‹ Rose-de-NoëlChapitre 3 sur 31 · SOUS LE PRÉTEXTE NAÏF · texte numérisé non relu

SOUS LE PRÉTEXTE NAÏF

qu'il avait FAIT DANSER l'aNSB DU PANIER.

Brou, ou ! Cela me parait écrit en bon style lapidaire ; brou, brou, qu'il fait froid !

Tandis que Louis-Marie Briche, dit Belenclos, s'agite ainsi à l'est de la plaine, à l'extrémité méridionale, un autre personnage sort, d'un pas traînant et incertain, de la forêt de Boulogne. Celui-ci ignore évidemment où il se trouve, et aussitôt que que ses bras étendus ont cessé de rencontrer des arbres, il fait un soubresaut et rentre sous bois. Il côtoie quelque temps la lisière, et après avoir, à plusieurs reprises, trébuché au milieu des taillis et des ronces, il s'assied découragé. Le malheureux serre autour de sa poitrine ime vieille vareuse usée et déchirée qui laisse douloureusement apercevoir à travers les trous une jacquette de nankin. Il rassepable ^es coudes autour du flanc, enfonce le cou

dans les épaules, rapproche les genoux de Festomac et pose le front sur ses mains bleuâtres. On entend ses dents qui claquent violemment, puis ses mains s^abaissent, . sa tête tombe de plus en plus. Il se relève d'un bond ; une bourrasque de vent chasse la neige qui s'amoncelait déjà sur ses épaules ; il a cru entendre au loin des abois de chien ; il lui semble apercevoir dans l'ombre, formée par la neige et le crépuscule, une forme indécise ; il s'avance, la tête branlante de souffrance et les bras tendus. Il s'arrête bientôt pour tâcher de revoir ces vagues fantômes qui paraissent l'appeler et le fuir ; mais les mille lutins blancs tissent plus épais que jamais le voile horrible qui le sépare du reste du monde. Il lui est bientôt impossible d'écouter autre chose que le grand tumulte produit par l'angoisse autour de ses tempes^ et il lui semblerait que tout est muet dans l'univers, si, avant le sommeil mortel qui le menace, il n'entendait son cœur battre à grand bruit dans la poitrine.

Le troisième personnage^ im grand vieillard maigre, appuyé sur un bâton presque aussi haut que lui, s'avance de l'extrémité occidentale de la plaine. FI marche, la tête haute, d'un pas tranquille, comme un homme sûr de sa dignité et de son chemin, et il se contente d'enfoncer de temps en temps son long bâton dans la neige pour s'assurer, par la résistance offerte au bout ferré, qu'il suit toujours le sentier battu. Il porte fièrement une besace vide^ un chapeau de carton verni re-

COUSU en maint endroit, une blouse bleue trouée aux coudes, et un pantalon de gros drap maiton, renforcé aux genoux par des pièces de bure grise. Un grand chien, tout noir, aux poils longs, luisants et rudes, le suit, la queue serrée, en secouant la tète et en reniflant.

— Il faut que tu sois bête comme un chien, Coupe-en-Deux, murmura le vieillard eh se retournant, pour rester là sur mes talons à humer la neige que mes pieds t'envoient.

Le chien le regarda en éternuant et en secouant la tête.

— Oui, tu n'aimes pas la neige ! on Voit bien que tu n'as pas fait la campagne de Russie. Qu'estce qu'une petite neigette comme ça pour un homme comme moi, Pierre Briche, dit Belenclos, ancien marin de lagardeet, maintenant, mendiant estimé et respecté dans le pays? Allons, passe devant, que je dis ! en route pour la ferme du Fort, a QuestrecqUes !

Le chien obéit et se mit à trotter, les oreilles droites et la queue haute.

— Il fait un rude froid, tout de même. Il faut dire aussi que, depuis quelque temps, j'ai le cœur triste et faible. Allons bon, voilà CoUpe-en-Deux parti en aboyant.

Le chien se précipitait, en efEet, vers le quatrième personnage qui s en venait, lui, du village de Questrecques.

— Ah ! c'est toi, Stanislas Cocquempoix, dit le mendiant.

ROSE-DE-NOGL.

— Tiens, c'est vous, père Belenclos, s'écria en tressaillant le JBls de M. le maire. Oui, comme vous voyez.

— Et qu'est-ce que tu viens faire au milieu du Camp-Foumier, par une soirée où le diable ne mettrait pas le sabbat dehors ?

— Mais et vous, père Belenclos ?

— Moi, comme je le disais tout à l'heure à Coupeen-Deux, je voyage parce que j'ai le cœur triste.

— Ah ! reprit vivement Stanislas, est-ce que vous auriez des nouvelles de votre fils, Jean-Louis Briche-Belenclos ?

— Je n'ai plus de fils qui s'appelle Jean-Louis, répliqua le vieillard en se redressant; j'en ai eu un, je me suis saigné le sang des veines pour le faire instruire. Puis on l'a fait un grand personnage. Il a passé par notre pays dans un carrosse ; il n'est point venu me voir, rougissant de moi. Je l'ai renié à mon tour et je l'ai maudit. Dieu m'a obéi, comme il le devait; car on dit que Jean- Louis est devenu un gueux. J'en suis content. Tu ne me dis pas ce que tu fais ici ? Mais n'importe. Adieu.

Il continua son chemin en grommelant. Stanislas, après un moment d'hésitation, reprit sa route vers l'endroit où Jean-Louis Briche l'attendait. Il ne tarda pas à rencontrer une haute haie et la côtoya jusqu'à ce qu'il fût arrivé à im grand orme.

— Es-tu là, Jean-Louis ? cria-t-il. Est-ee toi ?

— Moi-même, répondit Louis Briche qui était monté sur les basses branches de l'arbre.

— Qu'est-ce que tu fais là-haut ?

— Je souffle dans mes doigts ; je bats ce qui me reste de semelle ; je réfléchis sur les vices de l'organisation sociale, et j'attends un passant pour lui demander à quoi tiennent les destinées des empires !

— Voyons, descends, badaud.

— Je saurai descendre, pardieu, c'est à quoi je suis le plus propre ; et je suis descendu de plus haut que cela. D'ailleurs, je suis curieux de savoir si tu possèdes encore ces merveilleux cheveux d'or qui font si joyeusement penser à la Californie.

— C'est bon, puisque tu es ivre, je m'en vais.

— Va-t-en, naïf indigène ! nous nous reverrons aux noces de Florine Bellannoy, la belle Rose-de- Noël, et du beau Cyprien Framery, et je t'aiderai tendrement à t'arracher par poignée ta belle chevelure dorée.

Stanislas s'arrêta en frappant du pied. Jean-Louis Briche sauta dans la neige et s'approchant de Stanislas, il lui dit à mi-voix :

— Cyprien a quitté Paris la nuit passée.

Stanislas fit un soubresaut, pâlit et serra. le bras

de son compagnon.

— Oui. Il était arrivé dans les combles de Tinfortune et je te réponds qu'ils sont haut ces combles-là dans les maisons de Ps^ris. J'ai fait mes efforts pour l'empêcher de revenir^, ici. Cyprien a pour amie, continua Jean-Louis ^n ricanant avec une

sorte d'amertume, une femme qui est, en quelque sorte, mon esclave. Elle m'a servi jusqu'ici à diriger à mon gré ce Cyprien, ce rêveur imbécile et fier ; mais, pour la première fois, elle s'est complètement révoltée et n'a pas voulu m'aider plus longtemps à le retenir au sein de la misère parisienne. Ah ! tiens, écoute donc ! je t'assure qu'on crie.

— Eh ! qu'on crie I continue !

— Ce rêveur donc, ce Cyprien Framery, qui est mon ami intime et que je hais, se permet d'avoir encore, quoique gueux, des préjugés sur la dignité himiaine ; il n'a pas voulu se laisser abrutir. Bref, quand il a vu qu'il ne lui restait plus qu'une veste de nankin pour combattre le féroce Aquilon, il sentit en son cœiu' un désir infini de revoir les plaines natales ; et il y revient poussé par l'espoir qu'ici il trouvera au moins de quoi apaiser sa faim.

— Maudit soit-il, murmura Stanislas en serrant les poings et en grinçant des dents.

— Il devait être à Boulogne cette après-midi ; peut-être même est-il en chemin, en ce moment, pour Questrecques... En tous cas, je suis venu t'avertir et t'aider, selon nos conventions... C'est cent vingt francs.

— En voici deux cents. Tu vas aller m'attendre à Boulogne et tu te tiendras là à ma disposition.

— Tiens ! tu es. généreux, pour un marchand de bière ; ton procédé me touche, et je vais te livrer gratis un secret que je devrais te faire payer cher.

— Eh bien ?

10 mSÈ'M^sùkL,

— C'est qu'au fond je ne comprends pas ta jalousie contre ce niais de Cyprien, car jamais je ne lui ai entendu prononcer le nom de Florine Bellannoy.

— Je le sais, répondit Stanislas d'une voix soriibre. Lui ne l'aime pas ; il a peut-être oublié qu'elle existe. Mais elle, elle l'aime, elle pense à lui toujours, toujours ; sans lui... Mais que t'importe après tout, puisque je te paye ? C'est à moi de t'interroger, et, pour savoir si tu exécuteras fidèlement nos conventions, de te demander. . .

— Mes papiers ? ma signature ? un serment qui engage Jupiter lui-même ?

De te demander quelle est la cause de cette bizarre et certes fort inexplicable haine que tu montres contre Cyprien, ton ami d'enfance et de jeunesse, et, à ce que l'on dit ici, ton protecteur.

— Tais-toi ! s'écria Jean-Louis en saisissait violemment le bras de Stanislas ; — et sa physionomie, par un brusque changement, s'assombrit, ses paupières rougies parurent s'enflammer ; — tu ne saurais me comprendre. J'ai toujours été le second, et lui toujours le premier, et pourtant je lui suis autant supérieur que cet orme l'est à Ce chèvre-

. feuille flexible. Ah ! mais je lui ai joué des tours pendables, et le grand Machiavel était un honnête bourgeois à côté de moi. J'ai vaincu cette bonne fortune insolente qui l'aidait sans cesse. Je lui ai enlevé l'objet de son amour... Mais, cette fois, je **ns t'assurer qu'on crie. Ecoute.

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On entendit, en effet, une voix assez rapprochée qui criait : — A l'aide ! au secours !

— Laisse-les crier, dit StanislaiS ; il faut à tout prix qu'on ignore que nous nous sommes vus.

— Soit ! aussi bien c'est une voix d'homme ; et sauver un homme, c'est mettre au monde un «nnemi.

Il fit quelques pas pour s'éloigner et revint.

— Ah ! dis donc ; tout à l'heure, quand j'étais sur la grand'route, j'ai vu une très élégante voiture ; elle a pris, en face du Hourecq, le chemin qui conduit à Questrecques ; il m'a paru qu'elle renfermait une femme, une belle femme.

— Ah oui ! c'est sans doute M"*® Romanelle.

— M™« Romanelle ?

— Oui, une étrangère, une Parisienne, qui habite depuis quelques mois le diâteau attenant à la ferme du Fort. EUe a été envoyée ici par le propriétaire de la ferme et, oui, tiens, je crois qu'elle avait aussi des lettres de ton frère l'abbé, ' qui est vicaire à Paris.

— Ah ! oui, et elle est belle, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Jeune et riche, parbleu ?

— Oui.

— Veuve, peut-être ?

— Elle le dit.

— Sa parole me suffit ! Je cours la secouiir.

— Que dis-tu diimc, Jean-Louis ? s'écria Staniélaô d'une voix impérieuse.

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