UNE MAISON DE FERME
— Bonsoir, trétous, dit Pierre Belenclos en ouvrant la porte.
— Bonsoir, hé ! compère, répondit le vieux Jean du Bellanuoy, qui sommeillait dans le coin gauche de l'immense cheminée.
18 ROSB-DB-ROBL.
— Bonsoir^ Jean du Bellannoy, et la compagnie, continua Pierre en s'avançant vers le foyer.
— Vous devez avoir bien froid, père Belenclos, dit une voix douce et calme, réchauffez-vous en attendant le souper.
— Ce n'est pas de refus, Rose-de-Noël.
Le mendiant se laissa tomber dans le fauteuil qui garnissait l'autre coin du foyer, et Ton vit bientôt fumer, comme une chaudière bouillante, ses gros souliers ferrés qu'il avait étendus vers le feu.
Le silence, interrompu par l'arrivée de Pierre, régna de nouveau.
On entendait piétiner les chevaux dans l'écurie ; dans les étables, les veaux rappelaient d'une voix plaintive que l'heure du souper était arrivée ; des cris et des appels de toute nature se mêlaient, dans la cour intérieure, au bruit sonore des seaux et au murmure sourd des portes qui se fermaient ; la maison^ — c'est ainsi qu'on appelle généralement la cuisine des grandes fermes —• la maison était muette et obscure. Le feu qui sommeillait éclairait seulement les trépieds, les meschinetteSj les jambons, les sacs de pavots, les guirlandes de cosses rôties, suspendus dans la cheminée, et il jetait des reflets sur la crémaillère brillante, sur les plaques de fer poli qui, de chaque côté du foyer, supportent les long soufflets de fer, les pelles à feu^ les fers à tuyauter les bonnets, les dix espèces de ^^'^oches.
ROSB-DE-NOEL. {^
Jean du Bellannoy parut se réveiller ; il jeta dans le feu une pleine brassée de menu bois, la flamme s'élaïiça jusqu'en haut de la crémaillère et éclaira la maison tout entière. La haute et mince horioge, qui montait des larges pierres sablées, dont le sol était pavé, jusqu'aux poutres noires du plafond, semblait avancer curieusement sa face blême sur les seaux en sapin qui étalaient leur ventre rebondi omé d'une ceinture jaune. Dans le fond, appuyées ou suspendues à côté de Vaumaire^ — l'armoire au pain, — les pelles, les serpes, les faux-à-main, les faucilles s'éclairaient de mornes reflets ; sur la table de Vaumairey d'immenses bouilloires rouges cachaient les plats d'étain appuyés contre la paroi. Au-dessus étaient pendus les larges plats de cuivre rouge , les casseroles luisantes , les tourtières en cuivre jaune ; et, tout autour de la maison, dressées contre la corniche, les assiettes d'étain et de faïence de Desvres, alternaient leurs couleurs brun pourpre et gris mat.
— Il n'est pas content, le bourgeois^ dit le mendiant en indiquant d'un hochement de tête l'écurie, où l'on entendait retentir les éclats de la voix irritée de Frédéric Longuavelne, le fermier du Fort.
Jean du Bellannoy, l'ancien fermier et le beaupère de Frédéric, secoua la tête et continua d'écouter la petite musique aigre que produisaient les brins de neige en tombant par la cheminée sur lès charbons ardents.
— Et ainsi , reprit le mendiant en négligeant
20 HOSR-DB-NOBL.
toute une série de transitions, c'est bien vrai ce qu'on dit dans le pays, que le maire Cocquempoix a promis à Frédéric Longuaveine de lui donner une bonne somme le jour où il décidera Rose-de-Noël à se marier avec son fils Stanislas Cocquempoix?
— Laissons les gens bavarder, compère. Tandis que le diable s'amuse à écouter les vieilles femmes, il laisse les hommes tranquilles. Mais quel hasard de te voir par ici, d'un temps pareil ?
— J'étais triste comme un jour sans pain, compère, et, en regardant du haut du mont de Thunes la terre toute fraîche blanche, j'ai pensé, continuat-il en se tournant vers la jeune fille qui lui avait parlé et qui était assise à côté du vieux fermier, j'ai pensé que ça me ferait du bien de vous voir, Florine, avec votre beau visage frais, blanc comme la Jeune neige.
Florine tourna vers lui ses grands yeux pensifs.
— Et de quoi étiez-vous triste, Pierre ? Peut-être y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu des nouvelles de votre fils, Louis Briche? Eugène Malahieude, notre ami et parent, le peintre à Boulogne-sur- Mer, vous savez, père Belenclos, a été dernièrement à Paris. Nous l'attendons ici aujourd'hui, ce soir même. 11 nous parlera de votre fils et de Cyprien Framery.
Le mendiant secoua la tête dédaigneusement.
Florine poussa un soupir, se leva et quitta silencieusement la chambre.
— C'est pour Florine que j'étais triste , reprit
ROSED£*NO£L. Si
F^ierre Briche ; car, vois-tu bien, compère Bellannoy , le moment est venu de parler fier et de te mettre entre ton beau-fils Fidéri Longuaveine et ta petite fille Florine, si tu ne veux point qu'il la force, et la fin, à épouser Stanislas. C'est xm/auXy ce Staxiislas ; je suis tout seul à le dire dans le pays, m^s je le dis; et moi, j'ai tout vu et je sais tout ; Rosede-Noël ne l'aime point.
— Pourquoi ne veut-elle pas se marier avec Stanislas, qui est le plus riche du canton, et savant, et poli, et aimable conrnie un bourgeois, elle qui aime tant les lectures, les coutures, les politesses des bourgeois ? Le sais-tu, compère ?
— Je sais tout, répondit le mendiant en se levant et en appuyant sa main droite sur la pomme de son long bâton avec un geste fier. Pourquoi elle ne l'aime point? pourquoi est-elle blanche comme la jeune neige, et ce n'est point maladie, puisque sa figure est ronde et pleine, puisque ses lèvres sont rouges comme des coquelicots, puisque ses petites dents brillent comme les vitres que frappe le soleil couchant? Pourquoi, quand elle marche avec sa taille fine, rappelle-t-elle à chacun les jeunes peupliers qui s'inclinent sous le vent de mer et se redressent plus fiers que les grands chênes ? Pourquoi ses cheveux sont-ils blonds comme la paille brillante sous la rosée ? Le sais-tu, cela, compère ?
— Non, pour sûr.
— Et pourtant tu veux savoir ce qui se passe dans son cœur ! Ce n'est pas un cœur comme le
m ROS^-D6*N0i^.,
aôtre. Et as-tu jamais vu des yeux comme les siens, de grands yeux bleus qui font penser au ciel plein d'étoiles dans les soirées d'été? Et moi, continua le mendiant en frappant sa poitrine de sfk main gauche, moi qui ai été partout où Teraper^ur a été et où il n'a pas été, moi je dis que je n'ai janiais vu une aussi belle fille, et elle a bien le droit d'avoir ses préférences et de ne point penser comm^ »o\is autres paysans.
Florine rentra. On eût dit qu'elle avait pleuré.
Elle revint silencieusement prendre sa plftoe à côté du vieux fermier.
— Tiens, qu'est-ce que j'ai là? dit le mendiant en tirant sa pipe de sa pocl^. Ah ! oui, c'est un morceau de l'habit de l'homme qui était perdu dans la neige ; je l'ai mis là par distraction quand Co^peen-Deux me l'a rapporté.
Le chien dressa l'oreille en entendant son nom, il se leva et gronda sourdement en flairant le morceau d'étoffe, puis, se dirigeant vers le fond de la maison, il se mit à gratter, en hurlant, la pointe d'entrée.
T— Hé bien I quoi ! s'écria le mendiant avec surprise. Est-ce que tu voudrais aller le rescourre f
Le chien hurla de nouveau.
— Va, mon bon chien, dit Florine en se levant et en allant ouvrir la porte, va, je te garder^ tpn souper.
Le chien tourna vers eUe ses yeux intelligents, et, après avoir reçu une caresse, il se précipita dwa
ROSB^DE^^NOEL. 23
le verger. Florine suivit un instant d'un regardrêveur ce point noir qui semblait ramper dans la neige. Le ciel était resplendissant d'étoiles ; on ne voyait plus que quelques rares parcelles blanches voltigeant mollement dans Fatmosphère. La jeune fille ferma la porte en frissonnant et se rapprocha du foyer.
— Qu'est-ce que c'est que cette aventure ? ditelle, un homme perdu dans la neige ?
— Oui, j'avais cru entendre des cris de secours là-haut dans la plaine de Questrecques, entre le Hamel et le Drorecq ; je voulais y aller ; je suis tombé par mièvrerie dans le trou d'Aoust. J'ai envoyé Coupe-en-Deux. 11 est revenu en' me rapportant ça ; ça devait appartenir à quelque pauvre diable ; regardez ce morceau de bure tout usé.
Il déplia machinalement, et comme en réfléchissant, le morceau d'étoffe.
— Tiens, et qu'est-ce qu'il portait en dessous de ça? dit-il plus vivement. Bon, un habit de toile en plein hiver, et d'une toile jaune comme je ne me rappelle point d'en avoir vu ! Connaissez-vous ça, Florine ?
— C'est du nankin. Pauvre homme ! il a revêtu tout ce qu'il possédait pour se tenir chaud : une vieille vareuse sur un vieil habit d'été. Mais le nankin, continua-t-elle en tressaillant, ce n'est pas une étoffe commune dans nos pays ! Eugène Malahieude en a rapporté une veste de Paris ; il n'y a que là qu'on porte une étoffe pareille.
34 HOSB-DB-NOBL.
Et elle tourna son regard profond vers le mendiant.
— Oui, je sais bien ce que vous voulez dire, Florine, car moi je sais tout, j'ai tout vu, tout connu. Vous voulez dire qu'il n'y a pas beaucoup de inonde qui peut venir de Paris par un temps pareil. Mais ça ne peut pas être celui que vous pensez, car le coquin, s'il était misérable autant que ça, il aurait encore essayé de me voler ma besace.
Florine tourna de nouveau vers lui ses grands yeux bleus.
— Celui auquel je pense, dit-elle d'une voix calme et grave^ n'est pas le même que celui auquel vous pensez* Vous songez à votre fils, moi je songe à Cyprien Framery. Mais, comme vous dites, c'est impossible. Pourtant, la lune va se lever, la neige a cessé de tomber.... • •
— Eh bien, dit la voix rude et âpre d'un honune qui venait d'ouvrir la porte de l'écurie, il n'y aura pas moins de dix-huit pouces de neige dans les vallées, et vous êtes là, continua-t-il en tournant vers le mendiant sa face apoplectique et ses petits yeux hargneux, à écarbouiller les cendres, à faire un feu à bataille, comme si le bois ne coûtait que la peine de souffler dessus.
— Le bois est fait pour être brûlé et le feu pour qu'on s'y chauffe, dit le mendiant d'un ton sec ; et j'ai droit à votre foyer aussi bien que vous, Fidéri Longuaveine ; si vous ne le savez point, c'est moi qui vous l'apprendrai.
ROSB*DS-NOBL. dC$
Savoir I
— Oui, contittua le mendiant en se levant de nouveau et en prenant une pose solennelle : j'ai servi mon pays et mes voisins tant que j'ai pu; j'ai deux fils qui servent aussi leur pays et leurs voisins et un autre que j'ai maudit, parce qu'il n'est bon à rien. Et maintenant que je ne puis plus travailler, c'est à mon pays de me nourrir ; mais, parce que je suis vieux et pauvre, je ne suis point esclave et je ne veux pas qu'on m'enferme dans les hospices.
— Eh ! restez, sacorbieu ! On ne peut point causer I D'ailleurs, continua-t-il, en jetant un regard haineux sur Florine, ce n'est point à vous que j'en ai, et M"® Florine est là étendue devant le feu, sans doute dans la crainte de salir ses mains blanches ; sacorbieu I c'est assez pour renier Dieu, que je dis !
Pas un muscle du visage de Florine n'avait bougé ; son regard calme n'avait quitté le lambeau d'étoffe que pour se plonger dans la flamme comme s'il y voulait chercher l'exphcation d'une énigme.
— Fidéri, dit Jean du Bellannoy d'une voix lente, si tu veux entendre un mot de raison, je vais te le dire sagement.
— Eh bien ! dites-le ce mot de raison, sacorbieu !
— C'est que Florine est riche, puisqu'elle te paie trois cents francs de pension par an, une grosse somme, quoi ! Elle n'est point obhgée de travailler comme une jfille de basse-cour.
Là porte de la cour s'ouvrit. Deux servantes portant chacune deux seaux de lait, traversèrent la
26 ROSE-DE-NOEi.
maison pour se rendre à la cave. On entendit un éclat de rire métallique et Robertine, la fille du fermier, entra à son tour, accompagnée d'un jeune paysan robuste qui portait ime lanterne d'un air gauche et désolé.
— Qu'est-ce que tu viens faire ici, Mionnet?
s'écria Fidéri d'une voix furieuse. Est-ce que je ne t'avais pas dit de ne pas remettre les pieds au Fort?
— C'est vrai, ça, répondit Mionnet d'une voix soumise.
— Et doncques pourquoi y reviens-tu ?
Mionnet réfléchit un instant.
11 savait bien pourquoi il revenait toujours chez le père de Robertine, mais il ne savait comment le dire.
Robertine avait placé la chandelle de la lanterne dans un haut chandelier de fer qu'elle posa sur une table ronde campée au milieu de la maison. La petite lueur terne adoucit l'éclat des rayons fauves et irréguliers qui bondissaient du foyer, et jeta dans toute la pièce une lumière plus égale.
Robertine, brunette, rondelette, leste et accorte, à la voix fraîche et aux gestes décidés, dirigeait sur son amoureux transi ses yeux' riants et mutins qui avaient mis le diable au cœur de bien des garçons engourdis.
— Eh bien, dit-elle de son petit rire railleur, faut-il aller chercher le clerc, Mionnet, pour qu'il t'apprenne pourquoi tu viens ici ?
— Je viens ici, Longuaveine, dit le pauvre amou-
reux d'une voix lente, parce que je ne puis point faire autrement, voilà !
— Qu'est-ce que tu dis donc, mon bon Mionnet? demanda Florine en se réveillant comme en sursaut.
— Hé, bonjour, Rose-de-Noël. C'est bien drôle, n'est-ce pas, ce que je dis ? mais vous, vous êtes si bonne et si savante, vous me comprenez bieii. Oui, c'est comme ça. J'ai bonne renommée d'être courageux ouvrier, point maladroit, et honnête ; de cela, je puis m'en vanter. Je suis fils unique de Jacques Ploïehaie, dit Plan, le fermier des Haubersacques...
— Si c^est pour raconter ça que tu viens ici, dit le fermier, tu peux partir ; et si tu reviens, tu es averti, tant pis pour toi.
Mionnet jeta un regard désespéré à Robertine qui, debout prés de la table, coupait tranquillement à un grand pain rond de fines tranches qu'elle jetait dans une jatte rouge.
— Je m'en vais donc, à la malheure, et je quiterai le pays pour aller rejoindre, à Paris, mon oncle, Auguste Ploïehaie qui est si riche. Mais, satire nom d'un chien ! si vous n'étiez point le père de Robertine...
— Ah ! polacre, tu veux te rebeller ! cria Longuaveine en saisissant un manche de pelle. Va-t'en ! que je dis.
— Mon père, dit Robertine d'une voix nette et sérieuse, m'est avis que je suis d'âge à avoir un avis; et je ne veux pas que Mionnet s'en aille.
28 ROSB-DB-NOBL.
— Tu ne veux pas !
— Non; voilà une douzaine d'amoureux que vous essaimez j et je m'ennuie de n'avoir personne à tourmenter.
— Et tout ça veut dire , demanda le fermier, d'une voix sombre, que tu penses à me ruiner, en te mariant et en me laissant toute la maison sur les bras?
— Ah ! Seigneur, non, répliqua la jeune fille avec un éclat de rire; mais j'aime à rendre Mionnet conmie bête.
— Robertine, dit Jean du Bellannoy , de mon temps, — il est vrai que je vais sur quatre-vingts ans, — on laissait toutes ces mièvreries aux gens de la ville. Reste à souper, Mionnet. C'est une triste chose, compère, que d'entendre tout le monde dire : « Je m^en vais à Paris. » Qu'est-ce qui en revient? et là-bas qu'est-ce qu'ils deviennent ?
Il secoua la tête, et le vieux mendiant frappa son bâton avec colère sur les grandes dalles de pierre du foyer.
Les domestiques entrèrent bientôt l'un après l'autre par toutes les portes, en secouant à grand bruit leurs bottines ferrées couvertes de neige.
— A table! dit Longuaveine.
Chacun vint s'asseoir à la place que lui attribuait la hiérarchie domestique. Le mendiant était resté au coin du feu, fêtant avec dignité une gamelle pleine de soupe.
— Fili Jougleùx, le chasse-meunéey n'est pas en-
core arrivé, dit le fermier d'une voix rude ; il est resté à ivrogner dans quelque cabaret. Tous ces vieux soldats ! On lui tiendra sa soupe au chaud dans les cendres.
Chacun saisit une cuillère d'étain, et^ après avoir fait le signe de la croix, tous tendirent le bras vers la grande jatte commune, en attendant poliment que le vieux fermier eût commencé à manger. Florine seule avait une assiette devant elle.
On n'entendit bientôt plus que le grattement des cuillères plongées sournoisement jusqu'au fond de la jatte évasée, et ramenées prudemment le long des bords. Un cri aigu, qui paraissait venir du verger, fît lever toutes les têtes, et le chien de garde, enchaîné sous le hangar, se mit à aboyer avec fureur.
— On a appelé à Taide, mon oncle, dit Florine en se levant à demi.
— Ah ! çà, qu'est-ce qu'il y a donc aujourd'hui? s'écria brusquement Longuaveine. Vous voilà éveillée comme une fille qui attend son amoureux, Florine.
La jeune fille jeta sur son oncle un regard froid, nuancé d'étonnement.
— Pour sûr, on a crié, dit Mamzelle, un jeune soldat en congé de semestre qui s'était loué comme batteur en grange.
— Eh bien, si on a crié, on criera encore ; si on ne crie plus, c'est qu'on n'a pas crié, répliqua le fermier d'une voix railleuse.
80 ROSS-DB-lfOEL.
NOTRE COUSIN l'ARTISTE.
La porte s'ouvrit, et on vit paraître un petit personnage qui posa vivement sur une chaise une grande boite carrée. Il ôta sa casquette qu'il lança au plafond et laissa voir un grand front chauvissant, de beaux yeux ronds à fleur de tête, une physionomie d'une gravité austère, une figure jeune et fraîche et une longue barbe noire qui lui descendait jusqu'à la ceinture.
— Princes , comtes , seigneurs , vous esclaves aussi, j'entre, je vous salue et je vous dis ceci : Au diable les instru... ments de l'agriculture..., car je viens de tomber... sur une herse dure..., qui m'a dévisagé... jusques aux fondements^ s'écria le nouveau venu en se frottant les reins.
— Eugène Malahieude ! dit Florine.
— M. Eugène, s'écria Robertine en rougissant.
— Lui-même , Rose mystique , lui-même , du moins par devant, car, d'ailleurs, je ne suis plus qu'une écumoire. Robertine, Célimène champêtre, jo baise vos mains rouges. Vénérable patriarche, et vous, Longuaveine, berger de 'ce troupeau, et vous tous, serfs, gens de poeste et de glèbe, je vous salue, O Fortunatos.
Tous les regards se fixèrent sur Eugène avec une sympathie évidente. Le fermier lui-même dérida
ROBB-DB-NM^. 3t
son front plissé et lui envoya un sourire de bienvenue. Eugène Malahieude était fils de paysan et généreux, quoique peu riche. Cela expliquait toute sympathie.
— Tiens, voici MionnetNémorin! Estelle possible, Seigneur^ que je sois tombé au miheu d'un souper de fiançailles ? Célébrons ce grand jour par des chants d'allégresse : lo Pasan^ Hymen^ OHymene,
Et le petit homme, dont le visage était resté austère, s'avança vers le feu en dansant et en arrondissant les bras avec un geste gracieux.
— Il n'y a point de fiançailles, dit Robertine avec une moue dédaigneuse. Il n'y a ici personne avec qui je veuille me marier.
Mionnet jeta un regard sombre et jaloux sur Je nouveau venu.
— Tiens, dit celui-ci en s'accroupissant devant le feu, vous voilà aussi, roi des truands, empereur des Cagots, archiduc des Matagots I que se passe-t-il dans le royaume de Thimes ? marquis des Rifodés, prince des Francs-Mitoux, 6 vénérable Belenclos ?
— Hé, hé, dit le mendiant en clignant ses yeux rouges, on dirait que vous êtes dans vos bonnes, aujourd'hui !
— Quelles nouvelles de Paris, cousin Eugène ? demanda Florine après un moment de silence.
— Oui, racontez-nous un peu ça, sagement, dit le mendiant, car moi, j'ai tout vu, j'ai été à Paris.
— Des nouvelles, s'écria le peintre en se tournant brusquement vers Belenclos, on dit qu'on va
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faire passer une loi d'après laquelle les mendiants qui n'auront pas 6,000 livres de rente seront pendus.
— Voyons, Eugène, dit le vieux fermier, parlenous de Cyprien Framery, tu vois bien que c'est de lui que Florine est inquiète.
Les gros yeux d'Eugène s'animèrent. Il fixa un regard pénétrant sur la jeune fille, puis il se leva, monta sur sa chaise, descendit, imita les gestes d'un homme qui bat du poing et du coude sur un tambour de basque. Rron, rron, ron, fit-il. Sa figure continuait de garder toute sa sévérité.
— Cyprien Framery, dit-il de ce ton emphatique qui distingue les charlatans, est la gloire de Questrecques. Né d'un père charron et d'une mère couturière, il fut tenu sur les fonts par Jean du Bellannoy : qitô celui-ci se lève et me confonde si j'égare le burin de l'histoire. Hélas ! son père charron et sa mère couturière vécm*ent ce que vivent les roses. Mais il étonna Rosalie, sa grand'mère, Jean, son parrain, et Bertrand, son curé, par les preuves réitérées d'une intelUgence précoce. Ce vénérable triumvir^fè l'arracha, dès l'âge de treize ans, aux bras charmants de Florine du Bellannoy, alors dans sa deuxième année, et l'envoya à la ville voisine, qu'il ravit par la pureté de ses versions grecques. Puis, après avoir été pressé sur le sein parraintemel du vénérable Jean, il se dirigea vers Paris, où, par la protection de notre Jamosus compatriote Lucien Delahodde, il devint secrétaire ^'un illustre joumaUste répubhcain. Bou... ou...
ROSB-DS^NOBL. 3&
oum ! Février 1848 sonne ; là République arrive ; un nouveau gouvernement se nomme. Le journaliste de Cyprien se nomme dedans, et jette sur son secrétaire chéri un regard serein qui l'envoie dans une préfecture. Il n'avait pas encore vingt-quatre ans, mais la précocité était sa destinée.
— Et aussi la bonté, dit le' mendiant d'un air sombre, car lui du moins ne méprise point ses parents. Il vint par ici, en 1848, dans une belle voiture ; le capitaine de gendarmerie, le sous-préfet de Boulogne et toutes les grandes gens du pays étaient comme ses domestiques. 11 entra ici, me dit bonjour, par mon nom, donna une poignée de main à mon compère, regarda en souriant Rosede-Noël, embrassa Robertine, et je dis que c'est bien, ça.
— Bah ! s'il ne faut que cela pour mériter vos éloges, prince des Francs-mitoux !...
Et le peintre posa ses épaisses moustaches sur les joues de Robertine, qui devint cramoisie. Mionnet regarda son couteau d'un air confus.
— Vous m'avez promis de vorfs informer de lui, dit doucement Florine, car il y a plus de trois ans que nous n'avons eu de ses nouvelles. Qu'est-il devenu ?
— Il est devenu gueux, parbleu ! et la besace du père Belenclos serait pour lui un bienfait des dieux.
Cette déclaration fut suivie d'un murmure d'étonnement.
34 ROSR-DE-NOBL.
— Je le supposais, mon père, dit Florine. Et, continua-t-elle avec une nuance d'inquiétude, il est encore à Paris, n'est-ce pas ? vous l'avez vu ?
— Je ne l'ai pas vu, il ne laisse personne venir dans son grenier, au septième étage d'une sale et puante maison de la rue Saint- Jacques. D'ailleurs, il n'est plus à Paris.
— Ah ! et où est-il ? demanda-t-elle d'une voix qui devenait de plus en plus émue.
— On m'a dit, chez lui, à Paris, hier, qu'il devait partir le soir même ; il avait prié humblement sa portière de daigner lui envoyer ses lettres à Boulogne-sur-Mer , à l'hôtel du Cornet-d'Or , rue Royale. J'y fus cette après-midi, à cette auberge, on m'assura qu'il venait de vider les lieux, et, d'après plusieurs questions qu'il avait faites, on supposait qu'il avait l'intention de se rendre à Questrecques, par la route de la forêt. La neige n'avait pas encore commencé à tomber.
— C'est lui qui était dans la plaine ! s'écria Florine avec angoisse. Et se levant brusquement, elle se dirigea vers la porte.
— Tiens ! dit Longuaveine, est-ce que le vertigo vous prend ? Est-ce que vous voulez aller vous promener à cette heure-ci?
— Vous avez raison, mon oncle, dit Florine; mais en pensant qu'il y avait un de nos amis, presque un de nos parents, perdu dans la neige, succombant à la fatigue, au milieu de cet horrible froid, mon premier mouvement a été de courir à
ROSB-DE-NOB£. 35
son aide. Mais l'un de nos gens, Capite ou Mam* zelle...
— Aucun de mes gens ne bougera, dit Longuaveine avec calme.
— Vous ne laisserez pas un pauvre homme mourir de faim et de froid dans votre village ! s'écria Florine en regardant les domestiques.
Les plus jeunes se levèrent.
— Sacorbieu ! s'écria Longuaveine, personne ne bougera ou sinon,... celui qui sortira ce soir ne rentrera plus ! je le laisserai dehors comme un chien. Je ne serais plus le maître chez moi, par hasard, sacorbieu!
Chacun se rassit. Florine jeta en vain des regards suppliants autour de la table, elle ne rencontra que des fronts baissés.
— Ah ! c'est mal ce que vous faites là, mon oncle, et Dieu vous punira.
— Savoir, dit tranquillement Longuaveine, en piquant un croûton avec la pointe de son couteau.
— Et penser, s'écria la jeune fille d'une voix entrecoupée et en joignant les mains, que moi je ne puis rien ! Mon pauvre Cyprien est peut-être en ce moment mourant de froid et de f oUe ! il ne faut peut-être qu'un cri pour le sauver, et moi, moi qui voudrais, au prix de...
— Que dites-vous donc, Florine ? s'écria Eugène en pâlissant.
— Rose-de-Noël, dit le mendiant en se levant,
36 ROSB-OB-IIOBL.
je crois bien que mon genou est guéri, c'est moi qui vais aller au secours.
— Va, compère, dit à son tour Jean du Bellaanoy, et tu n'iras pas seul, c'est moi qui le dis.
Le vieux fermier se leva> passa ses mains dans ses moufles en peau de mouton et posa son antique chapeau de feutre râpé sur son bonnet de coton.
— Mais, grand-père, s'écria Robertine, vous ne pensez pas à aller courir le pays par un temps pareil, c'est pour en mourir.
— J^ pense si bien, fillette, répondit en souriant Jean du Bellannoy, que me voilà parti.
Il saisit dans le coin de la cheminée une longue fourche à deux dents et se dirigea vers la porte. Les deux vieillards sortirent.
Robertine lança im coup d'œil à Mionnet, qui secoua la tête, en jetant un regard sombre sur Eugène.
— Ma foisnBy s'écria Mamzelle, en se levant, ça me bourrelle de voir ces deux vieilles gens s'en aller tout seuls, comme deux braves. Je dois aller dans un mois rejoindre mon corps à Paris ; si Longuaveine n'est point content de me voir accompagner les vieux, je partirai un mois plus tôt. Il ne faudrait pas qu'on pourrait dire que l'armée française aurait reculé devant deux vieillards.
Et avant que Longuaveine fût revenu de son étonnement, le leste garçon avait disparu.
Robertine avait renouvelé son coup d'œil d'une façon plus impérative, Mionnet se le va lourdement.
ROSB-DB-NOEL. • 37
— Est-ce que tu voudrais, toi aussi, t'en aller à la rescousse ! s'écria Longuaveine d'une voix tonnante. Jour de la vie vivante, si tu avais le malheur !!..• c'est pour le coup que tu ne remettrais jamais les pieds ici.
— Et moi je l'avertis, ce grand lâche, et )e vous avertis aussi, mon père, que s'il est encore ici quand l'horloge aura fait deux tic tac...
— Ah ! Robertine, s'écria le pauvre garçon, vous savez bien que je me mettrais au feu...
— Je ne t'ai point parlé de feu, mais de neige ; va donc.
Mionnet partit, jetant sur sa bonne amie un regard suppliant. Longuaveine avala coup sur coup plusieurs verres de cidre et sortit à son tour. Florine était venue reprendre sa place au coin du feu, et, les mains jointes, les yeux à demi-fermés, elle écoutait les bruits qui venaient par la porte entr'ouverte ou qui descendaient par la grande cheminée.
Longuaveine rentra bientôt ; im sourire railleur animait sa physionomie.
— C'est chercher ime aiguille dans ime botte de foin, que je dis ; ils ne trouveront rien.
— Il me semble que j'entends du bruit dans la. cour, Robertine ?
— C'est vrai, Florine, mais ils ne peuvent être encore là à venir.
— Savoir qu'est-ce qui reviendra ! dit le fermier en clignant de l'œil ; mais vrai, Florine, je ne vous reconnais plus ; et sage comme vous êtes d'habi-
38 ROSE-Dfi-NOEL.
tude, vous devez comprendre que si cet homme est perdu dans la neige depuis deux heures, il' est maintenant raide comme un caillou et archi-mort. — Le mort ? est-ce que vous avez vu le mort ? moi, je l'ai vu et je l'ai tué, dit la voix avinée d'un homme qui entrait.