‹ Rose-de-NoëlChapitre 19 sur 31 · LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA FRANCE

— J'entends bien, dit tranquillement Stanislas : tu veux tirer tous les pots de vin et en monopoUser la distribution.

— Exactement. Il y a dans un pays organisé comme la France des gens puissants et pauvres et des gens riches. qui sont sans pouvoir. Il faut servir d'intermédiaire entre ces gens-là. Connaître les grands travaux d'utilité publique qui sont en préparation ou en projet ; savoir quels seront les personnages qui seront consultés ou appelés à décider sur ces travaux ; deviner ou apprendre quels sont, parmi ces personnages, les hommes prépondérants, habiles et sans préjugés; être versé parmi les riches entrepreneurs et capitalistes ; être le courtier des

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derniers auprès des premiers , des capitalistes auprès des hommes politiques, c'est tout. « — Monsieur, dis-je à \m personnage haut placé dans une grande administration publique ou privée, on doit bâtir le palais T, l'hôtel E^ Thospice D ; on doit construire la ligne Af, le tronçon G ; on doit creuser le port C , essayer le système Py construire la frégate la Victorieuse; le bien de telle de ces affaires réclame qu'elle soit concédée à l'honorable entrepreneur Jean Durand ou au riche capitaliste Natiian Grangourès, ces hoimétes gens donneraient volontiers cent mille francs pour qu'on les mit à même de prouver leur dévouement à la patrie. » Je vais trouver Jean Durand ou le chevalier Nathan, et je dis : « Il y a cinq cent mille francs à gagner dans l'affaire du tronçon G ; donnez-moi deux cent mille francs, elle est à vous à telle condition. » On bataille, j'ai cent cinquante mille francs. Tu vois ce qui m'en revient, outre le crédit. Mon entregent, mes anciennes relations conune répubhcain, les nouvelles connaissances que j'ai faites à titre de financier m'ont servi. Ma prudence, ma discrétion, mon habileté commencent à être connues, mais pas assez. Je suis encore dévoré par les intermédiaires, ipi tas de coquins de basse-fosse qui exercent à mon égard le chantage le plus insolent 1 Puis, je crois que mes prédécesseurs dans la carrière des entreprises hardies conunencent à s'inquiéter de ma nouvelle étoile qui parait brillamment à l'horizon.

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Ils me font tâter ; ils essayent de me casser les reins pour voir si je les ai solides ; et Ton a mis le mois dernier mon habileté et mon crédit à des épreuves que je n'attendais pas. J'ai fait face à tout ; mais, en outre, j'ai fait un pas de clerc, j'ai voulu me passer trop vite de l'entremise du secrétaire d'un grand personnage ; le drôle a eu vent d'une affaire que j'arrangeais sans lui et qu'il menace de faire ébruiter, si je ne lui donne 10,000 fr. demain matin. Tu comptes bien, ci 10,000. J'ai emprunté 10,000 francs à cet infect usurier Ploihaye ; l'échéance arrive demain, et le misérable fera vendre mon mobilier s'il n'est payé, ci 20,000 fr. Enfin, c'est demain qu'échoit le trimestre de mes terrains, ci 30,000. Tu as bien compté.

— Eh bien, vends-les ces terrains.

-^ Vendre ces terrains, une affaire qu'on m'envie, qui, au su de tous mes confrères, gagne cinquante pour cent chaque année, ce serait avouer mon impuissance, ce serait me déshonorer et me ranger pour jamais dans la populace des agents d'affaires. Tu ne sais donc pas, continua Louis Belenclos d'une voix sombre, que nous autres, grands financiers de l'avenir, nous sommes la chasse des loupSy nous courons tous vers une proie commime , nous nous précipitons ensemble , et, aussi longtemps que la chasse dure, nous nous respectons tous, à moins que l'un de nous ne tombe. Alors, tant pis pour lui, tous se jettent sur lui, l'achèvent et le dévorent, et la chasse reprend. Le

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[iompagnon de tout à The^ure, celui qui tient la Me y celui auquel tous les autres peut-être eussent 3édé la proie chassée, il suffit qu'il ait un instant ie fatigue, et tous ses fauves amis^ tous ses horribles satellites l'ont dévoré ; je ne veux pas avoir m instant de fatigue.

— Alors, dit Stanislas en se levant, vends ton mobilier. Je n'ai pas d'autre conseil à te donner. Je ne crois pas à la résurrection de Cyprien. S'il était vivant, tu ne serais pas si bavard, tu me dirais simplement : « Je veux, je veux que tu me donnes 38,500 francs. »

— Tu ne m'as pas compris, dit tranquillement Louis Belenclos. Mais voici la preuve que Cyprien est vivant. Lis cette lettre du caporal Catrou, tu sais, celui qu'on surnommait Mamzelle.

Stanislas lut la lettre et la froissa avec colère.

— Tu m'as demandé 32,500 francs^ dit-il d'une voix creuse. Tu m'as indiqué l'emploi de 30,000 fr.; à quoi devront servir les 2,500 francs restants ?

— Tu y viens donc I Cet argent, c'est pour Lazare Pastalès, afin que, en cas où ma combinaison avec le sieur Ramon Fabrège ne réussirait pas, il nous débarrasse définitivement de l'obstacle.

Stanislas pâlit.

— Eh bien ! non. Je dis non ! s'écria-t-il. Assez de crimes, assez de remords, assez d'angoisseis et d'insommies. Tu ne crois pas aux remords, regarde-moi et vois la marque qu'ils mettent sur le visage.

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— Mais cela ne te va pas mal, mon ami ; tu as Pair d'un homme; autrefois, tu ressemblais à une tête de canne.

— Tais-toi et réserve ton esprit pour te consoler. Tu es criminel de sang-froid et de réflexion, moi je ne Tai jamais été que par étourderie. Mais l'amour a remplacé, par le bien, le mal qu'il m'avait fait. En voyant l'âme si noble et si pure de Florine, en voyant cette beauté si chaste et si modeste, ce cœur si doux et si charitable, j'ai compris l'innocence et la vertu.

— Une tragédie de Racine ! murmura Louis.

— J'ai senti que mon âme s'élevait, en s'humiliant et en se purifiant. Ah ! que de fois je me suis senti indigne de l'estime de Florine, que de fois j'étais tenté de me jeter à ses genoux et de lui avouer nos méchancetés et nos crimes. Mais la perdre 1 S'il ne s'agissait que de rester des mois, une année même, loin d'elle, dans la pénitence la plus douloureuse, pour devenir digne d'elle et expier ma honte dans les tortures, sans la lui avouer!

— Un drame d'Ennery I murmura encore Louis.

— Mais assez de crimes. Je crains d'être puni par cette Providence que tu railles et qui doit penser, si elle existe, que vraiment c'est trop d'être méchant, d'être ton complice, et de vouloir s'unir à la pureté même. Je refuse ce que tu me demandes, non par avarice, car l'amour, d'économe m'a rendu généreux ; et je ne te crains pas, car l'amour, aussi, de poltron m'a fait brave.

— Mais il t'a laissé imbécile, dit Louis en reprenant son ton de raillerie cynique. Ah ! tu crois, mon compagnon, qu'on peut s'arrêter en chemin et arrêter avec soi ses camarades de route. Nenni. C'est ce qui fait la faiblesse de la vertu, qu'on puisse toujours la quitter, et la force logique du vice, qu'on ne puisse s'arrêter dans l'exécution d'un crime que quand on en a cueilli toute la récompense. Tu veux enrayer, parce que tes nerfs sont amollis dans le bonheur, parce que tu te crois déjà marié avec cette fille blanche et vertueuse , comme un fromage suisse. Mais moi, ton complice, moi dont les nerfs sont solides, et dont les lèvres n'ont point goûté au petit lait du mariage, moi je ne veux pas m'arrêter, et tu marcheras, mon compagnon.

— Non, dit Stanislas en faisant un pas vers la porte, non, je me fie à l'amitié et à l'estime de Florine, et je compte sur la Providence» Adieu.

— Il est idiot ! s'écria Louis avec un élan de colère. La Providence ! mais l'amitié de Florine disparaîtra quand elle reverra Cyprien, l'objet de sa folle passion.

Stanislas s'arrêta, et, lâchant son chapeau , il chercha d'une main qui commençait à trembler le dossier d'un fauteuil.

— La Providence I mais l'estime de Florine, je te l'enlèverai en lui montrant la collection de tes lettres qui prouvent tes ruses, tes mensonges, tes tentatives d'assassinat !

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— Tu ne voudrais pas , Louis ! cria Stanislas d'une voix qui devenait suppliante. Ce serait trop lâche.

— Je le voudrai. Il n'y a pas de lâcheté, il n'y a que des maladresses.

— Mais tu ne l'oserais pas, malheureux î s'écria encore Stanislas en se laissant glisser dans un fauteuil ; ce serait te perdre et te déshonorer.

— Me perdre ! je suis perdu par ton refus. Me déshonorer ! je n'ai pas encore d'honneur ; j.'en cherche et tu m'arrêtes court. D'ailleurs, avant que ces lettres soient entre les mains de Florine et du procureur impérial, je voguerai pour l'Amérique, où j'imagine qu'il va y avoir de la besogne pour les vendeurs de chair humaine et de bœuf salé.

Stanislas saisit son front à deux mains d'une façon convulsive et resta quelques instants muet, les coudes tremblants et le buste agité de soubresauts violents. Louis lui jeta un regard de mépris et de commisération; mais il était habile, il se tut. Il alluma un nouveau cigare, et alla jusqu'à un coffrefort de sûreté qu'il ouvrit et où il prit un paquet de lettres.

— Allons, dit Stanislas d'une voix éteinte et en levant vers Louis son visage hvide, la Providence ne m'a pas secouru. Je suis vaincu. Viens dans ton bureau.

Il se leva avec effort et se dirigea d'im pas alourdi vers une autre pièce.

Notre Mionnet, voyant que son espionnage de-

venait inutile , jugea le moment opportun pour s'esquiver.

— Tiens, dit Stanislas à Louis, après avoir écrit quelques mots sur une page de son portefeuille, voici un bon sur mon associé.

— Merci, Stanislas. Je suis fâché que tu m'aies forcé à te contraîadre... Car vraiment, s'il y a quelque chose qui ne me soit pas tout à fait indifférent, c'est toi. Mais je suis un honnête négociant : voici le paquet de tes lettres fulminantes. Nous n'avons pas l'habitude de faire servir deux fois le même billet à ordre.

Stanislas mit le paquet dans sa poche, d'une main tremblante. Puis, levant vers son ami des regards suppliants :

— Tu es habile, dit-il ; je t'en conjure, aide-moi, mais par un autre moyen que la mort de Cyprien; épargne-le. Jamais je ne pourrai supporter ce nouveau coup.

— C'est impossible, répondit sèchement Louis. 11 m'est aussi dangereux qu'à toi. Mais je te promets que l'affaire sera bien faite, et que ni toi ni moi...

— Épargne-le, je t'en suppUe ! Que veux-tu que je te donne ? parle.

— Eh ! tu ne me donnerais jamais l'équivalent de mon avenir !

Il baissa le front en réfléchissant ; froissa distraitement le papier qu'il tenait à la main ; le regarda, l'ouvrit avant de le serrer dans son portefeuille,

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— Bon pour quarante mille francs ! Tu fais noblement les choses ; et tu me touches. Voyons. Ce que je crains, c'est la réunion de Cyprien et de Julia. L'un sans l'autre, nous les pouvons vaincre. Tu dois être pas mal avec la Providence, prie-la donc qu'elle extermine Julia, qui est peut-être morte, ou bien à l'extrémité ! Mais il faut que l'un ou l'autre meure. Je m'enfuirais, si je prévoyais leur réunion. Tu vois qu'il est inutile de dépenser plus de paroles.

Stamslas s'éloigna lentement.

— Allons donc , mon pauvre niais ! voyons , prends ton courage et soutiens-toi, jusqu'à ce que tu aies épousé ta Florine. Une fois la lune de miel passée, tu donneras audience à tes remords, et sur tes vieux jours tu bâtiras un hôpital ou un couvent. Mais , que diable ! tâche de perdre cette mine d'homme anéanti, c'est ime mauvaise disposition pour entrer en ménage. C'est égal, murmura-t-il quand Stanislas fut sorti, je lui ai dit qu'il faut que Cyprien ou JuUa disparaisse; tous les deux vaudrait mieux... Mais où trouver Julia?

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