‹ Rose-de-NoëlChapitre 24 sur 31 · LE REMORDS · texte numérisé non relu

LE REMORDS

Le lendemain, Louis Belenclos écrivit à Stanislas qui le fuyait depuis quelques jours. Il lui disait gravement et brièvement : « J'ai tout lieu de croire que la vie de Florine est menacée. Je ne puis t'en dire plus. Je suis sur la trace d'un méchant complot. Mais MSi la prier de m'avertir dès qu'elle ressentira quelque souffrance. »

Stanislas courut chez M"® Romanalle. M. Ramon était seul au salon ; il se tenait penché sur une grande carte dont il piquait certains points en regardant \m livre ouvert à côté de lui, et qui était intitulé : V Itinéraire des Étapes. Stanislas fut frappé de la physionomie souriante^ de l'œil clair et intelligent de M. Fabrège, qui le salua en disant:

— J'ai connu la famille de Lesurques. J'étudie les lieux où fut tué le Courrier de Lyon. Ma sœur est sortie pour faire des recherches avec l'abbé

Briche.

242 ROSB-DB-NOBL.

— Et M"» Florine ?

— Chez elle, répondit brusquement M. Ramon en reprenant ses études topographiques.

Il sepibla à Stanislas que sa fiancée ayait tressaUU et rougi légèrement en rapercevant, et qu'elle repliait avec une nuance d'embarras un journal dans lequel il crut reconnaître cette feuille remplie des louanges d'Eugène Malahieude.

— Ah ! dit-il avec un peu d'amertume, vous êtes flère qu'on ait fait de vous une muse, une muse qu'on admire dans tout Paris.

;FlonQe lui tendit la main avec son sourire habituel, bienveillant et froid. La conversation continua vague, distraite, coupée par les rêveries qui paraissaient être devenues plus fréquentes en l'esprit de la jeune fille depuis qu'elle avait revu Eugèae. Stanislas, lui aussi, sentait ses préoccupations s'accroître à mesure qu'il approchait de ce bonheur dont il se sentait si indigne. L'amour qui lui avait élevé l'âme, la pureté de la jeune fille qui l'avait aidé à comprendre la beauté morale, la confiance et l'estime que lui montrait Florine, tout lui devenait occasion de remords, poignants jusqu'à l'obsession. Il voyait dans la froideur même de sa fiancée une punition juste et providentielle de ses tentatives criminelles, de ses fourberies. Il se disait que l'aveu seul pourrait ramener la paix et la fierté dans soù âme. Mais quelles seraient les conséquences de cet aveu ?

Après avoir quitté Florine brusquement, en sen-

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tant les oonjSdènces prêtes à lui échapper, il se rendit chez Louis. Celui-ci était absent, lui dife*oni jusqu'au lendemafai.

Les deux jeunes gens ne se rencontrèrent^que le lendemain* soir chez M^^ Romanelle.

Quand ils y arrivèrentj le salon était^ enisopè vide.

— Eh bien, dit Louis à mi*-voix, j'espèopeque'jè sms un ami précieux, et que je paie mes dette» ea riche monnaie. Seulement, ne m'interroge pas' sur le danger qui menace Fibrine. Je veille^ que' côlft' te snfiSse.

— Merci, répondit Stanislas, je me fie à toi; tu sais que ta conduite en cela te fera'demoiim ennemi implacable ou un ami dévoué à' jamais* Merci encore; et je te demande pardon de t'avoir fui* depuis Fautre jour. Mais tu as bien tEsau la' promesse que tu m'as faite, n'est-ce pas ?

— Quelle promesse donc ?

— La promesse d'abandonner tes projets ^ contre Gyprien ?

— Ah ! bon ! Nous en reparlerons. D'adlleurs, cela ne te regarde pas. Je prends l'afEaireà mon compte.

— Non, reprit Stanislas en s'animant, ce serait combler la mesure ! Cette fois, je ne veuxv plus de lâcheté. J'ai été ton complice, c'est moi jadis qui l'ai désigné à tes coups.

— Ta^ ta, ta ! Mais ne crie pas comme un paon, tu te sers de phrases qui seraient dangereuses s'il

n'était pas évident que tu récites des vers de tragédie.

— Assez de plaisanteries, parle, et ne me fais pas perdre le peu de calme qui me reste.

— Ma foi, j'ai fait tout ce que j'ai pu et j'ai passé deux heures dans un septième de la rue Saint- Jacques qui me rappelait désagréablement mon sixième de la rue Mouffetard. Mais il n'y a pas eu moyen. Julia m'a résisté. Je n'ai pas pu désarmer Cyprien suffisamment. Il faut, dans ton intérêt comme dans le mien, qu'il disparaisse.

Stanislas tomba, comme affaissé dans un &uteuil. Puis il se releva vivement.

— Eh bien, non ! cria-t-il avec colère, non, je ne le permettrai pas. Je m'y opposerai de toutes mes forces, dussé-je...

— Lui servir de garçon d'honneur quand il mènera Florine à l'autel...

— Eh bien, messieurs, dit Marthe en entrant, suivie de son frère et de son amie, vous paraissez lancés dans une discussion vive et intéressante. De quoi s'agit-il donc ? Voyons, monsieur Louis, distrayez-nous un peu, Florine devient si préoccupée, si morne ; et moi, dans mon anxiété, je crains de perdre l'esprit. Voyons, de quoi s'agit-il ?

— Mon Dieu, répondit Louis, de quoi pouvonsnous parler ici, si près de vous, en vous attendant, sinon de tendresse ? Mais vous me parliez de votre anxiété ?

— Oui, je cours depuis deux jours comme une

folle. Rien de notre pauvre Julia ! Et mon frère qui m'inquiète ! Je le connais assez pour savoir qu'il rêve quelque chose de nouveau ! Enfin, votre frère Tabbé vient d'avoir une idée que je trouve luraînetise. C'est d'interroger tous les enfants qui fréquentent les catéchismes, les écoles gratuites, sur les gens qui ont emménagé dernièrement dans leur maison.

— Aie, l'animal ! se dit? Louis, l'idée est bomife. Nous verrons demain à paralyser vos mauvaises intentions, monsieur l'abbé. Quant à toi, StanidSa», qui me menaces aussi, attends, mon garçon. C'est une idée excellente, oontinua-t-il à haute voix, sauf erreur. Nous l'examinerons. Mais maiirtenanfe permettez-moi de vous engager à ne pas vous pré*occuper davantage. Vous avez le teint animé, l'œil fiévreux , les étrangers vous trouveraient plus belle encore que tous les jours. Mais vos amis ne doivent pas être égoïstes, et le docteur Belenclos prohibe les idées noires.

— C'est un aimable médecin, dit Marthe en hri souriant affectueusement, et je prierai son parent, mon ami monsieur Louis, de le remercier de son amicale ordonnance. Mais voyons votre discussion, une discussion intéressante, si j'en juge par la figure animée de M. Stanislsls.

— Jl est vrai, madame, dit vivement celui-ci, que je suis un peu indisposé. Si mademoiselle Florine voulait me permettre de lui dire quelques mots en particuUer, je me fie à Louis pour vous narrer l'histoire. Je prendrais congé de vous.

S46 ROSB-DE-NOEL.

■fci^M»«aa*a

Marthe sourit.

— N'est-ce pas, dit prestement Louis^ qu'il est bien poli. Mais il faut lui pardonner ; l'approche du bpnheur lui fait tout oubUer. Ne lui pennettez rien, mademoiselle, croyez-moi- D'ailleurs, vous êtes un des juges de la discussion.

— Écoutons donc, Stanislas, dit Florine, enchantée peut-être d'échapper à un tête-à-tête.

— Quand j'aurai fini tu seras libre de faire les confidences les plus folles, continua Louis avec un sourire railleur.

Stanislas s'assit après avoir jeté sur sa fiancée un regard soumis et attristé, et il écouta distraitement d'abord, puis bientôt avec angoisse^ le récit de Louis.

— n y avait hier soir une toute petite réunion chez un aimable bas-bleu de la rue Cassette. Vous ne la connaissez pas, je crois, mesdames ; en tout cas, je ne veux pas vous la nommer, de peur de vous amener à reconnaître le comte et le vicomte dont il va être question. Car il y a un comte et xm vicomte, et entre eux deux une aimable brunette. Ce n'est pas une blonde, n'est-ce pas, Stanislas? non une belle brune, que je nommerai Agnès, pour la rendre à jamais méconnaissable.

Agnès adoré le comte qui l'aime un peu, et elle est aimée passionément par le vicomte qu'elle n'aime guère. Vous voyez la position. C'est bien cela, n'est-ce pas, Stanislas ? Que pensez-vous qu'il arriva?

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— Le vicomte cherche à tuer. le comte.

— Justement. Mais comme ce vicomte manquait de bravoure, — je dis bien tout, n'est-ce pas, mon cher — il ne chercha pas à lui mettre vaillamment un peu de fer dans Testomac, mais à le pousser par derrière dans quelque grand trou.

— Le vilain homme, murmura Marthe.

— Attendez. Le comte fut sauvé. Alors, le vicomte qui était aussi sournois que peu vaiQant, aussi habile que riche, paya quelques coquins d'esprit qui végétaient dans son entourage. Ceux-ci (à l'aide d'une série de manœuvres, tellement fines et tellement immorales que mon pauvre esprit n'a pu ni voulu en garder le souvenir) travaillèrent à discréditer le comte dans l'estime d'Agnès. Ils y réussirent.

— Il y a une chose que tu ne dis pas, s'écria Stanislas d'une voix tremblante qui essayait eu vain de paraître cahne, c'est que le comte prêtait, par certains côtés^ le flanc à la médisance.

— Oui, reprit froidement Belenclos, et c'est pourquoi le vicomte le fit calomnier. Car c'est une chose remarquable, continua-t-il avec un sourire d'une étrange expression, que la Providence nous punit toujours d'un peu de mal que nous avons fait, et qu'elle emploie souvent pour cette digne œuvre l'entremise de gens très coquins dont elle se réserve la punition dans l'autre monde. Il y a des gens qui aiment mieux cela... dans le douté. Mais je continue. Agnès perdit un peu de son estime

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pour le comte, son fiancé, et un peu de ses espérances de bonheur, mais elle continua d'aimer.

— Pauvre fille, murmura Florine.

— C'est alors que le vicomte se montre daos toute sa splendeur ; il faut dire aussi qu'il était aidé par d'habiles gens. C'était bien cela, n'est-ce pas, Stanislas ?

— Oui, par d'habiles coquins, répondit celui-d d'une voix rauque-

— C'est ce que je disais. Le vicomte songea à quelque chose d'assez fort : il exploita ou plutôt fit exploiter et développer tous ceux des défauts du comte qui pouvaient l'éloigner d'Agnès, toutes celles de ses qualités qui pouvaient lui faire prendre Agnès en dédain ou en indifférence.

— Eh bien 1 demanda Marthe avec intérêt.

— Il réussit cette fois. Le comte quitta Agnès.

— Vos deux hommes sont deux misérables, dit M°*® Romanelle d'un ton dédaigneux.

— Moi, je sais bien ce que j'en pense, dit Louis. Mais, que pensez-vous démon vicomte, Florine?

— Il me semble toujours, répondit celle-ci en haussant les épaules, que de tels monstres sont hors de l'humanité.

— Attendez la fin, dit sourdement Stanislas.

Excusez-moi, continua-t-il en s'éloignant du cercle lumineux tracé par le feu et les lampes de la cheminée, j'ai un peu chaud. Continue, Louis, et tâche de raconter la seconde partie de l'histoire aussi niinutieusemént que tu as mené la première.

— Il faut dire, pour la défense du vicomte, qu'U aimait sincèrement, passionnément, follement. Si bien que le comte ayant disparu, Agnès, après avoir convenablement porté le deuil de ses illusions et de ses fiançailles, se laissa toucher par cet amour.

— C'est bien étrange, murmura Florine.

— Non, reprit avec animation Stanislas, car Louis ne vous dit pas que son... vicomte avait senti son âme s'élever avec son amour, que son intelligence, son caractère s'étaient purifiés à côté de cette pure... Agnès ; qu'il était devenu délicat, sensible, d'une délicatesse morale qui touchait à la sainteté, d'une sensibilité je dirai presque virginale, si bien qu'après avoir longtemps, prudemment et lâchement lutté...

— Quelle animation ! s'écria vivement Louis.

Heureusement, ces dames savent que tu as depuis plusieurs jours quelques accès de fièvre causés par le printemps, l'impatience et l'amour ; sans quoi, elles ne pourraient comprendre l'action que tu déploies dans ce récit. Laisse-moi continuer, cela vaut mieux, mon cher... Je continue ta phrase... si bien qu'un jour, poussé par un remords âpre, tournant à la folie et à la manie, il vint tout avouer à Agnès.

— - Oui, c'est cela, murmura Stanislas.

— Eh bien ! la question était de savoir si Agnès devait lui pardonner ou le chasser. Que jugez- vous^ madame ?

— Elle devait lui pardonner, rameur peut Texcuser et le vicomte a réparé sa faute par sa franchise, dit Marthe.

— C'était mon opinion. Mais d'autres disadent qu'Agnès ne pourrait jamais oublier cette lâcheté, cette série de sournoises et viles ruses qui l'avaient fait tant souffrir et lui avaient enlevé cruellement un amour qui avait été si grand et si doux. Que jugez-vous, Florine ?

— Je p^ise comme ces derniers, répondit froidement celle-ci. Agnès ne peut oublier.

— Et vous pensez, dit Stanislas d'un ton qui avait quelque chose de suppliant, qu'un amour pareil, si passionné, si dévoué, ne pouvait pas l'excuser ?

Florine avait baissé la tête en réfléchissant.

Ramon était resté absolument indifférent à tout ce qui s'était dit. Les trois autres semblaient attendre avec émotion le résultat des réflexions de la jeune fille.

— Eh bien ! non, ndn, dit fi^oidement Florine. Je veux bien croire à votre dieu, à l'amom^, à cette mystérieuse puissance qui produit des tendî^esses et des dévouements, des sacrifices que l'amitié ne peut expliquer et que l'estime ne saurait suffisamment récompenser. Mais je ne reconnais son existence que s'il pousse à une générosité plus grande, à un dévouement plus persévérant, à un plus noble sacrifice. Cette passion, qui emploie la bassesse et le crime pour se satisfaire, ce n'est pas l'amour,

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c'est régoïsme. C'est une passion comme l'ivresse, la gourmandise ou ravarice, aussi honteuse, auissi haïssable. Votre vicomte est un misérable qui pourrait invoquer pour voler la bourse de son ami les mêmes excuses que Tamour lui fournit pour dérober au comte sa fiancée. Il lui eût prÎB sa tenmie au nom du même amour et avec les mêmes axcueios.

— Vous avez raison, et je m^e rauge à votye avis, dit M"® Romanelle, qui se souvint de.JuUo.. Mais qu'avez-tvouâ, monsieur Stanislas ? Qxl croirait que vous allez vous trouver mal.

— C'est vrai, répondit celui-ci d'une voix éteinte, je souffre un peu... de la chaleur.

— Eh ^ien ! dit Louis, n'avais-tu pas quelque confidence à faire à mademoiselle ?

— Demain, plus tard, s'il vous plaît. Permottezmoi de vous s^uer.

Il se leva lourdement et s'éloigna sans lever les yeux. Louis, après quelque apologie, prit congé et sortit. Stanislas avait déjà quitté l'antichambre. Louis y trouva Ramon qui l'avait suivi et qui lui dit à mi-vols: en le r^ardant fixement :

— Tu n'as pas reçu de nouvelles lettres ?

— Pas la moindre.

— C'est toujours demain soir qu'ils doivent quitter Melun ?

— Oui.

— Il y a deuix routes, mais j'ai bien étudié le pays. Tu sais ce qui t'attend si tu m'as trompé ou si tu l'as averti ; j'ai pris mes préog^utions»

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— Lesquelles ? Mais qu'importe, je ne vous ai pas trompé.

— Quand me rendras-tu ces lettres de Marthe à Lazare ?

— Mais quand vous voudrez. A votre retour.

— Et, demanda Ramon, tu es bien sûr que Farsenic que donnent les pharmaciens, même en province, est le même que celui dont on se sert pour tuer... les rats.

— Hé ! là 1 pensa Louis, j'ai besoin de Florine, c'est un otage ; elle me garantit contre les velléités de remords de ce vertueux Stanislas. Heu I répondit-il, Tarsenic est une drogue arriérée ; on ne s'en sert plus guère que quand on veut procurer à ses ennemis une jeunesse éternelle et les rendre gras à jamais. Si vous voulez, à votre retour, nous causerons morphine ou bruccine. D'ailleurs, il ne faut pas courir plusieurs... rats à la fois.

Ramon s'éloigna la tête basse. Louis descendit en se frottant les mains. « Je ne crois pas^ se ditil, que notre Cocquempoix songe à se confesser, maintenant qu'il a vu qu'on lui refusera l'absolution. »

Le lendemain, quand Belenclos rentra chez lui, vers la fin du jour, on lui apprit que Stanislas était venu plusieurs fois, qu'il avait paru désolé de ne pas le rencontrer et qu'enfin il était entré dans le cabinet, où il attendait.

— Sacrebleu I mon pauvre Stanislas, quelle mine tu as ] tu as l'air d'un spectre, dit Louis en approchant de son ami.

— Je suis brisé, répondit celui-ci dWe voix sourde, je suis fou, je crois. Je n'ai pu rester chez moi, je ne sais où j'ai passé ma journée, j'ai couru dans les églises, je suis venu plusieurs fois ici, me voici; Et Cyprien ?

Louis tira tranquillement sa montre.

— Dans quelques heures, le dernier obstacle n'existera plus.

— Voyons, Louis, je t'en supplie, ne commet»

pas ce crime. Ou bien seulement dis-moi où et quand il doit être commis. Je retrouverai des forces pour courir à l'aide de Cyprien.

— Jamais, répondit Belenclos du ton d'uhe inébranlable conviction. Mon malheur veut qu'au lieu d'avoir en toi un aide, au moment où je travaille à te donner ce que tu regardés comme xme félicité suprême, je trouve un adversaire. Hier, déjà, tu m'as forcé à te traiter comme un enfaiit, à te montrer, par une preuve irrécusable, la sottise des aveux; aujourd'hui, tu me forces à te traiter comme un' homme pusillanime, à qui l'on ne peut même pas confier les précautions prises pour son salut et son bonheur. Soit. Je suffirai seul à la tâche. Tu ne sauras rien ; mon amitié déhcate t'évite même le fardeau de la plus légère compUcité.

— Mais n'e^lrce pas moi qui ai attiré sur lui toute ta cruauté ! N'est-ce pas moi qui t'ai aidé à persécuter ce pauvre garçon, si brave, si aimant, si inoffensif, qui croyait si généreusement à mon hypocrite amitié ! Quel mal a-t-il jamais voulu me

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faire ! Quelles marques d'affection ne m'a-t-il pas données I Et dans quel abîme de misère ne t'ai-je pas aidé à le jeter depuis cette nuit de neige où, lâchement, lui si misérable et à moitié mourant, je voulus le tuer I Ah ! tu as bien raconté hier toute cette intrigue à Taide de laquelle nous l'avons chassé du pays, après l'avoir torturé et déshonoré. Et la pauvre Rose-de-Noël, combien ne l'ai-je pas fait souffrir ! Et quand je pense qu'en ce moment même, ce pauvre et brave garçon tombe sous les coups de gens que j'ai armés et payés !

— C'est un véritable coq-à-l'âne. Tu es malade, va te soigner, et laisse-moi tranquille ; mais, en tout cas, ne crie pas comme une oie en détresse, dit froidement Belenclos.

— Eh ! oui, je suis malade, je le sais. J'ai la tête en feu et le cerveau comme dans un buisson. Mais je sens là, au dedans de moi, dans mon âme, oui, quelque chose qui parle, qui se plaint, qui m'humilie, qui me conseille, oui; je l'entends sans cesse ; et toujours c'est de crime et de vertu qu'il s'agit. Et ma maladie, ma foUe n'est venue que parce que j'ai lutté contre cette voix. Crois-tu que je n'ai pas répondu tout ce que tu pourrais répondre. Ah 1 J'ai été cent fois plus éloquent que tu ne pourrais l'être, et tu ne peux plaider aucune circonstance atténuante que je n'aie pas plaidée. C'était inutile. L'œil hmpide et pur de Florine était là qui me regardait sans cesse , et il me faisait honte de mes sophismes. Plus je m'approchais

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d'elle, si déKcate^ si siacère, plus je rougissais de moi ! Est-ce la maladie cela ? c'est le remords.

— Voilà un gaillard qui a juré de me convertir au surnaturel, murmura Louis en haussant les épaules. Voyons.

— Tu ne me comprends pas. Crois-tu que je me comprenne moi-même ! Mais quand je suis près d'elle, ah ! comme je suis convaincu sans avoir besoin de comprendre ! Comme je sens que je salis sa main en y posant mes lèvres, que j'empoisonne l'atmosphère qui l'entoure ! comme je sens qu'elle ne m'aime pas, et c'est la punition. Comment ce noble cœur pourrait-il s'attacher à ime âme basse comme la mienne. L'instinct que Dieu a mis dans tous les êtres l'avertit.

— Ça, c'est raide, murmura Louis. Le monde finirait bien vite, si cet instinct-là ressemblait à l'odorat.

— Et j'ai beau lutter , je sais qu'une seule chose peut encore me sauver^ le dévouement ou la franchise ; il faut que j'aille risquer ma vie en sauvant celle de Cyprien ou que j'aille confesser nos crimes à Florine.

Louis se dirigea vers im guéridon, prépara un verre d'eau sucrée et l'apporta à Stanislas. Celuici prit le verre et le jeta avec colère dans le foyer.

— .11 y avait de la fleur d'oranger^ dit tranquillement Louis. On dit que c'est bon pour les nerfe et, je te l'ai dit, les remords ne sont rien autre chose que des nerfs à qui il manque un peu de

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fleur d'oranger. Es^ta capaMe de m'ëeouter et de me comprendre ?

— Parle.

— Moncher, vois^tUvla vieh»iii&ineiï'6St^({a^tm^ préjugé, le meurtre est un mot ; c'-ertccœftmefîtiiw* le reste, une question d'échange^: nuisez^^voud plus à rhumanité en lui prenant teUe- vfe, ou em la pri-^ vant dubien!queit€Ûe)mor<;'faeilite!t'G'estitôuteil& question. TraroilleK^-voaB^au progrè»>aiKnid>âi>fat^ saut une* guerre: injuste qui se Tésume^aa fondées cent miUe.assassmats ? Vous dev^zi Ia> fidra» Dëvè» loppei^yous la civilisarkion; en ertenninant dœ^tri^ bus d'innoeeaka^ Indiena) Ghinois^» «AsrabesrouJa]^' naîs^t C'iOst i^ien. Extermines^. C'èst'toute; la; gsonde* politique. Est-ce que tu cit>is' que leâ^ girànd» hommes qui ont donn^iiuei seoousse^immeiise-au char: enrayé <le l'UutEBUiité, les Gésaiv lesfLoui^^m^ les RichèHeu, les Cromwell, les Frédéric de Ptosébi) et Marat', et Robespierrev pltisr^^alndji- que^teus les autres^^ respectaient lai vier h«ma«ie 1 AHesa* done. Eh bien! les bourgeoiis forts «sentent qufil»' ont> àunmomeittidonné^ àfremptnvde^^offlées àk* Louis XI et à la Danton. Et tu croiapquëimoi^qui' sais que j'ai ai me prépamr une g^^ande existenee d'éoonomiste, d'homme politique <, d'indtistrM'^ d'homme d^État peut^re^ xmi qui dois amélioarer le sort de milliers d'êtres^^ je reculerai deyaiit un meurtre ? Pa» plus que devant un mensonge 'pour sauver la vie à mon enfant.

— Je nç te comprends pas, murmura Stonidas.

Aos&tDF-^fOBL. an

— Je m'en t^oute. Je v^ux dire que je n*ai nulle hésitation, et que tu n'as nul remords à craindre quand tu seras goéfi. Seul^neut, ma théorie sur rii]:mQ$^^^oe 'de l'ags^ssinat ^st d'une m&e en scène '$»c^rwse. 'Les hommes d'État tiennent à evoir le dxiwopale de l'^exercer. Je «e leur en veux pas. iElJfi {S^ait, «eaa effet, d'un eîtefics^œ périlleux eaxive l^jmioB d'xm i0B de ^ueux. Us seipex^uaderaient î^ojontiei^îqu'ils ont fait avaneer le oh»rdu progrés Qji t^nt un y<àmi chaque lois qu'ils ont besoip de cent francs. Il faut donc se prouver sa iorçe et la légitimité de ses actes, en CQUflimriaii^t les préjuge nm» <|«ie les 'préjug^ Iç jsachq^t et se .ptoâg»e9,t.

— Je te comprends mieux, dit StwÛQlas d'une .voix i|)j^, «t je ireoonsidis :^en o^s idée» odieuses à l'aide td^s^isieUes tiu as pendwit si longtemps iètm^é i^ Yoifi diO im Qomçi^m^. Tu veux dire €^€(X^ ^au^ le 4ix>it.diB se c^roireôiaïQQ^nît qiuaod <wt jMira :^mmis Jbfabil^ment un g^cwà ^ frui^ueu^ crîm6 sfVQS que les gendaiwes le sachent.

— Jïttiocîent toi-^même ! Qu'importe ce quô tni peux penser ! Tu as les mains iliées, et tu ne sauras rien, non, ima. J'ai arrangé artistement cette derniédse affaire, après laquelle Favenir s'ouvre pour moi éblotiissant de perspectives radieuses, de promesses immanqualdes. Si je m'amusais à Timpiété, je dirais que je puis défier Dieu. J'ai tout p^vu, j'ai pris toute précaution ; j'ai douUé ^et triplé les fils aux endi}oit6 folbtes de ma comibinaison. J'ai

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prévu même le pire, même la ruptm^ des câbles les plus solides.

Stanislas se leva brusquement.

— Il y a une chose que tu n'as pas prévue pourtant, c'est que je te dévoilerais, et je vais le faire.

— Si, je l'ai prévue et je t'ai lié hier soir. Je t'ai prouvé qu'une trahison te nuirait plus qu'à moi.

— Tu ne m'as pas lié. Tu n'as pas tout prévu ! Tu ne pouvais savoir ce qui se passe dans un cœur qui n'est pas entièrement corrompu! Et je vais tout dire.

Louis tressaillit.

— Oui , tout ; Florine me pardonnera , et, en voyant mes larmes, elle s'attendrira ; elle a parlé hier de la franchise...

— Oui, en disant que le vicomte Stanislas n'en resterait pas moins à ses yeux un misérable.

— Non ; elle comprendra bien que non, quand je lui ouvrirai mon cœur tout entier. Ce Cyprien, elle ne l'aime plus, elle ne peut plus l'aimer. Au moins, quand j'aurai tout avoué, j'aurai évité à Florine l'amitié d'un être tel que toi ; j'aurai récompensé le bien que Marthe a fait à Florine en l'empêchant d'enchaîner sa vie à celle d'un misérable. Moi, je pourrai entendre parler de vice et de vertu sans baisser les yeux, d'hypocrisie sans rougir ; et si Florine ne m'aime plus, s'il faut me tuer, au moins je pourrai soutenir en face son dernier regard. Je suis fou, n'est-ce pas ? Cela, tu ne l'avais pas prévu, misérable hypocrite !

Stanislas écumait, ses yeux lançaient des éclaii^s et ses bras tremblaient comme ceux d'un vieillard. Il se dirigea vers la porte. Louis le saisit par le bras.

— Voudrais-tu m'empêcher de sortir? s'écria Stanislas en tirant un couteau de sa poche.

— Non, mais j'avoue que c'est parce que cela m'est impossible.

Il se dirigea à son tour vers la porte qu'il ouvrit, attira son compagnon et lui dit à l'oreille :

— Fais ce que tu veux, mais souviens-toi que, si tu me trahis, Florine est morte. Moi seul puis protéger sa vie menacée. Va maintenant, triple imbécile ; je n'ai même pas de colère contre toi.

Il poussa son ami dehors et ferma la porte sur lui.

— Ouf 1 murmura-t-il en essuyant son front.

Quelle tuile ! C'est grave cela !

Il se promena pendant quelque temps de long en large.

— Voyons , voyons, rattachons tous nos fils à cette nouvelle position. Mais quelle est-elle ? Vat-il se taire, parler à moitié ou tout dire ? Est-ce assez curieux, ces remords ?

Il continua à réfléchir.

— Eurêka ! se dit-il en faisant claquer ses doigts. Je crois que j'aurais fait le Mariage de Figaro y si Beaumarchais n'avait pas pris les devants.

CENTRAL4»HICCr^^lON

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