‹ Rose-de-NoëlChapitre 28 sur 31 · LE QUATRIÈME ACTE · texte numérisé non relu

LE QUATRIÈME ACTE

Dans le courant de la journée qui suivit cette triste nuit, le père Belenclos vint faire une visite à M"" Romanelle. Le vieux paysan était aussi dédaigneusement calme dans les rues de Paris que sur les routes, du Boulonnois. Sa tournure, sa haute taille, son long bâton, cette physionomie austère et si caractérisée attiraient Fattention non moins que son costume. Il portait fièrement ses vieux vêtements de fête, le pantalon de bure grise, l'habit de mêmes drap et couleur, à la taille courte, le long gilet jaune aux raies transversales brunes, le mouchoir bleu en guise de cravate, et le chapeau de cuir verni à larges bords.

Il embrassa Florine avec une grande tendresse, et fit à Marthe un salut qui ne manquait pas de dignité.

— Je suis venu dans ce pays-ci, Florine, en grande partie pour vous.

— Comment cela, père Belenclos ?

• — Mon vieux compère et ami — Dien ait son âme — m'a chargé d'une commission pour vous, car il avait toute confiance en moi et il savait que je ferais ou ne ferais point, selon la sagesse et les temps.

— Moi aussi j'ai confiance en vous, mon bon et brave père Belenclos.

— C'est trop juste. Mais les temps ne sont pas encore propices. D'ailleurs, je suis venu aussi pour mes affaires, car nous avons tous nos douleurs, même les plus honnêtes gens. Enfin, je suis venu pour Cyprien Framery, que feu Jean du Bellannoy m'avait reconunandé, car il était son filleul. J'ai eu de méchantes pensées contre Cyprien ; mais, d'après ce que m'a dit le caporal Catrou, que j'ai vu tout à l'heure chez Auguste Ploiehaye, il paraît que c'était un brave.

— C'était ! s'écrièrent les deux jeunes femmes.

— Je ne sais point, rtiais j'ai vu du sang.

— Du sang ! Ah ! parlez vite, je suis courageuse, dit Marthe, du moins je croyais l'être, mais cette horrible angoisse me tue.

— Oui, c'est naturel. Ne point savpir, c'est lepire. Ce sont des gens heureux les gens comme moi qui savent tout, et pourtant ils ont aussi leurs douleurs. Voilà. Je me suis donc fait descendre à la station avant Melun. Ce pays-là, c'est comme Paris, il me connaît et je le connais ; moi j'ai été partout. J'arrivai à la grand'route de Melun à Paris. J'attendis longtemps. Il paraît que Mamzelle était déjà passé. Je descendis vers Melun, et je me fis enseigner l'auberge du Pélican.

— C'est Mionnet qui vous avait ainsi renseigné ? et il ne vous a pas dit de qui il tenait ces renseignements, père Belenclos ?

— Non, répondit brusquement le vieillard. Mais U n'est pas assez malin pour moi, j'ai des soupçons.

Mon Dieu ! munnura-t-il, vous ne voudriez pas que ce soit.

Il laissa tomber son menton sur sa poitrine et resta pendant quelques minutes comme absorbé.

— Moi-même, je peux me tromper, reprit-il vivement. Mais reprenons notre histoire : A Fauberge du Pélican, on me dit ce qui s'était passé. Un des deux soldats, qui était dans les vignes (c'était Mamzelle), était parti avant ses camarades. Un peu plus tard, le sergent et son compagnon — c'étaient Cyprien et un gueux nommé Lazare — s'étaient mis en route, mais par l'autre chemin. Ce galérien de Lazare aimait mieux avoir affaire à un homme seul, car un homme seul, si brave qu'il soit, quand il, est pris par surprise, c'est grand hasard quand il réchappe. Un peu plus tard encore, il était venu à l'hôtel du Pélican un autre homme avec une longue barbe et vif comme la poudre, qui, après s'être renseigné, s'était précipité dans la direction suivie par Cyprien. C'était sans doute un autre...

— Non, dit vivement Florine, c'était Eugène Malahieude que nous avons envoyé.

— Pauvre diable ! je l'aimais bien ; ça me fait de la peine, car il est peut-^tre un de ceux dont j'ai vu le sang.

Florine ne dit rien. Elle croisa les mains, et Ton entendit, pendant quelques instants, sa respiration devenir de plus en plus haletante, puis elle éclata en sanglots.

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— Tons ceux que j'aime ! s'écria -tnelle d'im toa décliirant, les perdre tous, les voir pailir et ne plus revenir. Oh ! cette vie est trop douloureuse !

— Alkxne, Florine, je viens de parler comme un jeune homme. C'est que j'ai le cœur touché, moi aussi, et par des idées auprès desquelles la mort n'est rien. Mais ne vous désespérez pas éiacore et écoutez. Je vis bien que ce qui était fait était fait et que j'arriverais trop tard cette nuit-là ; je me couchai à l'auberge du PéUcan. Le lendemain, au petit jour, je me levai et je partis. Je suivis tranqtdllemeirt (et en surveillant tout pour me renseigner) le chemin que Cyprien avait pris. A une demi-lieue, à peu prés, qu'est^se que je vis ?

— Voyons, père Belendos, vous savez bien que nous sommes à bout de forces, ne nous faites pas souffrir.

— Ah ! le plus dur n'est pas venu, murmura le vieillard! Eh bien, sur la route, tout contre un mont de cailloux, il y avait une mare de sang. Je sais ce que c'est du sang, je me suis engagé à seize ans, en l'an 1605, et j'en ai vu des batailles, mais je ne crois pas qu'un homme puisse dire : « C'est le sang de celui-ci ou de oelui-là.> » On dit : « C'est du sang. » Et c'est tout. Il y a quelque chose de pire que de perdre son sang. Vous ne savez point ça. Et Dieu veuille que vous ne le sachiez pas, car on voudrait maudire le Seigneur de vous avoir donné la vie et des enfants !

pour lors donc^ je réfléc

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le sang de quelqu'un blessé qui est venu tomber là. Je crus bien voii* qu'il y avait beaucoup de piétinements. Je continuai ma route et j'aperçus^ sur le chemin, encore quelques taches de sang. J'arrivai à un endroit, toujours sur la route, où il y avait plusieurs mares de sang. « C'est là la bataille, » me dis-je. Je suis un vieux soldat et un vieux vagabond; je connais les choses de la t^rre, des chemins, des batailles et des champs ; et si je sais tout, c'est parce que je regarde tout avec soin. J'ai vu le temps où je vous aurais dit, en étudiant la poussière, tout ce qui s'était passé. Mais je n'ai plus mes yeux de quinze ans. Je regardai bien pourtant, et je mesurai, et je raisonnai à part moi. Je crois bien qu'ils était trois, pas moins, peutêtre plus, et qu'ils ont été blessés tous les trois. Celui qui a pu aller jusqu'au mont de cailloux a dû être fort blessé, mais pas autant qu'un autre qui était tombé sur le coup, avec une grande mare à côté de lui. Le troisième avait porté secours à celui-ci et il avait dû être un peu blessé aussi, car on voyait, de l'autre côté de l'endroit où l'homme étendu avait laissé couler son sang^ on voyait quelques gouttes comme d'un homme navré au bras et qui essaye de soulever un camarade tombé. Il l'avait soulevé sans doute et emporté peut-être sur son dos, jusqu'à un, endroit où j'ai vu des piétinements de chevaux et des roues de voitures tournant sur elles-mêmes. Où est allée cette voiture î Il avait fait trp^ sec pour bien le voir. C'est un

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pays presque perdu et il ne paraît pas y avoir d'habitation tout prés de cet endroit. Puis j'ai eu peur, moi étranger, d'être retenu et emprisonné comme xm de la bande. Je suis revenu.

Robertine m'a dit, ce matin, continua le vieillard, que M. Nazaire est allé aux renseignements là-bas, à Melun. Ça vaut mieux, il ne connaît pas le pays comme moi, mais c'est im Parisien. S'il y a du nouveau, vous me le ferez savoir. Je m'en vais chercher mon petit-fils.

— Il y a place dans la maison pour vous, père Belenclos, dit Marthe.

— Merci, je loge chez Ploiehaye, je voudrais le retirer de son usure et le ramener chez nous. Puis je suis là avec Mionnet et Mamzelle. On se croirait au pays. Il ne manque que Coupe-en-Deux, qui doit être bien triste^ à l'heure qu'il est, pauvre bonne bête ; mais je le suis encore plus que lui et pour d'autres choses, sans cela je m'affligerais de sa tristesse.

Le vieux paysan s'éloigna roide et grave. Nazaire revint dans l'aprés-midi. Il n'apportait aucun renseignement précis. La plupart des gens qu'il avait interrogés ne savaient rien; d'autres, qui avaient évidemment quelques vagues notions de Paffaire, avaient pris en suspicion cet interrogateur obstiné et étranger. Mais il courait à Melun des bruits sourds de diverse nature. On assurait qu'une bande de forçats avait envahi la contrée ; ces forçats étaient peut-être bien des Italiens qui vou-

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laient venger leur pays en venant assassiner les soldats français en plein cœur de la France. Mais tout le monde était d'accord pour croire que* la magistrature française ferait son devoir. Elle était déjà sur la trace des coupables.

Le vieux domestique ajouta qu'un homme, dissimulant son visage sous un grand chapeau et derrière un large cache-nez, était venu, cette même après-midi, rue de FEst, demander des nouvelles de M°** Romanelle et de M"* Florine, pendant Tabsenoe de lui, Nazaire. Son neveu, qui avait ouvert la porte à Thomme mystérieux, était persuadé que ce personnage n'était autre que M. Stanislas Cocquempoix.

Florine se sentit le cœur un peu soulagé. Elle avait craint que ce malheureux ne se suicidât.

Vers le soir, une vieille femme se présenta mystérieusement. Elle demanda, à voix basse, à voir M"* de Bellannoy. On l'introduisit. Après avoir jeté un regard soupçonneux sur Marthe, eUe posa sur le tapis un vieux roquet qu'elle serrait contre son sein ; elle tira de derrière un double fichu une lettre qu'elle présenta à la jeune filte en disant :

— Je compromets sans doute mon repos et mon existence, mais Zémire ne m'aurait pas pardonné si j'avais négligé de rendre service à son ami.

Elle reprit Zémire, fit une révérence pompeuse et s'éloigna après avoir empoché dédaigneusement une pièce de monnaie que Florine lui remit.

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La jeune fille déchira renveloppe d'une main fiévreuse. Elle avait reconnu récriture d'Eugène.

« J'envoie cette missive à Tadréâse de ma portière, qui la remettra prudemment et soigneusement : je suis Tami intime de son chien. Je ne suis pas mort, comme il appert. Je suis en prison dans un cabaret de village, gardé à vue par un garde champêtre borgne et par trois pompiers, dont un vitrier, peiïitre en. bâtiments. Celui-ci, par esprit de confraternité et au nom de Tart, s'est laissé cor-' rompre. Il promet de mettre cette lettre à la poste, loin d'ici. Mais comme je me défie de l'humanité des vitriers et que je crains que cette lettre ne se dirige en ligne droite vers les magistrats de mon pays, je prends toutes les précautions.

« La première^ c'est de ne rien dire que puisse comprendre le juge le plus doué d'ihstruction. Or donc, dimanche soir, j'ai récueiUi, sur la grande route, un homme blessé ; je l'ai fait tlransporter, sur une civière, dans un village voisin. Comme la charité est devenue peu commune en 6e siècle, on a cherché vingt raisons pour expUquer comment je n'avais pas laissé ce pauvre diable mourir de froid et d'épuisement sur le grand chemiu. On s'est arrêté à celle-ci, que je l'avais assassiné. On m'a arrêté. Quelques notables vétilleux ont fait olDserver qu'il était pourtant assez rare de voir les assassins courir ça et là pour chercher des civières aux gens qu'ils ont blessés ; mais, comme j'étais arrêté, il était îiôrs (te âotite qlie J'étais 'colipàble. L'on sup-

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posa ensuite que je devais bien plutôt être le complice de ce personnage que je rapportais, et Ton conclut que celui-ci, étant blessé, était un scélérat qui avait cherché, sans grand succès, à exterminer les passants. Quelque temps après mon arrestation, il est venu un très aimable substitut nous interroger, car il paraît que TaflEaire, sur laquelle je ne sais réellement rien, s*est ébruitée. Nous nous taisons obstinément; pour ne pas compromettre des noms que nous aimons, nous dissimulons les nôtres. Mon compagnon a, dans sa blessure, im prétexte pour garder le silence. Moi, j'en invente; mais ils ne réussissent pas extrêmement. Le substitut s'étonne surtout de l'idée qui m'a pris de me promener la nuit aux environs de Melun ; j'essaye de lui parler doucement des anguilles et je lui vante, avec âme, les charmes du clair de lune. Il résiste. Mais ne vous préoccupez pas ; ma position est si parfaitement claire, qu'à l'heure même où je voudrai parler, je serai relâché. Le substitut le confesse et reconnaît que je n'ai évidemment conamis d'autres crimes que d'être à Melun et de taire mon nom. Le premier de ces crimes ne lui semble pas irrémissible, et le second ne peut être considéré que comme un accès de modestie. Je lui ai avoué, quand il m'a menacé de la torture, que je redoutais d'être porté en triomphe si je me nommais.

« P. S. On engage formellement la belle veuve, notre amie, à quitter Paris le plus tôt possible. »

Louis Belenclos, qui vint dans le courant de la

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soirée, et à qui Ton communiqua cette lettre, tressaillit de joie à la lecture de ce post-scriptum. Il écouta fort attentivement le résumé de toutes les nouvelles arrivées dans la journée, et promit qu'il irait lui-même le lendemain, de grand matin, à Melun et aux environs.

Il se garda bien de tenir sa promesse. Il lui importait trop de n'être point mêlé à cette aventure. Mais, se croyant parfaitement protégé du côté de la justice et redoutant uniquement de légères révélations domestiques, il se dit qu'il fallait, avant tout, éloigner Marthe. Il saurait bien arranger, expliquer, interpréter tout bruit menaçant et ne lui laisser parvenir que les échos des nouvelles favorables à ses projets.

Il revint donc le mardi avec une histoire habilement construite, de laquelle il résultait que Ramon Fabrège, après avoir blessé légèrement quelqu'un, avait disparu. L'ensemble des circonstances faisait supposer qu'il avait regagné le Midi. Enfin, la pauvre Marthe était si malheureuse, si brisée par cette vie d'angoisse, si hébétée par cette succession de coups, qu'elle se décida.

Une fois la résolution prise, Marthe n'eut plus qu'une idée : fuir au plus tôt ce lieu de tourment. Il fut arrêté qu'elle allait faire ses préparatifs et qu'elle partirait le lendemain dans la matinée.

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