‹ Rose-de-NoëlChapitre 18 sur 31 · TROIS TÊTES DE PRÉTENDANTS · texte numérisé non relu

TROIS TÊTES DE PRÉTENDANTS

« J'ai été le premier à dire, écrivait l'auteur

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de l'article, critique d'art renommé pour sa probité, que M. Eugène Malahieude est un ytbx peintre ; je veux être le premier à écrire qu'il sera un grand peintre. On se rappelle son premier tableau, cette scène lugubre de nuit et de neige, qui décelait à la fois tant d'inexpérience et de si grandes qualités naturelles II y avait là une telle fougue, une telle émotion, tant de vérité et une si grande puissance de couleur, en même temps un dessin si raide et des tons si bizarrement heurtés, que cette toile d'un inconnu fut incontestablement la plus regardée de l'Exposition. Nos lecteurs voudront peut-être bien se rappeler le grand progrès que nous avons constaté dans le second tableau de M. Malahieude : Un Jardin à la fin de décembre. Nous étions surtout heureux de voir qu'en acquérant la science, il ne perdait pas l'originaUté : son dessin était devenu plus pur, mais sans banalité, sa couleur s'était raffinée, sans perdre de sa fermeté, de son éclat ni de sa vérité. Il était arrivé à une émotion plus pénétrante par des moyens moins violents. Il s'était tenu en garde contre une trop grande indulgence pour la crudité des tons, sans perdre cette inanalysable bizarrerie de conception et de facture qui est, malgré tout, un des attraits de cette peinture. On avait surtout remarqué rhéro'ine de ces deux tableaux, l'héroïne voilée, comme je l'appelais ; car l'artiste, tout en peignant, avec un soin évidemment amoureux, les moindres détails du costume de la belle et chaste fille — belle

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et chaste, cela était saisissant — avait, par un habile effet d'ombre et de pose, voilé, dans les deux tableaux, le visage de sa muse. Je dis sa muse, c'est bien le rôle que cette femme joue dans le nouveau tableau d'Eugène Malahieude, qui attire chaque jour la foule devant les vitres de Defforges. »

Le vieux Nazaire ouvrit la porte du salon et annonça :

— M. Eugène Malahieude.

Le peintre entra, vêtu d'un pantalon et d'un habit noirs extrêmement râpés. Il était d'ailleurs fort propre, bien ganté, et nulle tache de boue ne maculait ses grosses bottés. Le pauvre garçon, qui vivait péniblement, et à qui ses tableaux ne rapportaient encore que de la gloire, avait pris une voiture pour venir de la rue de TOuest à la rue de l'Est. Il voulait bien être pauvrement vêtu, mais non vulgairement, et les côtés sordides de la misère le blessaient, dans son sens artistique, bien plus que le remplacement d'un dîner par une voiture ne pouvait blesser son estomac.

Quand il entra dans le salon, une rougeur fugitive envahit ses joues, qui étaient devenues bien maigres depuis trois ans. Mais il reprit bientôt son sang-froid, et, sans lever les yeux sur Florine, il s'avança d'un pas tranquille vers M"* Romanelle. Le masque d'austérité qu'il mettait jadis sur son visage frais, jeune et joli, s'était définitivement collé sur sa face ; sa physionomie respirait la plus glaciale indiff^nce.

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Sa petite taille s'était élégamment amincie ; quelques rides rayaient sèchement son grand front chauve ; ses yeux s'étaient éclairés, le rayon de fine pénétration qui y apparaissait jadis n'en était maintenant jamais absent, et, quoique Eugène n'eût pas encore trente ans, bien des poils blancs couraient à travers sa longue barbe noire.

Il salua avec une grâce simple et digne M"® Romanelle, qui dit en lui tendant la main :

— Monsieur Malahieude , quelle aimable surprise!

— Surprise ! mais j'obéis à une invitation que j'ai reçue de M"® du Bellannoy.

— Alors, répliqua Marthe en souriant, je ne suis plus surprise, mais jalouse de ce que vous avez accordé si tôt à Florine ce que vous m'avez refusé si obstinément.

— Il est vrai, madame ; et j^ai dû vous paraître un lourdeau grossièrement infatué de son petit succès. Laissez-moi m'excuser. Ce que je vous ai écrite c'est la vérité : il me faut vivre dans la solitude. J'étais quasi richadans notre province, je suis pauvre ici. Vous voyez mon habit ; je ne me dissimule pas qu'il déshonore les gens chez qui je vais, aux yeux de leur portier et de leurs voisins.

— Quelle folie ! s'écria Marthe.

— Oh 1 pas tout de suite. Porter une fois un habit râpé, c'est même pour un artiste une touchante et fière originalité ; mais le porter toujours, c'est œuvre de gueux, qu'on soit artiste ou non. Or, en

cela comme en tout le reste, il me faut me priver ; je ne veux pas domier de leçons pour ne pas me distraire, ni m'humilier; j'en suis incapable d'ailleurs.

— Et vous ne voulez pas vendre vos tableaux, je le sais.

— Ces trois tableaux, c'est vrai. Je les ai faits pour moi, et j'ai voulu me traiter en grand seigneur en les faisant de mon mieux. D'ailleurs, madame, fussé-je riche, je me condamnerais encore à la solitude. J'ai besoin, pour arriver à mon but, pour tenir ma promesse, de ne dépenser mon cœur, mon intelligence, mes yeux qu'au profit de mon art. En vous voyant souvent, vous qui êtes si bonne, et belle comme l'aube claire d'une matinée de juin, j'aurais trop peur de distraire ma volonté, de perdre ma vie dans les banalités de l'amitié, et mon talent dans la mollesse du dessin et les conventions des demi-tons.

— Vous avez raison, dit Marthe en lui tendant la main. Je serais une mauvaise muse; je suis moins faite pour inspirer que pour diriger. Donnez-moi la main pourtant et promettez-moi de me rendre un service.

— Ah ! madame !

— Je désire avoir un tableau de vous, et je vais vous chercher une esquisse qui vous expliquera mieux que toute parole ce que j'attends de vous. Vous pouvez causer avec Floriue. Mon pauvre frère n'entend rien.

Elle sortit. Eugène leva pour la première fois les

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yeux sur Florine, qui avait écouté silencieusement et froidement la précédente conversation.

— Vous savez, vous, Florine, dit-il d'une voix t(emblMite, quelle est la promesse que j'ai faite et quel but je poursuis. Etes-vous contente ?

— Oui^ répondit doucement la jeune fiUe. Je suis heureuse d'entendre dire que vous deviendrez un grand peintre. Bientôt, j'espère, vous trouverez dans votre gloire la source de tout votre bonheur.

— La source de mon bonheur dans la gloire !

que dites-vous î

— Et quand, il y a trois ans, j'ai usé ^P naon iDfluence sur vous, pour la première et dernière fois...

— Mais que ditesr-vous donc f s*écriit Eugèm. Pour la dernière fois ! Mais j'ai travaillé, non pour vous obmr, mais pour vous plaire. C'est pour vous, uniquement pour vous que je compose, que j'étudie, que je crée ; pour vous parler, puisque je ne pttis le faire par ma voix ; pour vous toucher, pour vous séduire I C'est pour vous que je cherche ce qui est beau, ce qui est doux, ce qui brille et émeut ! La dernière fois ! Mais la gloire, le bonheur, est-ce que je comprends ces mots-là quand votre nom ne m'aide pas à les interpréter ? Vous n'avez donc pas écouté ce que disent mes tableaux? Ils racontent une vie de martyre, de fièvre, une vie d'espérance furieuse. Depuis trois ans, je n'ai vu dans le monde que des mannequins, en choir ou en bois, Je n'é^ vu que des lignes, des dnçeries

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et des couleurs ; je n'ai causé qu'avec des souvenirs, je n'ai regardé que des paysages et des tableaux, et non pas pour la satisfaction de mes yeux, non pas pour admirer les merveilles de la nature et les miracles des grands peintres, non, c'était pour apprendre à vous parler, à vous, avec éloquence, avec grandem* ! Et je devenais ivre de désespoir en pensant qu'il fallait tant de temps, tant de calme, tant de réflexions pour faire un tableau que ma passion eût voulu créer d'un mot divin ! La dernière fois ! . . . Ah ! Florine !

La jeune fille baissait la tête et elle resta un instant ensevelie dans ses réflexions.

— Soit, dit-elle d'une voix qui tremblait légèrement, peut-être fais-je mal ! mais j'espère qu'on me pardonnera de n'avoir pas voulu vous désespérer. Gardez donc mon amitié, puisqu'elle vous est si utile et si agréable, mon cher Eugène.

— Votre amitié f c'est votre amitié que vous m'offrez ! à moi ! Ce sentiment banal que je partagerais avec cent personnes ! A moi , continua Eugène en se levant avec colère, à moi, ce sourire vague dont le monde entier pourra prendre sa part ! A moi, qui verse mon sang goutte â goutte pour vous dans cette cruelle vie que je mène; votre amitié, quand un autre aura tout votre amour !

— Cet autre existe, dit Florine d'un ton glacial, et c'est pour vous annoncer mon mariage que je vous ai écrit.

Eugène retomba sur son siège en poussant un

cri si douloureux que M. Ramon se leva, Le fou, qui vivait au milieu des imaginations cruelles et de toutes les fantasmagories de la haine qui se satisfait, le fou crut entendre sans doute une clameur comme ses rêves de vengeance lui en promettaient continuellement. Il y avait là peut-être quelque chose de fauve qxii alluma son regard morne. Il s'avança, Tœil brillant de méchanceté, un bras étendu, la tête raide, Toreille aux aguets, comme un honune qui obéit avec inquiétude à un appel vague et mystérieux.

— Il me semble, murmura-t-il, que j'ai entendu un cri comme j'en entends souvent.

Il s'arrêta, sa prunelle s'anima d'un rayon d'intelligence, en perdant de sa fixité, et il regarda les deux jeunes gens. Florine, très pâle et les traits légèrement contractés, tenait ses yeux fixés sur Eugène qui, le front dans ses mains et les doigts crispés sur le front, haletait à grand bruit.

— C'est vous qui avez crié, dit le fou en mettant sa main sèche sur l'épaule du peintre. On a tué votre frère, n'est-ce pas ? et volé son enfant, oui ! On a déshonoré votre sœur, peut-être ! Venez, nous nous vengerons ensemble. Venez , mon pauvre homme, je vous conduirai. Ah ! je sais bien me venger ! Tenez, voilà comme on se venge.

Il tendit vers Eugène une statuette représentant grossièrement un homme ceint d'une écharpe tricolore, portant un gilet blanc à la Robespierre et dans les traits horriblement contractés duquel on

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pouvait reconnaître le visage de Cyprien. Le gilet blanc du personnage était taché de rouge, et, à la place du cœur, on voyait un large trou sanglant.

— Regardez, dit Ramon en insistant et en secouant le peintre.

Celui-ci releva ses yeux brûlants et sa face défaite.

— Du sang ! murmura-t-il. Ah ! qu'est-ce que la mort, qu'est-ce que la vengeance à côté de l'amour, pour faire souffrir ! Et quelle est la torture comparable à celle de perdre ce qu'on aime !

— Je vous enverrai l'esquisse chez vous, mon cher monsieur Malahieude, dit Marthe en rentrant, mais j^espére que j'ai été assez aimable et que je vous ai laissé tout le temps...

— Ah! madame, s'écria le pauvre garçon en courant vers elle et en lui saisissant les deux mains, ayez pitié de moi ! Savez-vous ce qu'elle m'a dit ? Savez-vous qu'elle va se marier ! Mon Dieu, mon Dieu, que vais-je devenir !

Il poussa un sanglot convulsif et, après avoir prononcé quelques mots entrecoupés, il s'éloigna brusquement de Marthe et se sauva.

Ramon était resté debout en face de Florine.

— L'amour ! la vengeance I la torture de perdre ce qu'on aime ! murmurait-il.

Il se rapprocha de la jeune fille, mais sournoisement pour ainsi dire et d'un pas qui faisait songer à la marche pateline d'un chat.

— N'est-ce pas vous que Cyprien Framery aime tant? demanda-t-il d'un ton de douceur insinuante.

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— Eh ! non, mon frère, répondit Marthe en pâlissant. Quelle nouvelle idée lui passe donc par Tesprit? pensa-t-elle.

Le fou s'en alla, baissant la tête, reprendre sa place, mais il ne reprit pas son travail et il garda ses yeux éteints tournés dans la direction de Florine.

— Ma chère enfant, dit M"*® Romanelle, vous avez été rude pour ce digne garçon, qui mérite tant de considération et qui vous aime si admirablement.

— C'est pour cela, répondit Florine avec une nuance d'impatience. Vous oubliez que j'ai un double devoir. Je dois, sans doute, m'efforcer d'être bienveillante pour un ami d'enfance, mais je dois bien plus encore à mon fiancé. Stanislas aurait le droit de se plaindre, si je paraissais cacher mes sentiments pour lui, par respect pour la passion d'un autre, et si je permettais à cet autre des protestations ardentes que je ne lui permets pas à lui qui va devenir mon mari.

— C'est très délicat et très logique, dit froidement Marthe. De cela encore ne parlons donc jamais. Aussi bien, c'est l'heure, je crois, où votre ami vient vous faire sa cour.

Stanislas ne tarda pas à se présenter. Il était accompagné de Louis Belenclos. M*"® Romanelle n'avait pas trop exagéré l'élégante tournure de ce dernier, la finesse de ses traits et l'aisance de ses manières. Dans un monde plus aristocratique et

plus sévère, on eût pourtant pu constater que cette aisance ne manquait pas d'effronterie, et que cette élégance rappelait, par certains points,* celle des commis voyageurs.

Stanislas était le plus changé de tous ceux que nous venons de présenter de nouveau à nos lecteurs. Il avait beaucoup vieilli, mais il avait gagné en physionomie ce qu'il avait perdu en fraîcheur. Il n'^avait plus cet air bénin et insinuant, cette expression plate et hypocrite, cette démarche onduleuse et, pour ainsi dire, rampante. Il marchait fçrme, regardait droit ; sa face pâle et tirée montrait je ne sais quoi de tourmenté et dd fébrile qui n'était pas sans noblesse.

Il salua distraitement Marthe, et, rœil ardent, il vint littéralement se précipiter aux côtés de Florine. Il se mit à causer à mi-voix, mais avec 4es yeux suppliants, reconnaissants ou passionnés, qui parlaient d'amour plus bruyamment qu'un chaut de ténor.

— Devinez, madame, dit Louis après avoir galamment baisé la main de Marthe, devinez ce que nous venons de voir, là, à votre porte, en descendant de mon coupé ? Une vraie scène de carnaval ! un pauvre être courant par les rues, en poussant des cris, et ce pauvre être, ce n'est pas un chien traînant une casserole, c'est un peintre, Eugène Malahieude! Nouvelle réclame, sans doute, pour faire suite à l'article que je vois là justement sur votre table, et qui a dû coûter cher à Malahieude.

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— Vraiment ! répliqua froidement Marthe. En ce cas, le pauvre garçon eût bien fait de garder son argent, car le tableau est admirable, il n'avait pas besoin de réclame.

— Et le peintre avait terriblement besoin d'habit. Vous avez raison, madame.

— On m'a assuré, dit Florine, que l'auteur de Tarticle est un journaliste consciencieux.

— En effet, j'ai entendu dire qu'il y en a encore un. Ce serait donc lui. Vous avez raison mademoiselle.

— D'ailleurs, dit Stanislas avec effort, j'ai été chez le marchand, qui m'a affirmé qu'on avait offert cinq mille francs du tableau.

— Hé ! parbleu ! vous avez raison , monsieur Cocquempoix, s'écria Louis en jetant à son ami un coup d'œil de dédain railleur. C'est un tableau de la plus grande valeur, monsieur, qui mérite les plus vrais éloges, mademoiselle, et qui est éblouissant, madame. Ce n'est pas lui, Malahieude, qui courait en habit râpé et sans chapeau dans la rue de l'Est. Allons donc, tous ses nombreux habits sont neufs et décorés du grand cordon de la Légion d'honneur, monsieur Cocquempoix. Sans chapeau, vraiment! Mon cocher est prêt à jurer qu'il vient de le voir passer avec un chapeau... de général de brigade, mademoiselle du Bellannoy. Et si vous le désirez, madame Romanelle , demain , tous les journaux publieront une note ainsi conçue : « C'est par jalousie de métier que M. Belenclos, concessionnaire

de grands travaux publics, et M. Malahieude,

peintre sans travail, sont devenus ennemis jurés. »

Cette pantalonnade amena le sourire sur les lèvres

sévères de la jeune veuve, et elle dit gracieusement :

— Vous n'avez pas oublié, j'espère, que nous vous attendons ce soir pour dîner.

— Vraiment non, madame, et j'étais venu vous prier de m'excuser si je suis en retard de quelques minutes : j'ai vm rendez-vous important au ministère, et le débat de toutes ces graves affaires dure souvent plus longtemps qu'on ne veut.

Il se leva.

— Et, demanda Marthe à mi-voix, vous n'avez rien de plus certain à m'apprendre sur ce malheureux. . .

— Cyprien Framery ! s'écria comme par distraction Loxiis Belenclos, j'ai acquis la certitude morale de sa mort. Ah ! pardon, je vois que j'ai parlé bien haut.

M. Ramon s'était, en effet, levé en grondant. Puis il était resté un instant muet et comme réfléchi. Un sourire furtif traversa sa physionomie morne ; il se dirigea ^rs la porte de l'antichambre et sortit du salon.

— Oui, reprit Louis Belenclos, j'ai dû perdre tout espoir, et les recherches que j'ai fait faire, tout dernièrement encore, n'ont pu que confirmer nos craintes. Je n'ai pas été plus heureux, continua-t-il d'un air soucieux, dans mes efforts pour retrQuver la trace de M"*® Julia.

— Moi, au contraipe, j'ai tout lieu d'espérer. . .

— Vraiment ! dit Louis sans pouvoir réprimer un léger tressaillement. Et quel heureux hasard vous a renseignée?...

— Votre frère Tabbé se croit sur la piste, et vous savez comme il est actif et •persévérant.

— Oui, répondit Louis d'un ton plus dégagé, et j'espère que vous voudrez bien xn'avertir dès que vous aurez l'ombre d'un renseigaernent.

Il s'inclina, baisa de nouveau la main de la jeune veuve.

— M'accompagnes-tu, Stanislas ? dit-il.

— Oui ; ou plutôt, si ces dames le perm^tot, je vais te suivre ; dans un instant, je te rejoindrai chez toi.

Louis sortit.

Quelques minutes après, on entendit retentir dans l'antichambre la voix furieuse de >1. Ramon. Marthe, suivie de Stanislas et de Florine, courut jusqu'à la porte du salon. Le fou avait saisi par le col Louis, qui se défendait faibleapaent. Voici ce qui était arrivé.

Ramon, en quittant le salî>n, avait été se cacher derrière la portière d'un cabinet contigu à l'antichambre. Il s'était précipité vers Louis au moment où celui-ci sortait, et, \xd serrant violemmesnt les poignets, il lui avait dit d'une voix contenue, en jetant un regard craintif du côté du salon :

— Tu mens, n'est-ce pas ? connue un misérable

que" tu es. 11 n'est pas mort, tu le sais bien, puisque c'est moi qui dois le tuer.

Louis répondit par un regard froid et impérieux au coup d'œil furieux du fou, et il lui dit d'un ton bas et ferme :

— Vous avez raison. 11 n'est pas mort.

— Ah ! dit le fou en lâchant les bras de Louis.

— Il n'est pas mort, et si vous voulez faire ce ce que je vous dis, je vous mènerai devant lui et vous le tuerez.

— Oh ! tout, tout, tout ! je donnerai tout.

— Vous vous rappelez Lazare Pastalés ?

— Oui, c'est aussi un ennemi, mais parle-moi de Cyprien Framery.

— Cyprien Framery, oui^ mais pour arriver à lui, il faut les lettres que votre sœur a écrites à Lazare.

Un sourire joyeux traversa le visage du fou.

— Ah ! il ne faut que cela, dit-il avec un soupir de contentement. Je sais où elles sont. Elle les lisait et j'étais fâché, je voulais les lui arracher, mais je n'osais pas, son regard m'enchaine et ses paroles m'endorment. C'est la douche d'eau froide. Ah ! murmura le fou en frissonnant. Tu les auras. Je tuerai Florine que Cyprien Framery aime, et lui ensuite. Tu les auras^ ces lettres, je le jure au nom de mon frère.

— Et vous serez adroit et discret, ou bien jamais vous ne verrez Cyprien Framery.

— Oui, oui ; ah ! je sais me taire. Mais, reprit-

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il d'une voix furieuse et en saisissant Louis par le cou, prends garde de me tromper, misérable. C'est t(H que je tuerais !

C'est & ce moment que Marthe accourut.

— Mon frère, s'écria-t-elle, n'avez-vous pas honte I

Ramon laissa retomber ses bras et il se sauva précipitamment vers l'intérieur de l'appartement.

— Ah ! s'écria la jeune femme en saisissant une des. mains de Louis, comment pourrai-je jamais vous remercier de la patience, de la bonté avec laquelle VQus vous laissez maltraiter ? Que ne f eraije pas pour vous dédommager ?

Louis Belenclos jeta à la jeune veuve un coup d'oMl si tendre que celle-ci ne put s'empêcher de baisser les yeux.

— Qui sait ? murmura-t-elle.

— Hélas ! dit-il à mi-voix, avec un sourire moitié riant, moitié triste, si je savais jusqu'à quel point il faut me faire tuer pour vous plaire 1 Mais je craindrais d'aller trop loin, et après avoir comm^icé à mourir pour me faire aimer de vous, je craindrais de ne plus pouvoir m'arrêter quand j'apprendrai que vous voulez bien m'aimer un peu.

La jeune femme lui serra de nouveau la main en souriant, et congédia ses deux hôtes.

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UN HOMME d'affaires DE CES DERNÏKIS TEMPS.

A peine Louis fut-il installé dans sa votituce à côté de Stanislas qu'il éclata de rire.

— Ah ! les femmes et les devises de mirtitons, s'écria-t-il, comme cela va bien (^semble ! Je viens, en restaurant au goût du jour deux vçrs d'ijn confiseur du dix-huitième siècle, je viens d'a^ vancer j^us mes affaires que par un mois de cour assidue. Tant mieux pour la belle Marthe, du reste ! car je lui prendrais ce qu'elle ne me donnerait pas de bonne grâce. Assez de gaieté main-^ tenant. J'ai à causer affaires et affaires sérieuses avec toi. Je t'emmène chez moi.

— Comme tu voudras, répondit sèchement Star nislas.

— Il me faut trente mille francs, ce sû|r même.

— Vraiment ! Je te plains.

— Bah ! c'est toi que tu dois plaindre ; car tu m'as bien compris.

— Oui, j'ai compris que tu veux encore m'emprunter trente mille francs. Je te plains.

Louis écJata de nouveau, et il rit vraiment jusqu'aux larmes.

— J'avais pourtant dit : assez de gaieté ! murmura-t-il. Mais voici ce badaud qui veut me donner la comédie*

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Stanislas haussa tranquillement les épaules, et Louis, sans plus s'occuper de lui, ouvrit un carnet qu'il feuUleta attentivement.

— C'est trente-deux mille cinq cents francs, dit-il, en descendant à la porte d'une fort beUe maison, rue de Toumon. Voilà ce que tu as gagné à ne pas me prendre au mot.

Il monta jusqu'au second étage, escorté par les humbles révérences d'ime portière en robe de soie et précédé par Stanislas qui avait souri dédaigneusement en voyant le regard impérieux par lequel Louis Belenclos lui avait indiqué l'escalier.

— Barthélémy, dit Louis à notre vieille connaissance Mionnet qui vint, en cravate blanche, ouvrir la porte, vous êtes seul, à ce que je vois. Vous allez sortir immédiatement. Vous passerez où vous savez, au bureau de recrutement ; vous direz à Lazare Pastalés que je l'attends, demain, ici, à sept heures du matin très exactement. Vous irez au cabinet de placement, vous direz à mon neveu Edmond Belenclos qu'il est inutile de presser les rentrées. Vous pousserez jusqu'à la rue de Luxembourg, n° 8, vous demanderez M. le secrétaire, vous monterez au troisième et vous direz : « On attend M. le secrétaire rue de Toumon, demain à neuf heures. » Vous reviendrez voir votre oncle, vous lui annoncerez qu'il peut venir demain à huit heures ; et vous dépenserez le reste de votre soirée comme vous Tentendrez. Mais partez immédiatement.

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Mioimet s'inclina gravement, comme il convenait k sa cravate et à son habit qui était d'un noir d'enterrement. Il avait aussi le pantalon noir, le gilet noir, Tair piteux, et les gages d'un laveur de vaisselle. Il avait dû quitter son oncle qui ne le payait pas, sous prétexte de l'affection due a un nieveu, et qui le laissait mourir de faim, souq ombre des devoirs imposés à la qualité d'oncle et pour ne pa$ laisser perdre à son neveu l'amour de la ftmgatité champêtre. Mionnet n'av^-it pas oublié Robeartine ; il espérait toujours, et il ne voulait pas êtr^ doma^r tique. Comme il était, à Paris, incapable d'être autre chose, il avait dû se contenter des gf^ges d'un homme de peine, mm il av^ eb^ hQ\m Belenclos le titre et la renommée d'un homm^^ de confiance. Il était très malheureux, non pas matériellement, car il était gras, luisant, rebondi, mai9 moralement. Aussi sa bonne et ntuve figure d'au*trefois était-elle devenue morope, hébétée, ^ourr noise. 11 se s^itait mêlé à une foule d'aâaires im-r portantes auxquelles il ne comprenait rien ; il à»vinait qu'il était entouré de malhonnêtes gens, et il les voyait tous aisément prospérer. Il avait perdu du même coup son inteUigence et son sens moral. Il était devenu ce que deviennent logiquement les paysans dans la servitude bourgeoise : parcimonieux, rusé, couard, sournois, curieux jusqu'à la passion. Il regrettait amèrement son bon village, où il était un petit seigneur ; Robertine qu'il aimait d'une tendresse toujours plus violante ; et il était

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persuadé que Paris était une immense caverne de brigands. Il ne se sentait pas suivi pendant deux minutes, en plein jour, fût-ce par un curé, sans s'attendre à recevoir un coup de couteau dans le dos, et la plus vénérable ou la plus élégante femme ne laissait point tomber par distraction un regard sur lui sans qu'il songeât, en frissonnant, aux dangers qu'allait courir sa vertu.

Quand Louis Belenclos fut entré dans l'intérieur de l'appartement , Mionnet retira lestement ses souliers, alla ouvrir et referma à grand bruit la porte d'entrée, mais sans sortir. Il revint, en Ina^ chant sur la pointe du pied, se glisser dans un grand placard contigu au cabinet où Louis venait d'entrer.

— Mon cher Stanislas, dit celui-ci, avec une aménité parfaite, tu deviens fier. Tu crois que tu n'as plus besoin de moi et que tu peux être ingrat sans danger. Il faut que je t'apprenne une nouvelle : Cyprien a été mal tué. Il est en train de revenir à la vie et à Paris. C'est une affaire à reconamencer.

Stanislas pâUt, baissa la tête et se jeta dans un fauteuil en cachant son front dans ses mains.

— Je veux bien t'aider encore, comme je Tai toujours fait.

— Mais moi je ne veux plus, murmura Stanislas d'une voix anxieuse.

Louis haussa les épaules.

— Nos intérêts se rencontrent, dit-il froidement,

sans quoi, cette fois, tu n'en serais pas quitte à si

bon compte, car étant devenu un grand personnage,

je vaux plus et les risques que je cpurs suivent la

même proportion. Mais Cyprien me menace aussi

dans mes amours, il ne faut pas qu'il puisse parler

et me faire perdre l'estime de Marthe. Et cette

Julia dont j'ai perdu la trace depuis deux ans et

que mon imbécile de frère va retrouver, si elle

parlait ! Ah ! ce serait joli ! Il faut brusquer les

deux mariages. Moi, je n'aime pas Marthe; elle est

belle, j'en connais de plus belles; ses 25,000 francs

de rente, je les mépriserai dans deux ans ; mais ce

qui me plaît en elle, ce dont j'ai besoin, ce qu'il

me faut, c'est sa vertu, sa dignité, sa prestance.

Cette femme-là me vaudra plus de crédit qu'un

mobilier de cent mille francs ou qu'un miUion placé

à la Banque. EUe me donnera surtout l'estime ;

et ime femme digne , hautaine comme elle, est

faite pour protéger tout mari contre le mépris,

contre le soupçon même.

Stanislas releva le front, sa physionomis s'était rassérénée, un sourire sardonique serra ses lèvres ; il se persuadait que la résurrection de Cyprien était une de ces machines qu'inventait si aisément l'esprit fécond de son compagnon.

— Oui, dit-il d'un ton railleur, et dans Paris entier il n'y aura qu'un être qui osera mépriser le mari d'une telle femme, ce sera sa femme.

— Bravo ! mon vieux, je te retrouve, tu n'as plus cette mine de capucin de Landemeau, de pê-

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nitent bleu, de dévot accablé de remords, cette mine que tu as adoptée depuis quelque temps et qui, je Tavoue, ne réussit pas mal auprès de Florine. Nous pouvons donc causer. Je serai peut-être très long, mais je veux jouer carte sur table. Je ne suis pas de ces imbéciles qui aiment la ruse pour elle-même ; non. Ah I les gens d'aflaires ne oonnajssent pas aâse« le profit qu'on peut tirer de la vérité et de la probité.

— Va aussi longuement que tu voudras, je n'ai rien à faire jusqu'au dîner, dit froidement Stanislas qui se promettait de trouver dans la conversation les preuves de la mort de Cyprien.

— Je ne t© pjtrlerai pas de mes premières opérerons, tu les connais. J'ai commencé par vendre des fonds de commerce ; c'est le début de tout homme d'aJBEaires sérieux, c'est-à-dire prudent jusqu'à ce qu'il ait le droit d'être audacieux, car là il y a peu à gagner, mais rien à risquer. Les affaires d'Italie et leurs conséquences me donnèrent l'idée de centraliser l'engagement volontaire pour l'émancipation de l'Europe. Tu vins souvent à mon aide. Alors tu n'avais pas de remords, ou plutôt, — car le remords n'est que le nom théologique du regret, — tu craignais encore de perdre ta maltresse. Mais surtout ta société me fut utile plus que ton argent: • l'ami de Stanislas Cocquempoix qui est l'associé du puissant brasseur Moussman, Verhausen et C% ne pouvait pas être dédaigné. Tu me donnas de la surfeee. E)n résumé, vois mon inventaire : En deux

ans je gagnai 40,000 francs, j'en dépensai 60,000 et je me fis un crédit de 200,000 francs. Je pris une part de propriété dans un journal de finances, la Caisse des Travaux publics^ qui rapporte 30 pour 100, et j'achetai dans la plaine de Montrouge des terrains qui doiyent, pendant quatre ans, gagner 50 pour 100 par an ; je les ai achetés 150,000 francs que je dois rembourser par trimestre de 10,000 fr.

—7 Venons au temps présent, dit Stanislas en essayant de bâiller ; je sais que tu as de belles espérances.

— Des espérances! répliqua sèchement Louis.

Les espérances sont pour les sots. J'ai des certitudes... à terme. Mais attends. Le vieux Ploihaye, à qui j'emprunte parfois, est un coquin ignare, infect, boueux, un simple usurier du temps de notre divin Molière. Je ne voudrais pourtant pas que Barthélémy, son jocrisse de neveu, pût lui raconter quelques détails de mes opérations.

Il sortit, revint au bout de quelque temps, alluma un cigare et s'étendit dans une bergère, et, croisant les jambes l'une sur l'autre , il jeta sur Stanislas un regard d'orgueilleuse fatuité.

— Mon cher pénitent, je vais te dévoiler les arcanes. Spéculer sur la sottise, c'est bon, c'est Tenfance de l'art, et, au fond, c'est faible ; car la sottise est variable, quinteuse, fugace, et l'on n'a jamais un point d'appui mathématique pour la soulever et la diriger. La corruption seule est cons-

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tante et logique : vous n'avez besoin que de lui parler clair pour être compris. C'est donc la corruption seule qu'il faut exploiter. Gagner 50,000 fr. par an, c'est bon, naais c'est aussi l'enfance de l'art, et c est rester dans la lutte. On peut être aujourd'hui millionnaire et méprisé. Celui-là seul est maître de l'opinion publique dont la fortune échappe par son étendue à l'appréciation du public. Il défie tous les revers, toutes les fantaisies hostiles des gens de justice, tous les accès de puritanisme du gouvernement. J'ai trouvé le seul moyen de s'enrichir vite et malgré trois cinquièmes de mauvaises chances. Écoute-moi : Je vends les choses précieuses qui ne sont pas dans le conunerce. Regarde-moi : je suis ou je serai le grand garçon de cave de

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