‹ Rose-de-NoëlChapitre 21 sur 31 · JULIA · texte numérisé non relu

JULIA

Mionnet arriva sans encombre chez M"® Romanelle.

— Tiens ! c'est toi, mon garçon, dit le vieux Nazaire. Je te reconnais bien. Tu es de ces gens de là-bas, du Nord, qui parlent une drôle de langue et qui vivent au milieu de la neige comme des sauvages.

— C'est bien ça, ou à peu prés. Alors, puisque vous me connaissez, vous me croirez quand je vous dis que je veux parler à Madame.

— Je te crois bien, mon garçon, mais c'est impossible. Elle est bien dans son salon avec ton mîdtre, mais elle ne^ veut recevoir personne d'étranger. Et donc, puisque tu me dis que c'est pour affaire, tu reviendras demain, mon petit.

— Mais je me tue à vous assurer que demain matin il sera trop tard. Il s'agit, puisqu'il faut tout vous dire, d'une brave dame et de sa flUe, qui sont pauvres comme Job, mais bien honnêtes. On veut les mettre dehors demain, et la mère est malade, et elles ne savent pas où aller se loger. Voudriezvous les faire mourir dans les rues ?

— Non, répondit le bon Nazaire un peu ébranlé. Mais on est domestique, mon garçon, pour obéir à ses maîtres, c'est la vieille loi.

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— Et je croirais bien que ce sont des gens de votre pays, car la mère parle une drôle de langue, comme vous.

— Une drôle de langue ! s'écria le vieux Nazaire en se redressant. Et qu'est-ce que tu appelles une drôle de langue ? Que le tonnerre de Pézénas il m'écrase, si je ne pensais pas, là-bas, en vous entendant causer, que vous aviez dans la bouche une peau d'âne en guise de palais.

— Une peau d'âne ! s'écria Mionnet piqué à son tour dans son patriotisme. Que le grand diable de Bellebrune m'emporte si, en vous entendant crier, je ne crois point que vous avez une trompette dans le nez.

— Une trompette dans le nez, tounaire !

— Une peau de baudet dans la bouche, merdienne!

— Eh bien ! qu'y a-t-il donc, vous criez comme des oies effarouchées : voulez- vous me donner mon pardessus, Nazaire. Tiens, c'est toi, Barthélémy ; hé ! que viens-tu faire ici ?

— C'est cet imbécile-là, monsieur Belenclos, dit le vieillard, qui vient ici me dire des injures, et il faut qu'il soit plus fou que la fohe pour croire que c'est là le moyen de m'engager à lui rendre le service qu'il me demande.

— En effet, Mionnet, tu oublies notre proverbe : on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Mais quel service avais-tu donc à demander à Nazaire ? Je ne croyais pas que vous vous connaissiez, et tu 9S l'air tout penaud.

— Ce n'est rien, murmura Miontiet en faisant un pas pour s'en aller.

— Rien, vraiment ? s'écria Nazaire. Il a complètement perdu le peu d'esprit qu'il a jamais eu. Il est venu me prier de lui donner l'occasion de parler à Madame ; ce n'est rien, cela ! Et pour sau- T'er la vie à une bonne dame malade et à sa jeune fille, qui sont très pauvres et qu'on veut jeter demain dehors comme des chiens. Ce n'est rien cela ! Et c'est au moment où, pour m'attendrir le cœur, il me dit que cette dame est de notre pays..*

— De votre pays ! dit Louis en tressaillant. Une dame malade^ très pauvre, qui a une jeune. fille? Comment la nommes-tu, Barthélémy ?

— M""® Pons, répondit Mionnet d'un ton maussade.

— M°*® Pons ! Allons, viens, Barthélémy I

— Eh ! non, dit Nazaire. Il a raison, c'est un nom de mon pays. Et il y en a beaucoup de Pons. n a raison, madame les connaît peut-être, et s'il faut les secourir immédiatement !...

— Ne vous inquiétez pas, mon brave Nazaire, mon intention est bien de venir à leur aide.

— Eh I non, non, il faut que Madame soit avertie. Je vous salue bien. Où dis-tu qu'elles demeurent, ces braves personnes ?

-^ Chez mon oncle Ploiehaye, rue du Faubourg- Saint-Jacques, n° 97.

— C'est bien, je vais présenter votre demande à Madame, qui ne me pardonnerait pas d'avoir laissé

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secourir une M"* Pons, de notre pays, par des Français.

— Vous avez raison, Nazaire, dit Louis en réprimant un mouvement de contrariété, mais je vais moi-même présenter Mionnet à M"* Romanelle.

— C'est plus exact, répondit Nazaire après un moment de réflexion, et, pourvu qu'elle soit avertie, c'est tout ce que je veux.

— Madame, dit Louis en rentrant au salon, je vous prie de m'excuser si je saisis toute occasion qui me ramène auprès de vous. Je viens de trouver, dans votre antichambre, un honnête garçon, mon secrétaire intime, Barthélémy Ploiehaye, qui désire intéresser à une belle œuvre votre belle âme qu'il nous a souvent entendus vanter, Stanislas et moi.

— Madame, dit Mionnet, c'est tout de suite...

— Tais-toi, Barthélémy, je n'ai pas besoin de toi pour expliquer l'affaire. Il s'agit d'une pauvre femme que l'oncle de Barthélémy, propriétaire, rue Saint-Jacques, veut mettre dehors. Le temps presse ; n'est-ce pas bien cela que tu m'as dit, Barthélémy ? Mais il est bien tard pour vous, qui êtes un peu souffrante, madame. Si vous le voulez bien, je vais, à l'heure même, voir ces pauvres gens en votre nom et parler au propriétaire. Et demain...

— Demain, dit M™* Romanelle avec un sourire expressif, je vous demanderai votre bras pour me conduire chez eux.

— Merci ! dit Louis en baisant tendrement la main de Marthe.

Louis et Barthélémy quittèrent le salon.

— C'est arrangé, dit ce dernier à Nazaire en traversant Tantichambre. Nous allons secourir ]^me Pqjis Qt sa^ fm^^ a^ jjQjij ^Q ^me Romauelle...

Et demain, je viendrai...

— Mionnet, descends promptement, dit Louis, donne l'adresse au cocher et monte, à côte de moi, dans la voiture. Tu me diras, chemin faisant, ce que tu sais de ces gens-là.

Nos personnages ne tardèrent pas à arriver.

Louis Belenclos annonça au vieux Ploiehaie, qu'il avait à causer avec lui en redescendant. Il monta précédé de Mionnet, très-joyeux d'avoir concilié du même coup sa bienveillance, sa peur et son économie. Il frappa.

— Qui est là ? Est-ce vous, Barthélémy ?

— Oui, c'est moi, avec. . .

Louis Belenclos lui serra violemment le bras.

— Avec quoi ? demanda Martille.

— Avec tout ce qu'il faut, répondit Mionnet en hésitant.

La fillette entr'ouvrit la porte, qui fut brusquement poussée, et Louis s'avança d'un pas rapide jusqu'au milieu de la seconde pièce. .

L'enfant vint, en courant, se mettre devant lui, et le regardant avec des yeux brillants de colère :

— Que venez-vous faire chez nous, s'écria-t-elle d*une voix résolue. Nous ne vpulons paç de vous.

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Allez- vous-en. Oh ! le vilain, continua-t-elle en jetant à Mionnet un regard de mépris, le vilain que nous aimions, et qui nous amène le plus méchant des hommes, celui qui a tué ma pauvre maman ! Le pauvre Mionnet balbutia ; puis, saisi par Finattendu de la situation, il tourna brusquement les talons, descendit Tescalier comme s'il était poursuivi par le feu et courut se réfugier à Tombre de la chandelle de l'oncle Ploiehaye.

— Vous êtes devenue bien jolie, ma mignonne Martille, dit Louis, qui la regardait en souriant, mais vous êtes bien méchante aussi.

— Il m'appelle sa mignonne ! s'écria l'enfant en frappant du pied avec colère. Je suis une furie, une mégère, une sybille pour vous ! Je voudrais être forte comme GoUath, et je vous tuerais. Mais je vais tant crier. . .

— Mais, Martille, je viens justement pour aider votre mère.

— Allez-vous-en, maman mourra en vous voyant. Allez-vous-en, continua Tenfant en le frappant de ses petites mains, ou je vais tant crier que les voisins viendront.

Louis l'écarta et s'avança vers la porte intérieure.

— Au secours ! à l'aide ! cria Martille, en le retenant par le paletot de toutes ses petites forces.

La porte intérieure s'ouvrit.

— Oh ! ma pauvre maman, dit l'enfant en cachant son front dans ses mains.

La porte s'ouvrit plus grande ; une femme de

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petite taille et d'une étrange maigreur parut et s'appuya contre le chambranle, comme s'il lui eût été impossible de se tenir debout sans aide. Sa lonr gue figure, blanche comme le nénuphar, était entourée d'une épaisse masse de cheveux grisonnants dont les boucles tombaient en désordre sur ses épaules osseuses.

Elle était comme illuminée par de grands yeux longs, dilatés, cerclés de noir, dont les prunelles, noyées dans l'ombre, luisaient d'un éclat fiévreux.

— Qu'y a-t-il, mignonne ? demanda-t-elle d'une voix presque éteinte.

— Ah ! pauvre maman, c'est lui, le méchant, murmura l'enfant sans relever la tête.

— Quoi ! c'est lui ! Il a découvert notre refuge. Oh ! mon Dieu, un jour trop tôt I Demain nous étions sauvées ! Que voulez-vous encore ?

— Je veux...

— Je n'ai plus rien à vous donner.

— Je veux vous aider ; et il faut que je vous parle.

— Rien, rien, vous ne pouvez plus rien exiger de moi.

— 11 faut que je vous parle, vous dis-je, pour votre bien, pour le bien de Martille.

— Oh ! maman, ne l'écoutez pas. Il vaut mieux mourir de faim dans les rues. Chassez-le, maman, je mendierai. Dites-lui de s'en aller ; je vais crier si fort qu'il viendra quelqu'un pour le chasser.

— Vous entendez, madame, dit Louis avec une

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tranquillité parfaite, votre fille aime mieux que nous nous expliquions devant le commissaire de police qu'en téte-à-tête. Est-ce aussi votre avis ?

La pauvre femme ne pouvait pâlir davantage ; elle s'appuya plus lourdement contre le chambranle.

— Mais encore une fois, que me voulez-vous ?

— Encore une fois, je veux vous parler. Si vous aimez mieux que nous causions au tribunal correctionnel, devant les juges, par Tintermédiaire des avocats, qui savent si bien raconter les histoires domestiques, vous n'avez qu'à laisser mademoiselle crier à l'aise. Moi, cela m'est égal.

— Ah ! pauvre femme ! murmura 'la malade.

Martille, mon enfant, laisse-nous. Va dans la première pièce.

Elle rentra dans la chambre ; Louis la suivit et ferma la porte. L'enfant resta un instant devant cette porte, frappant du pied et grinçant des dents. Puis elle éclata en larmes et se précipita dans l'antichambre. Elle ouvrit toute grande la porte d'entrée, se jeta à genoux, se releva brusquement pour écouter si elle n'entendait pas quelque bruit dans la chambre de sa mère ou dans l'escalier et elle s'assit, les mains jointes, en entremêlant ses sanglots de lambeaux de prières et d'injures à l'adresse de Louis.

Celui-ci était resté debout, jetant un regard froid autour de la chambre aux murailles nues. Elle était meublée comme la pièce précédente, par une table et deux chaises, mais elle contenait en plus

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un vieux fauteuil, un petit poêle en fonte, un misérable lit en bois de noyer vermoulu et une petite couchette étendue au pied du lit.

La malade vint s'asseoir dans le fauteuil à côté de la table ; elle se laissa aller comme une masse inerte et s'étendit le long du dossier en poussant im profond soupir. Louis avait ramené ses regards sur elle et l'examinait froidement. Il se disait que ce misérable être, qui n'avait plus qu'un souffle de vie, qui se mourait de faim, de froid, d'épuisement, qui représentait enfin le méprisable faisceau de toutes les pauvretés et de toutes les faiblesses physiques, pouvait pourtant mettre obstacle à une destinée comme la sienne, pleine de si brillantes promesses.

La malade se redressa péniblement. Elle appuya sur la table ses deux bras tremblants et minces comme des fuseaux, tandis que ses mains blanches se pressaient contre le bois, comme si elle eût voulu y enfoncer ses longs doigt pointus. Toute sa physionomie avait la morne rigidité de l'épuisement : cette longue figure livide, de même que cette voix sourde et monotone, semblaient n'avoir plus assez de force pour s'animer.

Elle leva lentement la tête, tourna vers Louis Belenclos la jaune sclérotique de ses grands yeux dilatés et sa prunelle scintillante, la seule chose qui parût vivre encore sur sa face.

— Je passe par-dessus tout préliminaire , dit froidement celui-ci. Je suis pressé, vous êtes spuf-

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frante. Si vous le voulez, nous ne ferons pas de rhétorique ni sentimentale ni indignée. Je suis venu vous demander un service.

— Je ne vous rendrai pas service, répondit la femme avec sa physionomie impassible et sa voix sans inflexion. Je suis au bout de mon existence, ma haine et ma colère n'ont plus de force pour se montrer, mais elles restent aussi énergiques que jamais. Vous m'avez pris mon bonheur et ma vie, vous avez été le plus vil des fourbes, le plus lâche des tyrans. Je n'ai pas encore pensé qu'il fût possible de vous pardonner, et c'est par crainte de céder que j'ai fui ce prêtre, votre frère.

— Bah ! bah ! Ce service que je vous demande, je vous le payerai le prix que vous voudrez, je suis riche, vous êtes bien pauvre, et Martille va rester dans la misère.

— Je refuse tout de vous. Votre richesse n'a pu être acquise que par des moyens honteux. D'ailleurs Martille n'aura besoin de rien. Après dix ans d'expiation, de silence et d'humilité, me sentant à la mort, j'ai écrit aux parents de Martille, à M°® Romanelle, sa marraine.

— Je l'avais prévu ; c'est bien cela que je craignais, pensa Louis en se sentant troublé, mais sans que rien, extérieurement, trahît la motadre émotion.

— De jour en jour, d'heure en heure, nous attendons une réponse. Mais je sais pourquoi elle tarde. C'est qu'on veut venir ijx^us voir plutôt que nous écrire.

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— Non, la réponse tarde parce qu'on n'a pas reçu les lettres ; et on ne les recevra pas. Vos parents à vous sont morts, votre père de désespoir, votre mère de honte.

La pauvre femme ferma ses grands yeux, et ses doigts parurent chercher plus énergiquement encore à s'enfoncer dans la table.

— Votre frère s'est exilé. Votre mari a été tué d'un coup d'épée de Cyprien.

— C'est faux, murmura la malade.

— Et de la désolation d'avoir perdu son enfant. La femme ouvrit de nouveau les yeux et les fixa

avec fermeté sur son interlocuteur, qui continua :

— Ramon Fabrège est devenu fou. M°*® Romanelle a perdu son mari, et elle a fui le pays.

— Et c'est vous qui parlez avec ce sang-froid de tous ces malheurs dont vous êtes la cause.

— Moi, ou un autre, Julia.

— Vous, car je luttais contre cet amour criminel, et sans votre effroyable fourberie,... qui m'a fait paraître coupable quand je ne l'étais pas...

— Enfin , nous avons dit que nous laisserions de côté tous les préliminaires ! Vous voyez que vous n'avez à compter sur personne que sur moi pour protéger MartUle contre la misère, et vous savez où la misère mène les jeunes filles.

— r Martille est courageuse, sage, intelUgente et pieuse. Elle saura 'être pauvre avec dignité, et, elle comme moi, nous aimerions mieux mourir de faim que de recevoir rien de vous.

— Ainsi, vous ne consentez pas à me rendre service?

— Non.

— A aucun prix?

— A aucun prix ; quand vous vous traîneriez à mes genoux, quand vous agoniseriez là devant moi !

— Il faut donc que je vous y force, comme autrefois.

— Comme autrefois ! dit Julia^ tandis que ses joues livides se plaquaient de rouge; non, ce n'est plus comme autrefois. Le bon, le noble Cyprien est mort. Je ne vous crains plus. Vous avez perdu votre pouvoir sur moi. Je refuse tout et je vous défie.

Louis Belenclos réfléchit un instant.

— Ecoutez-moi, dit-il avec une légère animation. Je ne suis pas naturellement cruel et je n'ai jamais fait le mal pour le plaisir de voir souffrir autrui. Mais vous me connaissez bien, je n'ai pas besoin d'user d'hypocrisie en vous parlant ; j'étais né pour la politique, et je crois, comme les hommes d'État, que tout moyen est bon pour arriver au but. Eh bien ! je touche au but, à la fortune, à la puissance. Je ne vois plus devant moi que deux obstacles. Il faut qu'ils disparaissent. En m^accordant ce que je viens vous demander, vous sauvez la vie à deux personnes.

Julia secoua la tête.

— Vous pouvez me nuire, vous-dis-je, reprit

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Louis en élevant la voix, il faut que je vous désarme ; si vous refusez, eh bien ! je ne reculerai pas, je vous déshonorerai, oui, devant le monde entier.

Les points rouges s'agrandirent sur les pommettes de Julia, mais elle secoua encore la tête et répondit de sa même voix sourde, que nulle émotion n'animait :

— Qu'importe le monde entier ! Voilà dix ans que je le fuis et le méprise. Vous me dites vousmême que je n'ai plus de famille. Que peut me faire le reste de l'univers. L'estime seule de Cyprien m'était douce et nécessaire.

— De Cyprien ? seul ? dit Louis d'une voix incisive et en se baissant pour fixer son regard froid dans les yeux de JuUa. Vous oubliez que vous avez une fille.

La malade fit un geste brusque, son regard s'alluma d'une flamme plus vive ; elle essaya de se soulever sur ses poignets appuyés à la table.

— Vous ne feriez pas cela, dit-elle. Je n'y avais jamais songé. Mais vous, vous-même, ne le feriez pas.

— Pourquoi donc, s'il vous plaît ?

— Déshonorer une mère aux yeux de sa fille !

Ce serait une monstruosité. Non, vous, vous-même, vous ne voudriez pas le faire ? D'ailleurs, l'enfant ne vous croirait pas, et elle aurait raison, car je ne suis pas coupable, bien que les apparences m'accusent, murmura la pauvre femme en entendant un ricanement cynique de $on interlocuteur,

— Elle me croira, vous le savez bien, parce que ce sera Texplication logique de bien des choses qu'elle ne comprend pas, qui Font frappée ; l'explication, par exemple, de votre conduite, de votre faiblesse à l'égard de mes exigences. Elle méprisera sa mère, je vous le jure, et, en même temps qu'elle, les conseils que cette mère lui a donnés, la vertu dont cette mère lui montrait l'exemple ! Et fiezvous à moi pour utiliser son mépris de la vertu. Ah ! vous voulez lutter avec moi^ lutter de haine, lutter de vengeance ! Et vous avez ime fille, et vous êtes pauvre ! et vous êtes suspecte ! et vous allez mourir ! et vous voulez lutter !

La malade retomba dans son fauteuil lourdement, comme ime masse inerte jetée de haut. Ses traits, jusque-là immobiles, se crispèrent ; ses paupières noircies se fermèrent sur ses yeux devenus vitreux. Un moment de silence régna qui n'était interrompu •que par la respiration pressée et siflBiante de la triste Julia. Quelques larmes jaillirent bientôt à travers ses paupières fermées; elle joignit les mains en murmurant :

— J'ai eu tort, mon Dieu, d'invoquer la haine et la vepgeance. Je suis vaincue. Que voulez-vous de moi ? demanda-t-elle d'une voix rauque.

— Tenez, dit vivement Louis Belenclos, voici sur votre table une plume, de l'encre, du bien grand papier ; il paraît que vous aviez une bien longue confession à faire aux parents de Martille.

— J'ai demandé le meilleur marché, murmuiii

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tristement Julia ; un sou, c'est une demi-heure de travail.

— Tenez, dit Louis en tirant d'un portefeuille un billet de cent francs qu'il mit sous les yeux de la jeune femme.

Celle-ci souleva d'une main tremblante le couvercle du petit poêle allumé et y jeta le billet qui flamba.

— Que voulez-vous que j'écrive ? dit-elle.

— Votre orgueil est égoïste, et il fait bon marché des fatigues de votre enfant.

— Que voulez-vous que j'écrive ?

— Ecrivez donc deux lignes , n'importe lesquelles, mais qui prouvent que Cyprien vous a aimée, que son amour a été payé de retour.

— Jamais je n'écrirai cela ! dit Julia en laissant retomber la plume qu'elle avait prise. Vous savez bien que ce n'est pas vrai, comme vous l'entendez.

— Mais, s'écria Louis d'une voix irritée, oubUezvous donc ce que je vous ai dit ? La vie de deux créatures dépend de ce billet ! Eh bien, j'ajoute : Vous êtes Tune des deux. Ecrivez.

— Non, qu'importe ! je n'écrirai pas cela.

— Malheureuse ! s'écria Louis en lui saisissant le poignet et en le serrant avec une sorte de fureur, il le faut I

Julia ne .put retenir un cri. La porte s'ouvrit et Martille se précipita en bondissant jusqu'auprès du fauteuil.

— Vous avez appelé, maman, vous avez crié I

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Ce méchant vous faisait mal, n'est-ce pas ? Ah ! tenez, votre pauvre bras est tout rouge, comme le jour où il Ta pressé de rage' pour vous forcer à écrire à notre ami Cyprien de revenir de son pays. Ah I maman, qu'est-ce qui peut donc vous forcer à lui obéir ainsi ?

— L'enfant est vraiment prête pour les explications, dit Louis d'une voix sarcastique.

— Ce n'est rien, Martille, dit JuUa en frémissant, tu auras mal entendu. Mon bras est rouge de froid ; le poêle s'éteint. Mais va-t'en ; plus tard nous causerons. Je n'ai plus que quelques mots à dire.

— Laissez-moi auprès de vous, ma petite maman ; je n'ai pas peur de lui, moi, dit l'enfant en saisissant une paire de ciseaux sur la table. Dites oui, et je le forcerai bien à partir.

— Laisse là ces ciseaux ; nul danger ne me menace.

Elle tendit les bras. Marthe se précipita et couvrit sa mère de baisers.

— Va-t-en maintenant.

L'enfant s'éloigna lentement, à reculons, et en tenant fixés sur Louis ses yeux noirs qtd brillaient comme le diamant. Elle s'arrêta un instant sur le seuil de la porte et elle dit d'une voix grave :

— Je deviendrai une grande fille un jour, et je demande tous les jours au bon Dieu de devenir fort belle, afin d'avoir beaucoup de courtisans qui recherchent ma main, Je ne choisirai pas le plus

beau ni le plus riche, quand il serait le fils d'un roi, mais le plus vaillant; et j'annoncerai partout que je serai la femme de celui qui déposera votre tête à mes pieds.

Elle agita son petit bras d'une façon menaçante et ferma la porte.

— C'est une véritable légende, dit Louis en riant ; mais je n'ai pas le temps de m'en réjouir. Voyons, voulez- vous écrire ?

— Pas cela, répondit Julia. Vous devez comprendre que la crainte d'être déshonorée aux yeux de mon enfant ne peut m'engager à fournir des preuves mensongères, mais irrécusables, de ma honte.

— Au fait I elle a raison, murmura Belenclos en se promenant de long en large. Voilà ce que c'est que la vertu ! Je voulais tenir la promesse que j'ai faite à cet imbécile de Stanislas. Ma foi, tant pis pour Cyprien ; tant pis pour Julia ! Vous êtes logique, dit-il à haute voix. Changeons de texte. Écrivez-moi une lettre, à moi, oui ; supposez que vous soyez sur votre lit de mort et que vous écriviez à votre bienfaiteur, Louis Belenclos.

— Que voulez-vous dire ?

— Voyons. Je vais dicter, écrivez :

« Vous tressaillez, mon ami, en reconnaissant mon écriture. Vous avez pu me croire morte, je n'étais qu'ingrate, ou plutôt non, je ne voulais pas être plus longtemps à la charge de votre généreuse amitié. Maintenant, voilà la mort qui s'approche,

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je suis sur mon lit d*agonie, à qui pourrais-je me fier, sinon à vous, mon cher Louis, le meilleur, le plus délicat, le plus noble et le plus dévoué des amis ?... »

— Oh ! murmura Julia, tandis que de grosses gouttes de la sueur d'angoisse descendaient le long de ses joues, il me semble que c'est me rendre complice de bien des crimes que d'écrire d'aussi affreux mensonges.

— On ne m'accusera pas, du moins, ma chère madame, de lésiner sur les adjectifs, dit en sou • riant Louis, qui retrouvait toute sa gaité. Continuons, il en reste encore à placer :

« C'est donc à vous, dont l'affection fut toujours si pure et si austère... »

Louis ne put retenir un éclat de rire.

« Oui, c'est à vous que je confie ma fille. »

— Je n'écrirai pas cela I dit Julia avec fermeté. Moi, j'ai bien voulu souffrir et vous pouvez me martyriser, mais je ne veux pas engager l'avenir de Martille. J'aimerais mieux être déshonorée même à ses yeux.

— Eh bien ?

— Eh bien ! sais-je si, à l'aide de ces paroles et de tous vos avocats, vous ne pourriez pas obtenir, après ma mort, la tutelle de l'enfant.

Louis haussa les épaules.

— Changeons donc la phrase :

« C'est à vous que je laisse le soin de protéger ma fille. »

ROSE-DS-NOBL. 2fl7

— Non, dit encore Julia, je ne veux pas que vous ayez le moindre droit sûr elle. Que m pettton craindre d'un homme aussi vil que vous I

Eh ! dit Louis, toujours en Sôtiriarit, Je fie suis pas im libfertîïi, je ne suis qu'im attibitieux et je n'ai les qualités que d'un homme d^État.

Mais voyons, reprit-il d'une voix plus sèche, finissons-en, s'il vous plaît :

« ••.Je laisse le soin de chercher tes pât^ts Ae ma fiHe. Vous le voyez, fiioli ami, la mort môme ne me rend pas oublieuse de vos Vëttris, et n'aj^attît rien à vous léguer en souvenir de moi, je votis lègue- cette mission sacrée ; Je vous donne la i^écompense que votre noble coèur eût déëîi^ôe.

« Adieu, nous nous reverrons dans un inonde meilleur. Aimez bien Martille. N'oubhez pas la malheureuse

« Julia. »

En post-scriptum :

« Je confierai cette lettre à M. Ploiehaye, qui saura bien vous trouver. »

— Voyons, continua Louis en prenant le papier. C'est bien cela.

A ce moment, on frappa à la porte. Louis alla l'ouvrir en disant :

— Pliez, cachetez et mettez l'adresse :

« A Monsieur Louis Briche-BelencloSy a Aux soins de M. Ploiehaye. »

Julia leva les yeux. Louis tournait le dos et mar-

chait vers le porte. Elle écrivit rapidement quelques mots au verso de la feuille et la plia.

Louis trouva sur le seuil Miomiet, qui lui dit rapidement et à voix basse :

— Nazaire est en bas. Mon oncle n'a pas voulu le laisser monter.

— Ouf 1 murmura Louis. Il était temps. Je descends immédiatement. Tais-toi.

Il revint auprès de Julia. MartiQe le suivait.

— Eh bien , madame , est-ce prêt ? Bien , merci. Je vous promets que nous ne nous verrons plus.

n sortit. Martille alla fermer toutes les portes et revint couvrir sa mère de baisers.

— Mon enfant, dit celle-ci, il faut fuir encore. Demain de grand matin, tu porteras au propriétaire ces deux médaillons d'or^ tu les lui vendras après en avoir retiré les portraits qui sont celui de ton père et le mien. Nous prendrons le premier venu qui voudra bien porter nos meubles, et nous irons, au hasard, chercher un logis.

— Eh btengue ! monsieur Belenclos, avait dit Nazaire qui attendait dans la loge, et ces compatriotes ? Je n'ai pas voulu me coucher sans savoir ce que c'est que ces Pons.

— Ma foi, dit Louis, je sais seulement que ce sont des gens bien dévots. Il y a là un curé qui n'en finit pas. J'ai attendu longtemps, et on m'a dit, enfin, qu'on ne pouvait voir personne ce soir. Me voilà. Nous remettrons, si vous voulez, Na-

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zaire, nos visites à demain. Ploiehaye n'est pas un Turc, que diable !

Il sortit, fit monter Barthélémy à côté du coclier, et renvoya la voiture vide. Pour lui, il accorapagna Nazaire [jusqu'à la porte de M*"* Romanelle. Il attendit quelque temps sous une porte voisine. Voyant qu'il n'avait pas à craindre une nouvelle expédition du vieil huguenot, il révint cliez le père Ploiehaye, avec lequel il causa longuement.

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