‹ Rose-de-NoëlChapitre 26 sur 31 · LA VEILLÉE DOULOUREUSE. — L^ X^EI^XIÈME A · texte numérisé non relu

LA VEILLÉE DOULOUREUSE. — L^ X^EI^XIÈME A

L'obscurité arriva bientôt, profonde. Nauçaire entra dans le salon pour ^umer les Jf^pes.

Les trois personnes ét^ent j^^v^ttos. Ma^^ ^ Florine tachaient d'apaiser le troubje de Içur cfBnr Louis semblait se ccôiformer à leur tristaisse; et prévoyant de nouveaux obst^açlçs, ^1 .rassemblait ses i4ées pour faire vai^a^nnient fyçe ^ tou3 lesinci' ,4ents menaçants.

On sonna encore, paais si viojeniweftt, qyp ^ trois personnages fimnt ipi SQVil)resaut.

— C'est M"® JE^pbertine Longjj^sveiae. P .donc..., dit le vieux N929ii;e à la porte du saloB-

La jeune fermière .entra de son pas Aeste et * ;6e jeter dans les bras de Florine.

— Ma bonne Rose, murmura-t-elle en couvranî sa cousine de baisere, comme je souffrais de ne pas te voir!

— Soyez la bienvenue, ma chère Robertine, i' Marthe en embrassant à son tour la jeune paysanne) quoique vous veniez dans un triste mojment.

— Un triste moment ! Ne m'as-tu pî^ éorit, Flo* m^i qm tu v^ t^ marier ?

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Fidïlnô hatissa les éjiaules avec un douloureux sourire.

— Bon, tant mieux ! s'écria Robertine eii riant, ne nous marions pas. Tu ne:., dévoreras jamai^âautant d*ainoùreu:t que moi. Louis-Marie Briche ! contfaïua^-eUe d'un ton de froide et mépriààntef* surjitise.

ÉUë se^ détoumia pour regarder autour d'elle. Cette atmosphère cliaude et parfuniéfe, cette doùce^ clarté^' ces riches menbles, ces cadres; cei& albums, ce^ bîjoirit' brillants; tout cet enisemble' d^un gôût^ dëlîcîat et ch'aWnânt là liâVissâîtet TéJDièHèîllàifc Elle reporta ses regards sui^'sà'cbùJsinè; dbht Fai^ sâilcJë et* là facile élëgaïïce ravalent* frâppéë tout d'abord. Elle lança im regard furtif dans une grâridè^ glâcë'^qui Itd* rêtiVôy àt' sa prtpfe irctagë ' d'une façon pëtl flàtÉèùsé'.

ftdb^rtiÈte avait' tdtljbiffs sa jolie fîgtii'e' fraftchë^ ef niùtîiïè et' seë yèili noirs pétillants de jôyefiisè mâtice,' mais cêtfer fi^re était bieii- rôùgè sOus ce' chapeau' nëiif' qtd était à' la mode dé Tan pàsâé; sôïi'mànteîèt^dë dtàp, qiii uvaît si peu servi, séÉdblalt'vénîï' de chez une revendeuse; sa belle' robe' dé soie noire, étroite et sans volants; paCraîésàit être' une jupe; et' ses^ gi*osses mains ' se gonflaient dân&'seâ'gaïït^ frais" de 'façon à faire crâindtëutie^ cataàtrophé' éclatante.

RoKértinè' était intelligente et n'était pas envieuèë, elle comprit immédiatement qu'elle avait* une touiiiûre absolument champêtre. Elle en prît'

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son parti, et se sentit d'autant plus à Taise qu'elle était plus évidemment paysamie.

— Vous êtes étonnée de vous voir ici, Robertiiie? dit Louis avec une ironie impertinente.

— Non, répliqua-t-elle sèchement, je suis étonnée de vous y voir. Tu m'habilleras, eh ! Florme, quand tu auras besoin de montrer tes parents, continua-t-elle en riant ; je regrette bien d'avoir perdu une heure pour aUer à im hôtel, en arrivant à Paris, afin de me faire belle. Mais je suppose qu'il est permis à une bonne paysanne de mettre les pieds dans le plat et que je suis chez toi, c'està-dire comme chez moi ?

— Vous êtes absolument chez vous, ma chère Robertine.

— Merci, ma chère madame RomanéUe. Alors, je meurs de faim ; je suis partie à sept heures, ce matin, du Fort, et sauf un morceau de pain et de lard que nous avons mangé sur le pouce, à la buvette du chemin de fer, à Amiens, en prenant pour nos quatre sous, — c'est rudement cher, —un verre de bière, sauf cela, je n'ai rien pris, et tous les jours, à cette heure-ci, j'en suis à mon cinquième repas.

— Nous ? dit Louis ; je pensais bien, en effet, que la belle Robertine n'aurait pas reçu de ses nombreux amoureux la permission de venir seule à Paris !

— J'avais, en effet, deux compagnons, répliqua tranquillement Robertine, en regardant Louis fixement, c'étaient Mionnet et le père Belenclos.

— Mon père ! s'écria Louis avec une agitation lont il ne put immédiatement triompher; il est 5ans doute chez moi, et je vais...

— Chez vous ? reprit Robertine d'un ton méprisant, non !

— Ma chère Robertine, dit Marthe, je sais que sTous avez toujours été un peu en querelle avec M. Louis, mais j'espère que vous ferez la paix : il est un de nos plus chers amis.

— Et si je vis encore, à l'heure qu'il est, c'est peut-être à lui que je le dois, dit Florine.

— C'est une dette que tu payeras avec les intérêts, ma pauvre Florine, murmura Robertine.

— Vous êtes trop rancunière, Robertine, dit Louis qui avait retrouvé tout son sang-froid, et vous ne pouvez pas oubUer cette comédie, de mauvais goût peut-être, que je jouai au Fort, il y a trois ans. Hélas 1 je voudrais bien encore être assez jeune pour avoir idée de la recommencer. . . Mais vous ne me dites pas les causes qui ont amené mon père à Paris.

— Florine, ma pauvre cousine, je suis prête à tomber en faiblesse. Je veux bien pourtant raconter mon histoire, non, la première partie de mon histoire, mais à condition que nous irons immédiatement souper.

— Nous dînerons quand vous voudrez, ma chère Robertine, dit Marthe en soupirant, car je crois bien que nous aurions tort d'attendre mon frère plus longtemps,

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— Dîner I Ah ! oui, c'est vrai. Vous déjeunez à une heure, en vous levant, et vous dinez au moment où nous allons nous coucher. Voici mon histoire : Je ne devais venir que la semaine prochaine ; mais la compagnie m'a tentée. L'autre jour, vendredi matin , qu'est-ce qui tombe au Fort ?

Mionnet, plus amoureux que jamais. Ma foi, je l'ai reçu mieux que je ne l'aurais cru moi-même : on vieillit ; Mionnet est moins sot; il l'est toujours assez pour faire un bon mari ; il a bonne mine. Mionnet, au comble du bonheur, me confia qu'il avait quitté Paris pour venir me voir. Je vis bien qu'il me trompait et qu'il était préoccupé ; il me l'avoua, mais il ne voulut me rien dire de plus. Il était évidemment effrayé. L'affaire était grave, compromettante ; et le pauvre garçon, tout en suivant bravement les conseils de sa conscience, suivait aussi ceux de la prudence : il craignait d'attirer sur lui la vengeance d'un homme puissant et violent.

— Je crois que nos soupçons se confirment, dit Marthe à Louis.

— J'écoute de toute mon âme, dit celui-ci, pour voir si quelque mot ne sera pas pour moi le point de départ de toute une révélation.

— Il courut dès le lendemain chez le père Be-

lenclos, qu'il avait décidé de consulter. Ils eurent

ensemble une longue conversation, dans laquelle

ils résolurent de venir à Paris. Je les priai de m'at-

tendre jusqu'au lendemain, qui était ce matin, et me voilà.

— Et VOUS n'avez pas su ce qu'ils venaient faire ?

— Oui, je l'ai su^ en partie du moins, mais c'est grave ; cela nous couperait l'appétit, et je ne parlerai plus qu'après souper, après dîner.

Marthe, encouragée par les regards de Louis, insista un peu ; Robertine tint bon. Il était évident d'ailleurs qu'elle souffrait ; elle pâlissait à vue d'œil. On alla se mettre à table. Le dîner fut triste. Les deux dames étaient silencieuses, Robertine fort occupée ; et Louis, vraiment artiste en fait d'intrigue, était homme à mourir mélancoliquement de faim, avec un formidable appétit, en face d'ime table bien servie.

— Eh bien ! dit Robertine quand on revint au salon, j'ai tenu ma promesse ; j'avais promis à Mionnet de ne parler de rien avant que huit heures fussent sonnées.

— A Mionnet ? dit Marthe.

— Oui, répondit gravement Robertine, et le pauvre garçon me touchait bien, car U tremblait en me faisant ses confidences qu'il n'osait pas me refuser. Il tremblait surtout par la crainte de m'exposer à la vengeance d'un homme puissant et méchant...

— Tu contes d'une façon bien obscure, cousine.

— Tu as raison. Voici le commencement. Le père Belenclos avait décidé de venir à Paris ; il voulait d'abord venir te dire quelque chose, Florine.

— A moi ?

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— Oui, de la part de notre cher grand-père, qui l'en avait chargé à son Ut de mort. Puis il voulait YJdair chercher son petit-fils, qui travaille dans le bureau de son oncle Louis-Marie, ici préseoli

— Oh ! et pourquoi? demandaLouis en ricemant. ^- Parce qu'il dit que les métiers où on tsàt si

vite fortune ne peuvent être que des yilaisâ métiers.

— Oui, le bonhomme ne connaît qu'un moy^t de s'enrichir, c'est de mettre cent francs à la caisse d'épargne, chaque année.

— C'est à peu près comme cela que nos grandspères se sont enrichis, cousine Florine, et, du moins, ce qu'ils nous ont laissé, nous le gardons. Moi j'aime mieux avoir toujours mes cent mille francs qu'aujourd'hui un million et demain rien. Mais il n'y a plus de paysans ; on les élève comme des seigneurs ; et au heu d'être de riches fermiers, ils ont le chobc entre devenir des .grands bourgeois ou des grands coquins.

— Bon, dit Louis en éclatant franchement de rire, du moment où on a le choix !

— Il rit 1 cria Robertiae en frappant du pied dans un élan de colère ; il rit, au moment où on assassine son meilleur ami.

— Comment, dit Marthe, en se levant, vous aussi...

Louis était devenu subitement fort sérieux.

^— Oui, moi aussi je sais' ce qui se passe dans votre Paris. J'ai bien deviné qu'après sa conver-

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sation avec Mioimet, le père Belenclos avait encore une autre raison pour venir à Paris. Mais ils ne voulurent rien me dire. Quaad, à Tarrivée du chemin de fer, mon vieux compagnon nous quitta pour se faire conduire au chemin de fer de Lyon, je me dis : C'est bien drôle de nous quitter comme ça. Je voulus décidément tout savoir. Mionnet, tout seul, n'a pas de défense contre moi ; il avait bien juré qu'il ne dirait rien, mais je l'ai fait parler. Il parait que Cyprien Framery n'est pas mort, mais on veut le tuer.

— Nous le savons, murmura Florme, ne vois-tu pas comme nous sommes tristes.

— Je croyais, répondit vivement Robertine, que votre longue figure, c'est ce qu'on appelle les belles manières à Paris. On veut donc le tuer quelque part... pas loin de Paris... mais je ne retiens pas les noms. Le père Belenclos va, en ce moment, à son secours, car il a promis à feu notre grand-père de toujours le protéger.

— J'ai déjà ^ivoyé à son aide Eugène Malahieude, dit Florine avec une légère rougeur, et c'est heureux. Que pourrait faire un vieillard comme le père Belenclos !

— Eugène Malahieude ! répondit froidement Robertine, il n'est donc pas mort non plus ? Pour moi, j^aurais plus de confiance dans le brave vieux sergent. Il n'a pas beaucoup plus de soixante-dix ans. Il est fort comme du cœur de chêne, et il est plus fier qu'un empereur, depuis qu'on a battu les

Cosaques et les Allemands. Il a dit à Mionnet qu'il avait parcouru, pendant la campagne de France, tout le pays où doit avoir lieu le crime, et qu'il y a été en garnison ; si bien qu'il le connaît comme le canton de Samer.

— Et il ne vous a rien dit de plus ? demanda Louis.

— Non.

— Il ne vous a pas, reprit Marthe en se levant et d'une voix anxieuse, nommé la personne qui doit commettre ce... crime?

— Ah I oui, attendez I

— Eh bien?

— C'est un homme affreux, ancien soldat, ancien forçat. . .

— Ah ! fit Marthe avec un soupir de soulagement.

— Il se nomme, attendez, oui... Lazare Pastalès. Marthe fit un bond, tous ses membres parurent

trembler, eUe retomba, et, cachant son front dans

ses mains, elle éclata en sanglots. Quant à Louis,

malgré son merveilleux sang-froid, il était devenu

sérieusement pâle.

Ce plan, qu'il croyait si admirablement ourdi,

était déjà connu dans tous ses détails et contre-

miné ! Il se voyait démasqué, raillé, perdu ! Il eut

im moment d'angoisse plus poignant que tout ce

qu'il avait éprouvé au temps de son horrible misère.

— Mon Dieu, c'est trop, c'est trop ! Vous, Flo-

rine, ma chère, vous me comprenez, disait ^lylarthe à son amie qui était venue s'agenouiller à côté d'elle. Et que va devenir mon pauvre frère ? Il va devenir la victime de ce Lazare qui le hait. Que de sang, que de meurtres, que de vengeancq !

— Et, continua Robertine, qui, dût-elle en mourir, n'aurait point pas$é sous silence la conclusion de son récit, Mionnet croit qu'ils seront plusieurs contre Cyprien.

— Ah ! pauvre Cyprien, pauvre Eugène I dit Florine en sanglotant à son tour, pauvre . Eugène, si courageux, si bon, si dévoué, que j'ai envoyé à la boucherie !

— Et, demanda rudement Louis, Mionnet ne vous a pas donné d'autre détail ?

~ Non.

— Bon ! songea Louis, tout n'est pas perdu. Il n'y aura peut-être que Mionnet... de perdu. , Rassurez-vous, madame, dit-il en s*apprôchant de Marthe et en saisissant ime de ses mains qu^il couvrit de baisers. Il y a peut-être remède. Mionnet paraît savoir beaucoup de choses, je vais . l'interroger. Ses paroles m'indiqueront bien quelque moyen de salut. Savez-vous où il demeure, Robertine ?

— Je ne le lui ai pas demandé, répondit sèchement celle-ci, ce n'est pas l'usage chez nous que les filles aillent visiter leurs amoureux.

— Qu'importe ! je le trouverai bien. ,

— Mais vous reviendrez, n*est-ce pas ? dit.Mar- J

the d'une voix brisée. Laissez-moi vous demander un véritable service. Florine et moi, nous ne nous coucherons pas. Il peut survenir à chaque instant de cette veille douloureuse quelque incident qui nous rende vos conseils bien nécessaires. Venez passer la nuit ici, à côté de nous. Apportez quelque travail qui vous fasse trouver la veillée moins pénible. C'est peut-être ime idée folle, une appréhension de malade ; je me sens bien abattue et comme insensée.

— Je suis tout à vous, madame, répondit gravement Louis, vous le savez bien. Mais permettezmoi de vous dire un mot en particulier.

Marthe se leva lourdement et s'éloigna de quelques pas en compagnie de Louis, qui lui dit à voix basse :

— La preuve de confiance que vous me donnez m'encourage ; laissez-moi vous exprimer une pensée qui m'est venue en vous voyant si sensible et si éprouvée. J'hésitais, car ce serait me séparer de vous pendant quelque temps, et cela est rude; mais il faut oublier tout égo'isme. Je voudrais vous voir quitter Paris. Chaque incident nouveau vous porte un coup terrible, vous êtes déjà brisée ; la vue de votre douleur m'ôte à moi tout sang-froid et rend mon inteUigence inerte. Dieu sait les terribles spectacles qui nous menacent. Vous êtes inutile ici et vous paralysez tout ce que je pourrais faire, soit pour sauver les ims, soit pour empêcher "^^tre nom d'être traîné devant la justice.

— Vous avez raison, sans doute ; merci. Vous êtes bien bon et bien délicat dans votre afifection. Jô vais songer à ce que vous venez de me dire.

Belenclos sortit en se disant qu'il avait encore en main de belles cartes et que son jeu était loin d'être perdu.

Un silence sombre, interrompu par de brusques mouvements et de gros soupirs, régna dans le salon. Robertine regarda fixement ses deux amies désolées, et toutes ces merveilles de luxe et d'élégance qui l'avaient ravie lui semblaient couvertes d'un voD de deuil. Elle songeait avec une joie égoïste au blé qui verdissait dans les plaines de Questreoques, aux margueritelles qui entr'ouvraient leurs petites flèches blanches aux pointes rouges dans les prairies auprès de la Liane ; elle entendait ses vaches mugir ; et la grande horloge de la ferme lui envoyait, par son tic-tac sonore, le conseil de n'oublier jamais le tranquille bonheur de la vie champêtre.

Neuf heures sonnèrent ; la paysanne bâilla bientôt désespérément. Florine la conduisit à sa chambre, et la pauvre Marthe courut s'enfermer dans la sienne pour s'abandonner tout entière à ses anxieuses pensées.

Le salon resta vide pendant plusieurs heures ; un peu avant minuit, les deux jeunes femmes y revinrent. Elles se serrèrent la main en échangeant un triste regard, et s'installèrent chacune dans une chaise longue au coin du feu.

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