du moulin ; et si naes yeux avaient rencontré quelqu'une de ces nûaees branches rouges, je crois qu'ils se seraient rempUs de larmes.

M°*® Romanelle sourit affectueusement, tout en

continuant de lire dans son journal un article évidemment intéressant. Florine vint s'asseoir au coin du feu, en face de Marthe, et eUe se mit à écrire. La jeune femme leva la tête :

— Écrivez- vous à M"*® la Présidente du tribunal de commerce pour nous dégager de son invitation. Vous savez que ce soir. . .

— Non, ma chère Marthe, j'écris à Robertine.

— Ah ! dites-lui que je l'embrasse de tout mon cœur, cette chère et bonne fille.

— Je lui dirai donc que vous allez bientôt l'embrasser de tout votre cœur, car je l'engage à venir assister à mon mariage.

— Ah ! c'est décidé ? Vous l'aimez donc bien, ce M. Stanislas ?

— Aucunement !

— Eh bien?...

Florine jeta sur son amie un long regard pénétrant et froid, et elle lui répondit d'une voix glaciale :

— Vous savez bien, ma chère Marthe, que c'est justement parce que je ne l'aime pas que je l'épouse.

— Mais quelle raison de se marier ?. . .

— Je crois que cela est plus sage et plus digne. Je suis lasse d'être le point de mire de cent spéculateurs, et je songe, continua la jeune fille avec simplicité, à me créer des joies pour ma vieillesse. D^ailleurs, je l'ai promis à mon cher grand-père. Ce furent ses dernières paroles : « Il ne faut point

lester ici, ma Flprine, Fideri est trop méchant. Il faut te marier. Il n'y a que les enfants pour consoler la vieillesse. Adieu ; mon compère te dira le reste... » Le compère ne m'a rien dit, reprit Florine en essuyant ses yeux, car vous m'avez emmenée à Paris immédiatement aprèsj'enterrement. Il y a bientôt trois ans. Je m'étais dit que je porterais pendant trois ans le deuil de mon grand-père et que j'épouserais ensuite quelqu'un que j'estimerais, que j'aimerais d'amitié et qui m'aimerait de même. Stanislas m'aime trop, sans doute, et j'ai hésité, mais je l'estime si parfaitement 1

Marthe secoua la tête à plusieurs reprises.

— Je sens que vous avez tort, ma mignonne.

Non pas que Stanislas ne mérite toijte estime ; mais se marier sans amour ! Il vaut mieux cent fois se faire rehgieuse : on aime Dieu ! car mourir sans avoir aimé ! ah ! c'est une pensée horrible !

— Il y a quelque chose de plus horrible encore, Marthe. Souvenez-vous.

Florine reprit froidement la lettre commencée.

— Mais vous-même, ma chère Marthe, dit-elle, quand la lettre fut finie et cachetée, est-il donc possible que vous aimiez à ce point Louis Belenclos, à ce point de l'épouser ?

— Moi, répondit Marthe, avec un sourire charmant, je ne l'aime peut-être pas assez, mais je l'admire. J'admire cet esprit actif, énergique et fin, qui a fait de lui, en si peu de temps^ un des hommes renommés et estimçs du jnondç fin^-nçier. Il ^. déjà,

gagné la fortune, îl est en chemin de conquérir Tautorité et la puissance, et cela, bien vite, sans doute, mais par des moyens dont il est facile de contrôler ^ la parfaite loyauté. Car nous l'avons vu à ToBtivre, nous Favons vu monter peu à peu, et bien que nous le rencontrions dans des sociétés bien diverses, nous n'avons jamais entendu parler de lui qu'avec considération. C'est beau cela , pour un homme plongé , il y a quatre ans encore , dans une teDe pauvreté. Puis, n'est-il pas charmant, avec sa physionomie si fine et si railleuse, avec sia verve intarissable, piquante ou gracieuse, qui m'enivre ; oui, vraiment, c'est le mot, et je ne veux l'avouer qu'à vous, Florine. Cependant, conclut la jeune femme, après un instant de réflexion, je ne suis pas encore décidée à l'épouser.

— Pourquoi donc? Est-ce la pensée du père Belenclos qui vous arrête, et rougissez-vous de devenir la belle-fille ?...

— Non, répondit Marthe en relevant fièrement le front. Mon grand-père n'était pas plus que ce vieux soldat. D'ailleurs, nous autres paysans du Midi, qui avons toujours vécu Ubres dans nos communes, nous n'avons pas, comme vous, petits-fils de serfs, le respect prosterné du rang. Nous estimons l'homme plus à son mérite personnel qu'au mérite de sa naissance.

Florine sourit légèrement. Ce patriotisme méridional était la seule faiblesse qu'elle connût en son amie.

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— Vous êtes donc retenue, ma chère Provençale, par les souvenirs de la République et de la part que Louis Belenclas a pme à ses crimes.

— Oh ! z^on, c'est tout cela, au contraire, qui a Cdomjx^ncé à m'attacher à lui. Car les Fabrège sont jipMeSj et q^and on nous démontre notre injustice, il ijL'e^t rien que nous ne fassions pour la réparer et au centuple. Vous savez bien, Florine, qu'il m'a prouvé par des lettres, par les plus concluants termoirages, que si on pouvait l'accuser de quelques étounieries, il n'avait rien à se reprocher vis-à-vis di^ nous. Il m'a communiqué des lettres de mon frère Pons, de notre pauvre Julia, j'ai vu combien il evait été bon pour elle et pour son enfant; com^ ment il avait averti mon frère le soir même de la Catastrophe, comment il l'avait aidé ensuite dans ses reeherehes pour retrouver sa fille, comment il avait toujours fait ses efforts pour amoindrir l'effet de la tyrannie de ce misérable Cyprien...

-^ Il est mort, mon amie. C'est donc la <^ainte d'Qxaspérer la haine que M. Ramon a conservée coutre IjOuIs Briche...

— Eh ! non. Cette hamç a disparu, et c'est elle d'oilleurs qui m'a fourni les plus grandes raisons d'aîmêr JLouis. Quand je l'ai vu si coinstamment patient, compatissant et brave en face de cette haûae qui menaçait sa vie à toute heure ; quand je p^g^e qu'il ne dépend que de lui de faire enfermer comme fou furieux mon pauvre Ramon, sur qui &'«ist concentrée ma tendresse la pl^s dévouée...

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— Qui vous fait hésiter encore ? C*est un véritable mystère.

Marthe baissa la tête et rougit violemment.

— Oui, dit-elle, c'est un mystère, pour vous du moins, car cette aventure a fait jadis plus de bruit dans notre pays que mes parents ne l'eussent désiré. Quand j'étais très jeune, ma chère Florine, j'ai aimé bien innocemment, mais bien passionnément, hélas ! un homme qu'on ne voulut pas me laisser épouser. On eut raison. C'était un vilain homme, qui tourna mal. Il me semble qu'il n'y a pas très longtemps que les journaux parlèrent, à propos d'affaires fâcheuses, de Lazare Pastalès. On lui reprit mes lettres, je crois même qu'on les lui racheta.

— Et c'est vous , Marthe, vous que l'amour a si aflh*eusement trompée^ qui voulez me le donner pour guide de ma vie ? dit Florine avec amertume.

— Plus tard, mon enfant, vous saurez distinguer la foi de la superstition ; vous apprendrez à respecter l'amour pur et chrétien, tout en redoutant la passion. Pour moi, j'étais sincère, j'ai été heureuse; je me sentais alors bien fîère et bien élevée par cette tendresse. Je me demande pourquoi je ne chercherais pas encore, mais avec plus de prudence et de sagesse, ce bonheur et pourquoi je craindrais d'être toujours trompée. Ces lettres^ que j'avais écrites à mon fiancé, à ce Lazare Pastalès, je les ai gardées, je les ai relues dernièrement, en rougissant, car, si elles viennent d'un cœur pur, elles

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sont bien ardentes, et il me semble qu^elles pourraient servir à me faire cruellement calomiiier. Néanmoins, tout en rougissant au milieu de cette lecture, je me disais que si je me remarie jamais, ce sera avec un homme qui m'inspirera im sentiment analogue à celui que* j'ai ressenti alors ; et j'attends que Louis Belenclos sache me forcer à l'aimer autant que je l'admire.

— Ce sentiment, c'est ce que les livres nomment la sympathie, n'est-ce pas? Et vous ne l'avez jamais éprouvé depuis lors en présence d'un homme ? demanda Florine en jetant un regard perçant sur son amie.

. — Je comprends votre regard, répondit brusquement Marthe. Je n'ai jamais su déguiser la vérité, dût la vérité me couvrir de honle. Vous ne vous êtes pas trompée le jour où vous êtes tombée presqu'évanouie sur les cailloux de la plaine de Wierre. Oui, j'ai ressenti une sorte de commotion mystérieuse en présence de ce misérable Framery. Ce jour-là, j 'ai failli me mépriser et maudire l'amour. ' Ne parlez jamais de cela, mon amie, si vous ne voulez pas que nous nous séparions. Allons, embrassezmoi, ma paSivre Rose. Tenez, lisez cet article du journal. Il concerne notre ami Eugène Malahieude.

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