‹ Rose-de-NoëlChapitre 23 sur 31 · Vraiment · texte numérisé non relu

Vraiment

— pour prendre Tair. Je ne suis bon à rien ce matin, je ne distinguerais pas un 7 d'un 9. Je troublerais tous vo^ comptes ; un peu dç prpinçpiade mei^çmettra.

— C'est impossible.

— nie faut, répliqua ]\lionnet d'un ton plus vif en gardant toujours les yeux baissés, mais en sentant sourdre en lui la colère picarde. Je ne suis point venu ici pour travailler malgré la maladie. Je suis un çsclave peut-être.

— Parbleu ! le dernier des esclaves.

222 ROSB-DE-NOEL.

— Alors, je demande mon compte et mon congé.

J'aurai le droit de sortir peut-être ?

— Tu auras ton compte et ton congé, mais tu ne sortiras pas. Il n'y a que les domestiques voleurs qui cherchent ainsi à sortir brusquement. Il faut que tu fasses ta maUe et que je la visite. Si tu ajoutes un mot, j'envoie chercher le commissaire de police en t'accusant de vouloir me dérober quelque chose, et je te fais retenir ici jusqu'à ce qu'on ait tout fouillé dans ta chambre. Choisis.

— Je ne crains rien, répliqua Mionnet d'une voix tremblante , car il avait, comme tous les paysans, une frayeur mortelle de l'autorité, une tendance invincible à voir dans ses représentants des tyrans inféodés aux puissants et nécessairement contraires aux accusés. Je suis honnête, continua-t-il, je ne vous ai jamais rien pris.

— Eh ! imbécile, qui te dit que je n'ai pas mis moi-même quelque chose à moi dans tes tiroirs pour pouvoir te faire prendre et jeter en prison quand je voudrai ?

Mionnet sentit sa gorge se serrer. Louis le prit par le bras et le poussa dans le bureau, dont U ferma la porte en disant :

— Tu ne seras Ubre qu'à midi. Tu as dix feuilles à copier. Je te surveille, prends garde à toi.

On ne saurait prendre trop de précautions contre les imbéciles, pensait-il.

Il rentra en souriant dans son cabinet, où il venait de préparer la mort de deux personnes.

Le pauvre Mionnet le savait. A Tune d'elles, à M™* Pons, il pouvait porter secours. Mais dans une dend-heure il serait trop tard. Il était dans une angoisse mortelle. La menace de Belenclos, dont il connaissait à cette heure toute l'impitoyable méchanceté, l'épouvantait. Il le voyait, en ce moment, préparant tout pour pouvoir l'accuser de vol, et avec une complète apparence de raison. Et pourtant n'était-ce pas en ce moment même qu'on était en train de donner le coup de la mort à cette pauvre M°** Pons, la mère do cette bonne petite

mie?

n se levait, allait pousser doucement la porte,

— mais elle était bien fermée ; — il s'avançait en marchant sur la pointe du pied vers la fenêtre,

— mais elle était au deuxième étage ; — il songeait à jeter un billet, — mais la fenêtre donnait sur la cour ; — dans quelles mains, d'ailleurs, tomberait ce billet ? Dans des mains de Parisiens qui le livreraient à Louis Belenclos !

Et cet autre crime ! Ce pauvre Cyprien Framery , qui n'était pas mort et qu'on allait faire tuer, faire ^sassiaer au moment où il revenait plein de gloire !

Mionnet cherchait à se souvenir des détails qu'il avait pu saisir de sa cachette. Oui, oui, ils ont bien dit entre eux que ce sera pour dimanche. On se débarrassera du caporal Catrou, ce pauvre Mamzelle, qui est le compagnon de route de Cyprien. Quant à Cyprien...- après Melun.,. un en-

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droit désert. . • la Fon^wae-ftaad^. . • la se^e auberge ^ trois Ueu^ de distance... le pciys oi^ on a assa^ Sfiné le courrier de Lyon...

3anB doute, d'ici à dimanche, puisqu'on e3t au IQ^rc^^, on aurait le toutes de le sauv^er. Mais si on parl9 ava^ot le coup, le cpup maoquei^. ; on dura que ce ni'est paa yrai et on poursuivra ISif^j^t comme caloipnîatewr. Après tpui, M,°® Pon^ et Gy- ^ïiim étaient-il^ se? pareo^ ?

U n'i^vait pas encore çajn\é sç^ ^lïgoi^seç ^t ai> séjt^ ses incertitudes, à m^y q/imà Belenclo^ YÛat ouvrir la porte.

— Voici ton argœt, va-t'en. Mais tu es nai;ureUement bavard ; s'il te pa^se jamais par l'esprit de ja^casser sur ce que tu as vu ici, fais bien a^ttention à ce que tu dira^. Tu sais que je suis l'ami des généraux, des xainistres et des j.uges. Si tu as le nî^e.ur de n^al pwter, je te Ui» preQdye. Je dis que tu 93 fait des fau^ dao^ mes registres, et, c'est vrai, je t'en ai fait fçiire exprès.

Op frappa à 1a porte. Le vieip: Nazaire entra.

— Madame, elle yoi;kdrait bien voir mqp^ieuF Jg plus tôt qi^i'il le pourra, dit le Languedodçn.

— Ah ! dit Louis, quel contre-temps ! J'ai deux ou trois affaire^ de la dernière importance. Jç ne puis immédiatement.

— Oh 1 ça n'est rriengue. Je conduirai biengue Madame.

Il raconta alors d'une façon diffuse que M™^ Ro-

maneUe venait de recevoir une lettre qui l'avait

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fstilli rendre folle, bref, une lettre de M"*' JuUaFa^ brége, lax^ueile lettre courait par toute la France, depuis quinze jours, à la poursuite de M"*^ Romanelle. Et, chose merveilleifâe. M"* JuUa demeure rue du Faubourg-Saint-Jacques, 97.

On devine que Louis Belenclos faillit mourir de surprise en apprenant de Nazaire que la M""® Pons d'hier soir était vraisemblablement M°** Julia, femme de M. Pons Fabrège. On devine aussi la figure que Mionnet faisait pendant tout le récit.

Nazaire sortit*

— Va, pensait Louis. J'aime mieux que Y<mB alliez sans moi tous escrimer contre le vieux Ploiehaye ; ma présence le gênerait et l'exposerait à s'emfarooilier dans les mensonges que je lui ad si bien préparés. Je soifs, Mionnet, dît*4i à voix haute, ta peux partir. Je te dis adieu. Mais rappdle-toi ce que je t'ai dit. Il y a ici assez de lignes de ton écriture pour faire roiner toute ta famille, et te mener tKUX ^dères. N'oublie pas que je suis méchante

Il s'éloigna en sooriant Mionnet tomba anéanti dans nn grand fauteuil. Au bout d'un instant, il s'agita, releva timidement la tête, comme une toftoe qui, n'entendant phis de bruit, allonge son museau hors de sa carapace. Il se dirigea d'un pas raide vers sa chambre. Il n'était plus temps de secourir la pauvre M""* ^Pons. Qu'est-ce que le pauvre diable de Mionnet pouirait jamais faire pour défendre Cyprien Framery contre un homme qui

connaissait les juges, les généraux et peut-être l'empereur ? Rien. Il ferait donc mieux de ne pas s'en mêler. Il se mit à ranger, à plier et à déplier minutieusement son linge et ses effets. Bientôt la joie de cette occupation, si chère à l'homme des champs, apaisa une partie de ses soucis et de ses regrets.

Le soir arrivait quand il eut fini. Au moment où il partait, on sonna. Il ouvrit et se trouva en face de M. Ramon Fabrège, dont le regard clair et la physionomie sereine l'étonna. Il se rappelait cet homme dont l'air sombre et morne l'avait si souvent étonné au château de Questrecques.

— Je ne vous connais pas, dit le nouveau venu d'un ton bref, mais je viens, de la part de M. Louis Belenclos, chercher quelque chose.

— Ah ! moi, je vous connais bien, monsieur, vous êtes le propre frère de M"® Romanelle.

— Alors, si vous me connaissez, vous savez que je ne suis pas un voleur, laissez-moi entrer.

— Tiens, pensa Mionnet, si c'était un tour que ce maudit Louis-Marie Briche voudrait me faire.

— Vous hésitez ? dit Ramon en entrant et en fermant la porte. Ne me contrariez pas, continuat-il en se pressant le front ; quand on me résiste, je suis méchant, et je ne veux pas l'être. J'ai besoin de toute mon inteUigence en ce moment.

— Moi, répondit Mionnet en se reculant prudemment, je ne suis plus rien dans la maison, ainsi...

HOSfi'DB^NOEL.

— C'est bon ; alors, montrez-moi le cabinet de votre maître. Je puis d'ailleurs vous prouver que c'est lui qui m'envoie : il y a sur la cheminée de son cabinet une lettre ouverte ; il m'a prié de venir la prendre.

— C'est une preuve ça, murmura Mionnet en conduisant Ramon dans le cabinet.

Il y avait en effet une lettre ouverte sur la plaque de la cheminée. M. Fabrège s'en saisit, la lut avidement ; puis, après s'être pressé le front et avoir gardé quelque temps les yeux fermés, il la relut lentement et en réfléchissant.

— Oui, c'est bien cela ! s'écria-t-il d'une voix presque joyeuse. Tout est bien indiqué ! Melun... La Fontaine-Ronde... Ah ! voici donc enfin le jour de la vengeance !

Il pUa la lettre, la mit dans la poche de sa redingotte et s'enfuit comme s'U avait peur qu'on ne la lui reprit.

Derrière lui, Barthélémy s'éloigna en toute hâte, portant sa malle sur son épaule et se dirigeant vers la maison de son oncle. Il crut reconnaître, en passant dans la rue de l'Est, la voiture de Louis Belenclos. Il ne se trompait pas.

Louis était arrivé assez tard chez M°*® Romanelle. Il comptait bien que l'impatience aurait gagné la jeune veuve et qu'elle ne l'attendrait pas. 11 espérait pouvoir échanger sans témoin quelques paroles avec Ramon. Ses prévisions se réaUsèrent. Marthe était sortie avec Nazaire. Flerine, qui, de-

Sn MMB-DB-'lfOBI..

puis peu de }(mrs, était devenue pas^onnée pour la solitude, et que d'ailleurs les sombres regards de Ramon eftrayaient, Florine était rentrée chez elle. Louis trouva M. Fabrège seul au salon. Gelai-ci se leva vivement en apercevant le nouveau venu. La lettre de Julia avait renouvelé toute l'àpreté de ses souvenirs. Il était en proie à une agitation indicibto. Il se précipita T^rs Louis et lui saisit violemment le bras :

— Voici le moment venu de tenir ta promesse, dît41 d'une voix sourde. Donne-moi les moyens de tuer ton ami Cyprin !

— Je tiendrai ma promesse si vous tenez la vôtre, répondit Louis frokiement et en regardant fixement son interlocuteur.

— Oui, tu veux les lettres que ma sœur Marthe a écrites à ce misérable Lazare ! Qu'en veuxrtu faire?

— J'ai entendu parler de cette affaire jadis, et je veux savoir jusqu'à quel point elle s'est compro-

Raînon lui jeta un regard sombre où la odtàre commençait à s'allumer.

— Non ! non ! munnurartril en m pressant ie front, pas de colère ! Je perds l'^rit avec la colère, et j'ai besoin de tout mon esprit. Il n'y a tim m de grave, je t'assure. Marthe a toujours été aimante, mais fière et sage. Ah ! Lazare ! en voilà \m aussi qui sait ce que c'est que la haine d^on Fabrège ! Ramon n'a jamais pardonné, jamais, ja-

R06B'>D)È-'lfOfi&. mS

mais I II ne paMôimera jamaii^, jâtiiais ! Lassante ^ voulu compromettre Marthe Fabrège. Il était beau et bïave, otS, et qûôiqiill fût, cotome tûoi, un fils de paysan, il avait l'air d'un dievalier. Mais nous ne vouli(»is pas àa mariage, c'était un hiagueôot. Il voulut y «rrivêr par le scandale. Marthe Tâimait, mais elle obéit à notre pètB. Âh 1 Lazsure t il sait ce <}ue c'^t que Ramon Fabrège. le le forçai à rendre les têfttt^, toutes... Elles étâie^it à terre ; je tes con*prtais avec mon pied gau<^, et j'avate un pistolet armé à la ïïmin droite ! Lszsûce était brave et il tremblait. Et je le poursuivis, je rii]^ultai, je le déi^norai, je le poussai au msd, je te tentai eft je le dénonçai, et je l'envoyai au bagne. Ramon n'a jamais pardonné ! Et toi, mal-r heur à toi si tu n&ùs a trottipés ou si tu nous trompes. Tu vas av<dr le paquet de lettres.

— Va, moa bonhottflne, pensa Louis en regardant Ramon s'^igner, je f ettiverrài dans un endroit où tti retrouveras ton ami Lazare, et où il y aura des coups pour tout le monde. Si tu en rédbappes, tu n'échapperas pas a Bicêtre. Aide-moi à conduire ta sœur à l'autel et je t'aiderai, moi, â obtemr du gouvernement une place dans «n cabanon.

Ramon revint, en tenant à la main un paquet assez volumineux.

— Voici les lettres, voyons ce que tu as à me dire.

— Vous pensez bien, dit tranquillement Louis,

qu'avant tout, je cherche à ne pas me compromettre.

— C'est juste, tu n'as pas de vengeance à exercer.

— Peut-être ; mais en tout cas, je n'y tiens pas autant que vous. Il faut donc que vous ayez une certaine confiance en moi, puisque vous avez plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous.

— Ah ! j'ai bien confiance en toi, répondit Ramon, avec un âpre sourire, car je sais que, si tu me trompes, tu n'échapperas pas à ma colère. Tu crois que je suis fou, continua-t-il en apercevant un sourire dédaigneux sur les lèvres de Louis ; oui, j'ai l'air hébété, mon esprit sommeille longtemps, et le monde entier m'est indifférent ; mais quand ma haine se réveille, ah ! je suis maître de moi ; et toi-même, qui te crois bien habile, je te jouerai.

— Voici ce que je vous propose : Vous allez me remettre ces lettres et me jurer sur votre honneur que rien ne vous fera jamais révéler un mot de ce qui se passe à cette heure entre nous. Maintenant, vous aUez vous rendre chez moi ; vous chercherez, puisque vous êtes habile, un prétexte pour entrer dans mon cabinet ; vous trouverez, sur la tablette de la cheminée, une lettre ouverte. C'est la lettre d'un jeune compatriote qui m'a confié ses économies avant de se rendre en ItaUe. Il est resté longtemps blessé dans l'hôpital de Gênes, à coté de Cyprien Framery. Vous tressaillez ?

— Va, je t^écoute. Ces deux hommes reviennent en France ?

ROS&-DE-MOBL* ' 231

— Oui, mais le chemin de fer fatigue Cyprien, qui a été très grièvement blessé à la tête. Ils sont descendus tous deux à Lyon ou à Dijon, j'oublie où. Ah ! je négUgeais de vous dire que Cyprien s'est engagé, il y a deux ans ; il est sergent ; vraiment, un ex-préfet ! Il s'est conduit comme un héros. Ne grincez pas des dents, c'est un héros !

— Tais-toi donc ! Quel intérêt as-tu à me faire perdre l'esprit ? Voudrais-tu me tromper ?

— Evidemment non, répondit tranquillement Louis, puisque vous devez me tuer en cas d'erreur, vitam impendere vero. Oui vraiment, du latin. C'est ce qui me singularise parmi les financiers. Donc, ce jeune compatriote, caporal, du nom de Catrou, du surnom de Mamzelle, m'écrit fréquemment et minutieusement.

— Et pourquoi ce commerce entre vous ?

— Parce qu'il est mon compatriote, parce qu'il a l'âme tendre, — l'art militaire développe autant de sentiments affectueux que la finance en détruit, —et parce que, ayant besoin de lui pour être renseigné sur les gestes de Cyprien, j'ai comblé ce caporal de marques d'amitié et fait fructifier son argent !

— C'est invraisemblable.

— Merci. Mamzelle m'écrit comme il écrirait à son frère. Il me demande, dans sa dernière lettre, de lui envoyer un peu d'argent, car la marche, paraît-il, leur a fait beaucoup de bien ; ils doublent les étapes, attendu que Cyprien a la plus grande hâte de revenir à Paris pour revoir M""* Julia.

Julia. Il fut convenu encore qu'on allait mettre à leur recherche toute une troupe des plus habiles furets de la police parisienne. Enfin, Belenclos, qui voulait tout prévoir, et se garder contre les indiscrétions de Ramon et du hasard, raconta à Marthe qu'il venait d'avoir des renseignements sur Cyprien, vraiment vivant. Mais, à cause de Florme et de Stanislas, il croyait devoir les dissimuler pendant quelque temps encore.

Puis il alla à la préfecture de poUce, où il donna des renseignements si précis que, le soir même, ime douzaine d'honnêtes gens très rusés .cherchaient sur la butte Montmartre une vieille coquine de soixante ans, accompagnant une belle fille qu'elle avait enlevée. On en trouva beaucoup — j'entends de vieilles coquines — mais dont Louis Belenclos, appelé en confrontation, ne se montra pas satisfait.

Mionnet avait trouvé son oncle dans un état d'irritation qui n'était pas sans mélange de quelque joie ; il avait reçu beaucoup d'injures, mais il avaii fait une bonne affaire. M"*® Romanelle, accompagnée de Nazaire, était venue l'interroger sur les gens du septième. Lui, il n'en savait rien, sinon que c'était une femme malade, qui n'avait pas payé et qu'il avait mise à la porte, comme c'était juste. La belle dame voulait absolument avoir des renseignements ; elle était comme une désespérée, elle avait monté jusqu'au septième, et elle avait pleuré. ^lle était redescendue et elle avait dit : « Ce n'éUit

peut-être pas elle. » Elle avait demandé de nouveaux renseignements. Lui, il ne savait rien, et il était ennuyé d'être là comme devant le commissaire. Alors il avait pensé à deux petits médaillons en or que la petite était venue lui vendre le matin même et qu'il lui avait payé leur belle valeur, à une pauvre pièce de cinq francs prés ; car il était honnête, mais il fallait bien avoir son petit intérêt, et les conséquences. La belle dame avait de fins yeux, car elle avait vu tout de suite des lettres et des chifEres qu'il n'avait pas vus, lui, malgré ses lunettes u J.-P. 1846 » — Julia Pons, 1846, c'est la date de leur mariage ! s'était-elle écriée ! Et elle avait baisé les médaillons en pleurant plus fort que jamais. Il avait bien deviné qu'il ne ferait pas une mauvaise afif^e ; et, en effet, il avait cédé le marché avec deiètx: jpauvres pistoles de bénéfice.

Après qi;foi la belle dame avait voulu absolument savoir ce que M™* Pons était devenue. Mais il n'en savait rien de rien : La petite était descendue de bon matin. Elle avait rencontré devant la porte im homme grand et fort, qui se chargea de déménager pour peu de chose.

Ils étaient partis, à droite ou à gauche, loin ou près, à Paris ou à la campagne, il l'ignorait ; il ne se mêlait que de ce qui se passait dans sa maison. La belle dame était partie désolée. Le vieux domestique était revenu pour lui dire des injures, à lui Ploiehaye, dans sa propre maison. Il avait donc, en bon Picard, sauté à la gorge du Gascon,

qui l'avait saisi au collet ; 'tant enfin que lui, propriétairOy dans sa propre maison, après s'être entendu appeler Tron de Vair, ce qui ne lui était jamais arrivé, avait eu la blouse déchirée et la mâdioire légèrement ébranlée. Mais il lui restait encore un beau bénéfice.

Mionnet essaya — prudemmen;t — de savoir s'il était bien vrai que son oncle n'eût aucun j^enseignement sur le sort de Martille et de M°*® Pons, et, après des miraclçs de diplomatie champêtre, il acquît la certitude que le père Ploiehaye avait pu âbéir ^^ doute à Louis Belenclos et qu'il avait reçu de ^rgent de celui-ci pour mettjre ses locataixeâ deliors et les confier à l'ipjÇonnu qui avait |a^ le déménagement, mais que bien s^cerç^^ot il igno^t ce qu'^çs poimvaienjt êtrç dçven;aesl

Le lendemain matin, apj:ès avoir cojiché, moyejin^t J^apce, si^ l'unique chaisjç de jia lo^e (te son oncle, Mionnet, restauré par un sommeil de dix heures, se retrouva tout aussi pirudent, ma^i^ un peu moins effrayé pourtant. Il sentit renaître sa colère ep se souvenant des paroles de ce coqmn de Louis- Marie à Lazare : « Tu te trouveras là. Ploiehaye t'appellera pour porter, à un cinquième étage, le mobiUer de M"® Pons. JuUa ne pourra jamais monter toute seule des escaliers. Tu lui offriras tes services pour la porter. Dame, tout le monde glisse en ce pauvre monde, et surtout dans un escalier où l'on monte avec un fardeau. Je ne te demande pas de te faire ^and mal, ni de la laisser toiîjiber

ROSE-DE-NOEt. SSlt

le tï'ês haut. ïl n'est pas nécessaire qu'elle mèùrè ur le coup et on peut lui laisser le tempfe ùé8è^-. aire pour se réconcilier, à la hâte, avec son Créaeur. » ifefîoiriei comprît qu'il n'y aVaît plus rien . faire pour ïà pauvre femme. Mais il pouvait dû n.oiiïs, t6ùj[biirs prudèniment et ^ans parler ^é ^ciïi eniblé maître, èWaj^er de skùVër Cypriën, ce bï^vè ^ypTÏéii qhî avait ptis xtti drapeau à Ist bataille de 5olférinb. l^ais à (Jui dèmàndëi^ cdnSèîl ëh àës dSHmtes conjôtiètùres ?

Mfoiniët ^è dirigea vers ïa déniëtii^e de VhWé Briclië. II n'y étafît jiâs. tînè vieille servante, quî v^enaH chaque matin, pour Tamoûr de Èieti, riièftt^è le trdtible dans les feiiilïés d'un sfèrmoïi soleniifel que lè bon àbbé préparait depuis trois ans, asstlra à Mionnët qu'il ne rentrerait pas de bonne heiire. M"*« Komanèllè ï'àVaît envoyé chercher de bon matin et 11 àMt fait dîï*e â la vieille bonne qu^il allait avoir beâilèoup de courtes à faire. Miôtmet, assez découragé, alla sonner timidement chez M°*« feomânellè. Mais son aspect produisit un èflPét inattendu siir le vieux Naiaire qui, Vœû poché, et îurieùx, feférina violemmeiit la porte eïi cria;iït avec litië énergie méridionale :

— Fife de sangsue, bâtard de vâimplBre, va rejoindre ton coquin d'oncle !

Mionnet comprit que le sentier de la vertu èèt semé de fonces, et, Comme le temps étiait (îMt, il alla déjeuner au Luxembourg, au grand air, avec un beau pain blanc de deux sous. H se sentait bien

338 BOSB-OB-NÛBt.

accablé sous le poids de la responsabilité qui pesait sur4ui. Un instant, eflErayé de sa solitude et des dangers que son héroïsme, si mitigé qu'il fût, pouvait lui faire courir, il songea à se jeter dans Tiniquité et à se ranger parmi les victorieux, en faisant humblement sa paix avec Louis Belenclos. Sa conscience, où les inmiortels principes n'avaieut pu encore pénétrer, et son esprit^ que les journaux n'avaient pas encore éclairé, ne lui fournirent pas d'argument suffisant pour lui permettre de se ranger dans le parti, du plus fort. Il comprit d'ailleurs qu'il perdrait sans retour toute chance d'être aimé de Thonnête Robertîne.

Il poussa un gros soupir et se dirigea vers la maison d'Eugène Malahieude. Il sonna, resonna, carillonna ; on lui avait assuré que le peintre y était, mais qu'il n'ouvrait qu'après avoir entendu sonner pendant un quart d'heure et encore les jours où, étant nerveux, il goûtait moins aisément les charmes d'une sonnerie prolongée. Eugène était sans doute dans une de ces méchantes dispositions, car Mionnet, après avoir agité le timbre pendant vingt minutes, passionnément, comme au temps où il était enfant de chœur, et plutôt pour son agrément de musicien que par l'espérance de voir paraître quelqu'im, Mioimet vit la porte s'entr'ouvrir.

— Que voulez-vous ? dit une voix brusque.

— Bonjour, monsieur Eugène ; c'est moi, ne me reconnaissez- vous point ?

çgwTriMi* ^yi

— Non ; bonjour. ^'. \ /

— Mais c'est moi, Mionnet PloieÉsiye.

— Ah ! bien ; qu'est-ce que tu veûx:l^^

— Vous donner des nouvelles du pays, dfeê> x^ 3ondit Mionnet en regardant prudemment autour le lui.

— Au diable le pays ! il m'a bien réussi, le )ays ! Je n'ai que faire de nouvelles. Tu es une 3onne bête ; tu es gras, donc tu es marié, cela me suffit. Mais tu es trop gras, c'est honteux. 11 parait que Robertine ne te fait plus enrager.

— Mais c'est de Robertine justement que je veux v^ous parler, reprit Mionnet en soupirant.

— Eh ! je me moque bien de Robertine I Vat-en, tu reviendras me voir quand tu auras assassiné le père Longuaveine, ton beau-père.

— Mais, monsieur Eugène... dit Mionnet en pâlissant.

— Ah 1 oui, je t'avais promis de faire le portrait de ton sixième enfant. Il n'est pas possible que vous en soyez déjà là, en deux ans !

Il referma brusquement la porte, puis la rouvrit.

— Allons, mon brave Mionnet, il ne sera pas dit que j'aurai fait de la peine à im bon garçon. Tu étais presque aussi amoureux et aussi bête que moi, donne-moi la main. Mais, vois-tu^ les nouvelles du pays me font mal. Je n'ai d'autre joie que de travailler sans relâche, de souflErir en me privant de tout, — tu ne comprends pas, — et d'entendre cette sonnette longtemps sonner en me disant :

340 ROSS-DB-tOEX.

« C'est peut-être elle, ou quelqu'un qrd vient m'annoncer sa mort ! » parce qu'alors, crac ! Mais ce n'est jamais elle, c'est toujours uH homme Ma qui vetit (piB je fasse son portrait, où un garçon épicier qui me dematfdè : « Et avec ça ? » AdEfeu. Tiens, voilà pour boire un coup ou deux à la élttité des amoureux, moîi bdù gstrçôn.

Il pressia ndtte MiGfffnêt éb^ Wï sa p^oit^e, le repoctèsa et ferma violemment la porté.

— Ceflt É6vis ! mtirmtitait-a en essiîyàïit une larme et en rôgagnaht son ateiier, c^est rôlde pour un hotfûûe qtd n'a pKà dîné âvànt-hfer pour économiser le prix ffùife voitferê ; et te giteiix de Miotmët a Èittttait de bâlèts de e@ntfirancs q^e j'ai de gros sous ; msfis on est gentifis<nnme. U me semble que j'atfrftte volontiers dîné arrjourdTim. Bah ! qu'ést-ce que c'est la faim ? ça agace un peu, et d'ailleurs il me semble aussi que quand f ai très fsdm, je pense à mon estomac et moias à èHe.

Mionnet descendit l'escalier d'un pws fier. La vertu avait reconquis tous ses drbîtfe sur hii. Eugène se moquait de Robèrtîne, donc Mionnet avait eti tort d'être jaloux de lui. Eugène croyait Mionnet marié avec Robertine, donc ce n'était pas une espérance insensé que Mionnet nourrissait. Six enfants f Notre a^i ça^a ptusieurs heures à rêver et quand il se rèvèiîla, quand il oublia, ses lofants pour se rappeler M°»« Pons, Martilie, Cyprien et Lietiis Belèncios, ce fut pour prendre ime résolution qui Itd parut folle, mais sublime.

Il alla dire adieu à son oncle, qui lui promit de garder sa malle, moyennant deux centimes et demi par jour, prix débattu. Il sortit, interrogea vainement quelques voisins sur le chemin qu'avait pu prendre M"® Pons, et il descendit en courant la rue Saint-Jacques.

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