‹ Rose-de-NoëlChapitre 27 sur 31 · LA VEILLÉE DOULOUREUSE. LE TROISIÈME ACTE · texte numérisé non relu

LA VEILLÉE DOULOUREUSE. LE TROISIÈME ACTE

Vers minuit, Louis revint. Il était exaspéré, n avait fait vaiAement les plus grands efforts pour rencontrer Mionnet.

— Cet imbécile ept introuvable, dit-il. Il ne nous i^plusqu'à attendre:

— Dieu sait qui reviendra, murmura Marthe.

— Il est inutile de rien prévoir, continua Louis d'une voix sèche. Les incidents peuvent nous arriver sous dix formes diverses, qui doivent commander, chacime, une précaution différente. Tout est grave. Vous Florine, vous ayez deux amis en danger de mort ; vous, madame, vous avez en jeu maintenant la vie de votre frère et Thonneur de votre nom. Ne nous faisons pas d'illusion. L'important est de ne pas nous laisser troubler, afin d'être prêts à toute défense. Moi, je crains d'avoir la fièvre. Voici le remède — il frappa sur une grosse liasse de papiers — voici le travail, entraînant et fécond en larges résultats, le travail, la seule chose qui puisse nous sauver, nous autres hommes, dans les moments d'angoisse.

11 était sincère, en ce moment ; il se sentait furieux (mais grandement, à la façon d'Ajax défiant les dieux) contre ce pouvoir mystérieux qui le menaçât sourdement de toute part, et ne laissait même pas deviner les coups qu'il allait porter.

— J'ai là un projet gigantesque, continua-t-il en s'asseyant à une table, à côté d'une lampe ; il s^agit de faire de Paris une cité auprès de laquelle Londres même ne serait qu'une ville de province, et qui écrase les souvenirs de Babylone et de Rome. Mais pour cela, puisque nous n'avons plus la tyrannie qui fait les superbes cités, il faut lui donner la mer qui fait les grandioses hôtelleries. Voici les projets, les plans, les niveaux, les rapports, les propositions : \m million de chiffres à résumer et à coordonner. Et penser, songea-t-il, qu'un fou, un valet, un mendiant tiennent en ce moment mon sort entre leurs mains ! Ah ! la morale !

Un mendiant 1 II avait, en ce moment, oublié que ce mendiant était son père. Ce n'était plus que Tennemi d'un grand homme.

Le silence s'étendit bientôt sur la grande ville, ce silence sourd, qui semble toujours si menaçant et qui parut cette fois si lugubre à nos héroïnes. Elles essayèrent de lire, puis de prier. Mais leurs yeux rougis erraient sur les Ugnes noires sans y trouver un sens, et elles ne savaient que demander au Seigneur, tant le salut de l'un était la conséquence de la perte d'un autre, cher aussi et innocent. Le sonmieil vint enfin, un sommeil lourd, peuplé de cauchemars, entrecoupé de soubresauts, interrompu par de brusques réveils que causait le roulement de quelque voiture ou le cri de quelque étudiant attardé. .

Marthe, chaque fois qu'elle entr'ouvrait les yeux.

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voyait toujours devant elle Louis que la fièvre du labeur avait saisi. Il était là, Tœil étinceLant, la physionomie ardente, la pose presque fière, tant il s'était pénétré de la grandeur de l'œuvre. La jeune femme sentit naître en elle xm nouveau sentiment, celui de l'admiration pour cet homme qui lui parut vraiment élevé. Elle ne l'aimait pas, rien n'attirait son cœur vers lui ; elle cédait, presque malgré elle, à une influence magnétique mêlée de vanité, en lui laissant espérer son amour; pour la première fois, elle s'abandonna sans réserve à l'idée de devenir sa femme.

Vraiment Louis Belenclos n'était pas \m coquin vulgaire comme il l'eût été dans un de ces siècles où la morale fut la principale source de grandeur. L'âme de Louis était basse, son cœur était corrompu ; ses facultés morales, troublées par 'une éducation hâtive et par les théories jacobines, avaient été hébétées par les accidents d'une existence insensée; mais son intelligence était puissante. Il pouvait comprendre les grandes tentatives, s'enthousiamer pour elles et mettre à leur service un esprit large et varié. Il montrait jroriginalité particulière et caractéristique de l'ambition révolutionnaire, lorsqu'au moment même où il basait froidement son avenir sur l'hypocrisie et le meurtre, il préparait avec un soin minutieux et un enthousiasme sincère les éléments d'une grandiose entreprise scientifique.

La nuit se passa.

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Le jour commençait à poindre, lorsque Robertine, légèrement vêtue, se précipita dans le salon. Nos trois personnages se levèrent brusquement.

— Je crois que voilà des nouvelles , s'éoria-t- Blle.

— Parlez vite , dit brusquement Lotils , vous voyez bien que ces dames sont plus mortes que vives-

— Attendez donc. Feu notre granâ-père disait qu'en allant vite, on se casse le cou.

— Je t'en supplie, Robertine.

— Voilà. Je me suis réveillée de bonne heure comnie d'habitude, et, m'ennuyant <kns mon lit, je me suis mise à la fenêtre. J'étouffais^ C'eirt trop doux les lits ici ; et les^ chambrei», ça sent trop bon. Au bout de quelque temps, je vis im homme qui se promenait de long en large devant la porte et qui levait le nez. Il me sembla même qu'il faisait des signes de connaissance. Je refermai k fenêtre, mais j'étais furieuse. •

— Ma chère Robertine, je vous en i^pplie, achevez vite.

— Je lui jetai donc un seau d'eau sur la tête. Il fit un bond en criant : « Faudrait voir à respecter l'armée française, tonnerre de... » Eh I bi^i, cet homme est un soldat et je crois bien que c'est Mamzelle.

-r- Auguste Catrou, qui accompagne Cyprien !

s'écria Florine.

Elle courut jusqu'à la porte, rencontra le vieux

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Nazaire, qui avait voulu lui aussi passer la nuit dans l'antichambre^ et l'envoya dans la rue chercher le soldat.

Celui-ci , souriant et se dandinant , le pouce gauche dans la poche de sa culotte, la main droite à la hauteur du front, se présenta les joues couvertes d'une rougeur pudique. Il était fier de montrer en si illustre compagnie la médaille militaire dont sa poitrine était ornée.

— Vous avez des nouvelles de mon frère ! s'écria Marthe.

— Et Cyprien, qu'est-il devenu? demanda Florine.

— Tu as rencontré le père Belenclos? cria Robertine*

Le caporal, assailli par ces trois demandes à la fois, resta ébahi. Il se toiima vers Louis coimne vers xm sauveur.

— Tiens, c'est vous. Je suis content de vous dire que mon argent. . .

— Il s'agit bien de moi, dit vivement Louis. Raconte à ces dames comment tu te trouves ici. Si tu as le malheur de prononcer une seule fois mon nom ! continua-t-il en souriant. Voyons, va, contenous ton aventure à ta manière.

Marthe et Florine s'étaient assises , mourant d'impatience anxieuse ; mais, comprenant la nécessité de ne pas troubler le pauvre garçon, elles se taisaient et le dévoraient de leurs regards fiévreux. Robertine, que son costume succinct et ses gaules nues rendaient non pas honteuse, mais fri-

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leuse, s'était accroupie auprès du feu. Louis ^ debout, avait pris, sans s'en apercevoir, une pose agressive : il surveillait le discours du caporal. Celui-ci s'assit, puis se releva :

— Je serais trop bête si je parlais assis, murmura-t-il. Faut donc vous dire que Gyprien avait commis des exploits terribles pendant toute la campagne; moi aussi, et voilà, — il montra sa médaille en baissant modestement les yeux, — mais pas si terribles. 11 avait été nais à Tordre du jour de sa division ; mais, comme nous n'étions pas dans le naême corps, je l'ignorais superlativement. Mais, ça n'empêche pas qu'il avait été nommé sergent, étant estimé de ses supérieurs, pour avoir été dans les temps un supérieur lui-même, mais dans le civil. C'est pourquoi il lui avait été ordonné de recommencer par le commencement de l'armée, ce qui prouve, soit dit sans offenser personne, qu'un supérieuur civil n'est pas même un conscrit dans l'art militaire. Donc, en prenant un drapeau ennemi à Solférino, il reçut sur la tête un coup de sabre d'un huland autrichien, dont la gloire ne le protégea pas ; et moi, après avoir lavé dans le sang le surnom de Mamzelle, je reçus une balle dans les entrailles qui dérangea mes fonctions animales, sauf respect. Pour lors, le monde ne sera pas surpris si nous nous sommes rencontrés à l'hôpital de Gènes. Et ayant, moi la fièvre et lui le délire, nous sommes revenus des portes du tombeau, où les médecins nous croyaient, et nous sommes restés

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les derniers à peu près à Fhôpital. Ayant tous deux notre congé de convalescence, pour en jouir dans nos foyers...

— Mon Dieu 1 murmura Marthe, il n'en finira pas.

— Nous avons pris le chemin de fer. Mais le mouvement faisait mal à la tête au sergent, et moi ayant retrouvé mes entrailles d'autrefois, nous descendîmes à Dijon, en nous disant que nous reviendrions d'un bon pas à Paris. Car il y avait une dame que le sergent ne savait pas depuis deux ans si elle était morte ou vivante, et je crois^ mademoiselle Florine, que c'était celle qu'il nommait Julia dans les horreurs de son délire, et il disait...

— Continuez, Auguste, dit froidement Florine.

— Pour lors, deux ou trois étapes avant Melun, nous avons rencontré un homme bien connu de toute l'armée française en campagne, à qui il vendait diverses choses. On le connaissait sous le nom de diverses personnes, mais il s'appelait, au fond de tous ses noms, Lazare, et on disait Lazare le ressuscité, parce qu'il avait été une fois pendu comme espion. Le sergent Cyprien connaissait bien cette histoire. On l'appelait encore Lazare le Pâtre, parce qu'étant encore dans son village, il avait aimé, comme un berger, — c'était ce qu'on disait, — une fille que ses parents...

— Continuez, dit à son tour Marthe d*une voix étouffée.

— Il paraît, sauf respect, que je marche sur une

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foule de serpents et autres reptiles, j'invoque le cri de l'innocence ; mademoiselle Florine et vous aussi madame Romanelle, je n'ai pas eu l'intention <ie vous rappeler...

— Eh ! continue donc, imbécile ! s'écria Rober^ tine. On donne la médaille à des nigauds pareils !

Le pauvi*e caporal sentit sa gorge se serrer. Il tira son mouchoir de sa poche, essuya désespérément son front, puis il se tourna vers Louis avec un :;ir piteux et comme s'il lui demandait protection :

— C'est alors que j'ai reçu votre lettre...

— Eh ! sacrebleu, achevez donc 1 s'écria Louis. Cette fois, c'était trop ; le brave garçon tomba

désolé sur une chaise, puis il se releva brusquement et fit quelques pas comme pour se sauver ; Robertine bondit, courut après lui et, lui saisissant le bras, elle le ramena, en le rudoyant, près de la cheminée.

— A-t-on jamais vu un pareil badaud ! Que je te voie bouger avant d'avoir achevé ton histoire !

Le jeune soldat était resté trop foncièrement paysan pour oser se révolter contre la fille de son ancien maître, mais il avait perdu tout goût pour l'éloquence et il reprit mélancoliquement :

— Nous étions donc à Melun, nous avions de l'argent, nous avons fait un bon dîner. Il faisait une belle soirée, au clair de la lime, nous avions les oreilles très chaudes, si bien qu'il fut décidé que nous ferions une étape de nuit. J'ignorç com-

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ment ça est verni » mais je sais bien que je fis mi pari avec Lazare ; oui, continua le soldat en cherdumt dans ses souvenirs, Lazare devait passer par une route avec le sergent, et moi par une autre ; et celui qui arriverait le plus tôt gagnerait le déjeûner et le café par dessus. Enfin, j'avais un fort plumet, quoi ! c'était la joie de me rapprocher du pays avec ma médaille^ Je ne sais plus rien, sin&a que je me mis à courir comme un fou pendant plus d'une heue. Dame, il faisait frais, un temps dair et superbe, une lune à pouvoir Ure la gazette ; ça me dégrisa. J'étais sur une grande route qui montait jusqu'à un plateau bien cultivé, où il y avait des bouquets de bois, des mamières, des trousi, pas une maison, mais pas ime, pas un cri de cbien, rien, et ça pendant des lieues. Je taohai de me rappeler ce que je faisais là et notre pari, lorsque, tout à coup, d'un bouquet d'arbres prés de la route, un homme sort comme un fou, tête nue, et se précipite sur moi en agitant \m long couteau pointu.

« — Faudrait voir à respecter l'armée française, » que je dis.

L'honmie me regarda avec étonnement, je le regardai aussi et, pendant que j'avisai sa figure, votre nom me vint au bout de la langue, madame Romanelle.

« — Tu connms ma sœur, me dit Thonmie ; oui, « continuart-il en me prenant par le bras et en me i( r^ardant fixement au rayon de la lune, oui, tu

<( es dé ces gens de là-bas. Et ton compagnon? « l'autre soldat ? »

Moi j'étais encore lourd «t je lui répondis comme une bête:

« — Ah ! il a pris l'autre route.

« — Je sais, dit l'homme. Eh bien, puisque tu ' « coiuiais ma sœur, va la voir aussitôt ton arrivée « à Paris; aussitôt, tu entends. Tu lui diras de ne « pias être inquiète et que tout va bien. »

Et, sans rien dire de plus, il se jeta dans tes cha/mps, en courant, sur ma droite. Moi, un peu étourdi, j'arrivai à une maison, la seule qu'il y ait, à ce qu'ils disent, à trois lieues à la ronde. On me conduisit, pour mon argent, jusqu'au chemin de fer, car j'en avais assez du pari. Et me voilà ; car j ^oubliais de dire que l'homme au couteau m^avait donné cette adresse-ci. Je fais^iis sentinelle depuis du temps déjà, quand j'ai vu M*** Robertine à sa fenêtre et qwe j'ai reçu...

— Et, demanda celle-ci, tu n'as pas vu le père Belenclos ?

— Pas plus que dans mon œil, sauf erreur.

— Et Cyprien ? dit Louis.

— Cyprien ? Non, mais je vais à la place faire signer ma feuille. Je laisserai mon adresse, et quand le sergent y viendra à son tour, il la trouvera.

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