LA MAISON DU FAUBOURG SAINT-JACQUES
La nuit est venue, le père Ploiehaye, l'oncle de Mioimet ou Barthélémy Ploiehaye, ouvre toute grande, pour simplifier ses fonctions de portier, la
ROSB-DE-NOEL. 18*7
porte de la maison dont il est, en même temps, le propriétaire et le concierge. C'est une misérable maison, mais qui, administrée par un économiste sévère et exigeant, rapporte au propriétaire relativement plus qu'un riche hôtel. Le concierge aussi n'y est pas sans profits, surtout quand U peut faire apparaître, à chaque exaction, l'ombre du despotique propriétaire.
Le père Ploiehaye éteignit soigneusement un petit feu de mottes que le grand froid l'avait forcé d'allumer. Il posa une casquette sur son bonnet de coton, passa une sordide blouse bleue par dessus des lambeaux ouatés qui essayaient de se tenir en guise de robe de chambre. Le vieux paysan n'avait pas été corrompu par la société parisienne. Il avait seulement gardé toutes les méchantes quahtés de la mauvaise race champêtre. Il exerçait l'usure sans faste; il avait conservé l'amour de la société au coin du feu du voisin ; il aimait à boire dans le verre des amis^ cultivait l'avarice comme im champ de bon rapport, et il profitait des réclamations légitimes qu'il avait à faire comme propriétaire pour aller passer la soirée chez ses locataires.
Il ferma soigneusement la porte d'une loge qui eût pu soutenir un siège, et il monta pour voir s'il y avait de quoi se chauffer chez les Pons, du septième étage, qu'il devait mettre à la porte le lendemain.
Il n'y avait pas de feu chez les Pons du septième, et il y faisait bien froid, car ce septième était un grenier que Ploiohaye avçiit divisé çn trois
188 ROSE-DB-ffOEL.
compartiments et recouvert, de ses propres mains industrieuses, d'un plafond de papier gris.
Dans le second compartiment, une belle fillette d'une douzaine d'années vient d'allumer une petite lampe de cuisine qu'elle élève au-dessus de sa tête, et à la lueur fumeuse de laquelle elle essaye d'embrasser du regard l'ensemble de l'horrible petite chambre. Elle secoue les longues boucles brillantes de ses cheveux noirs :
« Plus rien à vendre, dans le boudoir de mademoiselle la Duchesse, murmure-t-elle avec gravité, en regardant autour d'elle. J'en suis fâchée, j'avais envie de faire la paresseuse et de passer ma soirée à lire et à dessiner. Mais une table et deux chaises pour tout mobiUer, ce n'est pas trop. Si, c'est une chaise de trop ! Eh ! non ! sur quoi s'assiérait mon ami Barthélémy quand il viendra encore me parler des champs de blés jaunes comme l'or et des grands troupeaux de moutons dans les prairies ? Allons, duchesse Martille, soyez sage et reprenez votre guipure, vous pouvez gagner quatre sous dans votre soirée. »
Elle s'avança, en marchant sur la pointe des pieds, jusqu'à l'une des deux portes et écouta :
« Maman sommeille tranquillement. Mon Dieu, je vais vous en remercier en bien travaillant, et toute la soirée. »
Elle revint vers la table.
« Non, dit-elle, il faut encore que je me regarde ians le miroir avant de m'afiEubler. »
BÎOSB-DE-NOEL. 189
Elle se dirigea vers un petit miroir pendu à la muraille nue.
« Il me semble que je suis joUe, pensa-t-elle en regardant dans la glace un visage qui rappelait parfaitement les traits de M™* Romanelle, mais où la gravité précoce et la froideur dédaigneuse se mêlaient à la naïveté et à des éclairs de vivacité mutine. Pourquoi n'y a-fr-il donc que les hommes âgés qui disent quand je passe : La belle enfant ! Je ne suis donc pas belle pour les jeunes gens et les jeunes filles ? Il faudra que je demande cela à maman. »
EUe vint s'asseoir à côté d'une table en bois blanc, plaça plusieurs vieilles jupes sur ses genoux, emmaillota sa tête dans un vieux châle et se mit à broder avec une agilité remarquable. Au bout d'une demi-heure, elle leva ses beaux yeux noirs à l'expression à la fois si ferme et si candide. Elle poussa un soupir, éloigna d'un geste mutin un crayon, un morceau de papier, une pile de petits livres aux couvertures usées, et se remit au travail.
EUe fit un bond, et se précipita dans la première pièce : on avait firappé à la porte d'entrée.
— Ouvrez, cria une voix chevrotante. C'est le propriétaire.
— Que veut-il ?
— Parler à M"® Pons, ou à vous, mon enfant.
— Je ne suis pas votre enfant, dit Marthe avec colère, appelez-moi mademoiselle ou je n'ouvrirai pas.
• — Eh ! ouvrez donc, mamzelle Marthe, c'est pour votre bien.
L'enfant ouvrit.
—Ne parlez pas trop haut, dit-elle, ma mère dort.
— J'étais venu pour vous demander si vous avez les 150 francs pour le loyer de l'année prochaine.
— Je ne crois pas, M. Ploiehaie ; maman a écrit, il y a plus de huit jours, à nos parents, et nous attendons la réponse de jour en jour, d'heure en heure.
— ' Si vous n'avez pas l'argent demain à huit heures sonnantes, il faudra partir. Les parents, c'est peu de chose. Mais vous auriez tort de partir. Où trouverez-vous trois pièces pour 150 francs par an ? et le ciel que vous voyez par la lucarne ; le ciel, voyez-vous, c'est ce qui manque à Paris, avec l'air et la vue ; et vous avez tout ça pour rien, et vous voulez partir.
— Mais non, monsieur Ploiehaye, c'est vous qui nous chassez !
— Seigneur Dieu ! moi, qui suis si brave homme, vous chasser ! Je réclame mon dû.
— Mais comment voulez- vous que nous fassions ! je ne vous demande pas grâce au moins ; mais vous savez bien que maman est malade; voilà trois mois qu'elle n'a pas travaillé ; moi, en travaillant depuis le grand matin jusqu'à minuit, je gagne deux francs. Autrefois, quand maman, qui est si habile, se portait mieux, nous étions riches, ^t je pouvais même nourrir un oiseau.
— Je ne vous fais pas de reproches, je réclame mon. dû ; vous êtes de braves gens, je ne suis pas méchant, nous pouvons nous entendre ; payez-moi 150 francs d'avance, et vous resterez. C'est-U parié, ça ! Vous autres, qui avez été des gens riches (noblesse grêlée), vous cachez toujours quelque vieux bijoux. Ça a de la valeur aujourd'hui, je m'y connais; donnez-m'en un, je garderai mon dû, je vous rendrai le surplus; je suis un honnête homme.
— Adieu, monsieur Ploiehaye ; il fait si froid que je n'ai plus bientôt la force de tenir ma lampe.
— Demain, à huit heures sonnantes, alors. Mais vous avez tort. Jamais vous ne retrouverez un brave homme d'honnête paysan pour propriétaire. Tons ces Parisiens, voyez-vous, c'est insolent, voleur et grandier. Moi, je réclame mon dû bien honnêtement. Et la vue du ciel, mon Dieu ! comment pouvez-vous vous priver de ça ? Mais, puisque vous le voulez, demain à huit heures sonnantes.
Martille le poussa doucement, ferma la porte sio* lui et vint reprendre son travail.
Quelque temps après, on frappa de nouveau.
L'enfant se précipita vers la porte.
— C'est moi, Barthélémy, cria ime voix haletante.
— Je suis bien contente de vous voir, mon bon Mionnet, dit Martille. Entrez doucement et ne parlez pas trop haut, maman dort.
Quelques instants après, le paysan était assis à
192 ROSK-DE-NOEL.
côté de la table, prés de l'enfant dont les doigts rougis couraient avec une agilité plus joyeuse sur la fine étoffe.
— Eh bien ! êtes-vous muet, Mionnet ?
— Non, mamzelle Martille, je suis saisi ; il y avait un homme qui me suivait depuis le bas de la rue Saint-Jacques, et je n'osais point courir, de crainte de lui donner courage de m'attaquer en lui faisant croire que j'avais peur.
L'enfant secoua la tête.
— Je n'aime pas cela en vous, Mionnet ; il me semble qu'un homme ne doit pas avoir peur d'un autre ; et je pense quelquefois que vous êtes poltron.
— C'est bien vrai; et comment voulez-vous qu'on ne le soit point quand on n'a que soi à aimer ? Ah ! si Robertine était là et qu'elle fût en danger, je me jetterais sur t«)is hommes, voyez-vous !
— Comment cela, Mioimet ? demanda l'enfant en fixant sur lui im regard réfléchi.
— Vous ne pouvez point encore comprendre ces choses-là, et c'est bien heureux. Car c'^st ça qu'on appelle l'amour, et l'amour, c'est ime méchante chose, qui rend brave, mais qui fait bien souffrir les gens ; et je voudrais que l'amour n'eût jamais été mis au monde. Mais je n'étais pas seulement saisi, je suis bien inquiet aussi ; j'ai entendu, cette après-midi, mon méchant patron préparer des méchancetés.
— Chut ! Mionnet, c'est une chose dont maman
ne veut pas qu'on parle. Quand vous avez quitté cette maison-ci et votre oncle Ploiehaye, maman vous a dit qu'elle voulait bien que vous reveniez nous voir, parce que vous êtes bon et que vous nous aviez rendu tous les services possibles, mais à condition que vous ne me parleriez ni de vos affaires ni des nôtres. Ah ! que je vous dise, Mionnet ! Votre oncle — ne vous attristez pas, nous savons bien que ce n'est pas votre faute et qu'on ne choisit pas sa famille — votre oncle nous met dehors demain, à huit heures du matin.
— Il n'était point comme ça quand il était au village ; mais que voulez-vous qu'on devienne dans ce Paris ? Moi-même, je sens que le bon et brave Mionnet s'en va, et n'était Robertine... Mais pourquoi vous renvoie-t-il ?
— Parce que nous ne pouvons pas payer.
— Oui, c'est juste, et on ne peut pas trop lui en vouloir. Et où allez- vous ?
— Je ne sais pas.
— Mais vous avez arrêté un autre logement ?
— Non.
— Comment, non ? Mais où irez-vous ?
— Je ne sais pas. Comment voulez- vous que je le sache, et comment aurions-nous arrêté un logement ? Est-ce qu'une petite fille peut le faire ? Si je ne travaillais pas depuis le matin jusqu'au milieu de la nuit, comment achèterions-nous du pain, une fois la semaine un morceau de viande pour maman, et tout ce qu'il faut pour se couvrir un peu ? Ma-
man, depuis trois mois, ne fait guère que sommeiller. Elle a écrit, il y a plus de huit jours, à des parents auxquels elle n'avait pas donné signe de vie depuis plus de dix ans ; ils ne répondent pas : ils ne sont peut-être plus dans le pajrs où elle a adressé ses lettres ; ils sont peut-être morts. Autrefois, nous avions un bon ami, que nous aimions bien ; depuis deux ans, nous n'en avons pas entendu parler : il est mort aussi. Il y avait aussi un bon curé, si drôle ; je Taimais bien ; il est peut-être mort aussi depuis deux ans que maman n'a pas voulu le voir, je sais bien pourquoi : c'est parce qu'il n'aurait pu s'empêcher de découvrir notre adresse à un homme méchant qui a tué ma pauvre maman tous les jours un peu. Il n'est pas mort, celui-là; je l'ai vu passer dans une belle voiture, et j'aurais voulu qu'il y ait un précipice devant. Oh ! le méchant ! Nous n'avons plus d'autre ami que vous, mon pauvre Mionnet, et vous ne pouvez sortir que le soir. Comment voulez-vous que nous ayons pu chercher un logis ?
- — Mais, alors, savez-vous ce qui va arriver ? Vous allez rester, vous et votre mère malade, dans la rue, au froid, à la pluie. Tous ces Parisiens se moqueront de vous, ces méchants gamins de Paris vous diront des insultes et vous jetteront peutêtre de la boue ou des cailloux si vous n'avez pas l'air content. Pendant que votre mère mourra de ^aiblesse et de froid, il se trouvera bien quelqu'un le Paris pour venir voler votre pauvre bien ; et
ROSB-DE-NOEL. 195
savez-vous quoi encore? la police de Paris vous prendra comme des vagabonds et on vous mettra en prison avec les voleuses et les... les...
— Est-ce vrai, cela? demanda l'enfant en se levant et en fixant sur Mionnet ses yeux brillants d'efibroi. Je pensais à quelque chose comme cela ; mais je me disais que le bon Dieu ne le voudrait pas et qu'il saurait bien rempêcher.
— Le bon Dieu, répliqua Mionnet avec amertume^ il n'y en a pas à Paris. Il aurait bien trop à faire. Est-ce que vous croyez qu'il voudrait seulement regarder un maudit pays de coquins comme celui-ci. Non. Ici, chacun pour soi : vole, tue, assassine, mens, écorche, brûle ! Vous serez dans la rue, vous y resterez jusqu'à ce qu'on vous chasse en prison.
L'enfant retomba assise. Son pauvre petit cœur était brave ; elle n'avait jamais connu que misère et privations, elle avait appris depuis longtemps à garder un visage impassible en présence de toute menace et à paraître insensible sous le coup de bien des souffrances; mais, cette fois, c'était trop rude. Elle fondit en larmes.
— Qu'est-ce que vous voulez qu'une pauvre petite enfant fasse donc ? Moi, je ne sais rien, je n'ai rien, je n'ai pas de forces ; tout 1© monde est contre nous et personne ne m'aide. Je croyais que c'était assez pour mériter d'être aidée, que d'être bonne, que de travailler comme deux grandes personnes et de ne jamais rien demander 1 Et vous croyez
196 BOSB-DE-NOBL.
qu'on ne désire rien quand on est assis tous les jours, pendant quinze heures, au vent, au froid, sans lever la tête, sans voir un arbre, ni une amie, ni un sourire, ni une pauvre petite fleur, et avoir faim quelquefois pendant un jour entier, et ne porter que des loques, et en causant avec soi-même, se dire toujours, en le cachant toujours, qu'on va bientôt être toute seule dans ce monde si grand, si grand et si méchant. Et vous me dites qu'il n'y a pas de bon Dieu. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne ! Une pauvre petite fille qui n'a jamais fait de mal à personne et que tout le monde persécute!
Les larmes coulaient abondamment sur ses joues pâles. Tout d'un coup, eUe se leva et s'avança sur la pointe du pied jusqu'à la porte intérieure. Elle écouta. — Pauvre chère mère, murmura-t-elle , j'ai risqué de la réveiller î Ah ! c'est elle qui doit bien plus souffrir, car elle sait qu'elle va laisser sa petite Martille toute seule au milieu de ces méchantes gens, et, elle, elle connaît leur méchanceté plus que moi.
Elle revint s'asseoir, essuya violemment ses paupières et reprit son travail avec un redoublement de vivacité. Mionnet était rouge comme braise ; la sueur coulait de son front et venait se mêler à ses larmes. Il se hvrait dans son cœur un terrible combat entre l'avarice et l'attendrissement. La bonté l'emporta.
Il se leva brusouement, déboutonna vivement
son large habit noir, le retira et le posa sur la table. Il prit les ciseaux de Martille, et commença par coruper les fils dont il avait cousu la poche de côté de rhabit. Il en tira d'abord un mouchoir, puis une branche de houx, puis un mouchoir encore et enfin une bourse de cuir ronde^ et qu'il secoua d'un air triomphant, sans qu'elle rendît aucun son.
— Ah ! je veux bien faire au collet avec les plus malins de ces Parisiens, et celui qui me volera, eh bien ! il n'aura pas volé un imbécile. C'est ma bourse^ où je mets mes profits ; car mes gains, mon père m'a fait jurer de les envoyer pour les placer dans le pays. Je m'étais dit, continua d'une voix émue le bon Mionnet, que quand il y aurait cent francs, j'irais voir si Robertine est toujours coquette ! Je ne veux point y penser.
Il ouvrit la bourse et tira du milieu d'une grosse poignée de sous quatorze pièces d'argent. Quand la dernière fut dehors et qu'il les vit si fièrement aUgnées en belle pile resplendissante, la sueur recommença à couler du front et une dernière escarmoudie se livra entre la charité et l'avarice.
— Mamzelle Martille, s'écria-t41 d'une voix émue, oui, il faut qu'il y ait un Dieu, allez, et un bon ! Eh bien ! vous me promettez de le prier pour qu'il adoucisse le cœur de Robertine !
— Oui, mon bon Mionnet, mais votre argent est inutile ; il n'y en a pas assez. Soixante-dix francs ! Votre oncle a dit à maman qu'il fallait tout o'^
CENTRAL CIRCUUATP
198 ROSR-DB-ROBL.
rien, parce que plus tard, dans trois mois ou dans six, il ne trouvera plus à louer aussi aisément.
Mionnet hésita un instant. Puis, avec une prestesse assez remarquable, je Tavoue, il remit les pièces dans la bourse, la bourse dans la poche ; il disposa son système de fortification , matelas et chevaux de frise, et, tout en recousant l'ouverture de la poche, il se mit à réfléchir profondément.
— Je connais, dit-il enfin, une belle et bonne dame, point parisienne ; on disait dans mon village qu'elle était sage et charitable. Je n'ai jamais voulu la revoir depuis que je suis ici, parce que, vous comprenez, j'étais là-bas un des plus gros du pays, et ici il ne s'en faut pas d'une bûche qu'on ne me traite comme un domestique. Je vais aller la voir et causer de tout ça avec elle.
L'enfant fit un signe de tête et Mionnet s'avança résolument vers la porte. Mais là il s'arrêta. Aller, revenir, retourner, tout cela mènerait bien tard et ferait bien du chemin à parcourir, dans des rues sombres, si mal habitées ! La sueur recommença à couler à gros bouillons. Enfin, il tira son couteau et le mit tout ouvert dans une de ses poches. « Je me dirai que Robertine est là devant moi, pensat-il en tremblant de tous ses membres, et j'aurai du courage. »
Il descendit l'escalier en trébuchant et en maudissant Dieu de ce qu'il ne l'avait pas fait égoïste comme un Parisien.