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EST-IL MORT

Un petit vieillard, à l'œil vif et riant, à la figure ronde, au teint animé, s'avança d'un pas incertain vers Longuaveine.

— C'est toi, Fili Jougleux, ivrogne maudit ! Je ne sais pas ce qui me retient de te casser les reins.

— Bougez pas I ce maître ! vous ne retrouveriez jamais un chasse-meunée comme moi dans le pays : savez-vous ce que c'est que le diable ? eh bien ! quand vous voudrez le savoir, parlez à moi, je viens de causer avec lui ! Et le mort que je viens de rencontrer et qui ne pouvait plus retrouver le chemin de sa tombe ! c'est-il drôle ça, oui ou non, ce maître ? Ah ! tenez, voilà vos sacs, reprit-il en essayant de saisir trois sacs vides sur son épaule. Combien est-ce que je devais en rapporter ? douze, pas vrai ? Eh bien ! en voilà trois. Qui de trois perd neuf, reste douze, c'est-il compter, çà !

— Mais que voulez-vous donc dire avec le mort ? demanda Florine d'une voix inquiète.

— Ah ! çà, c'est une belle histoire, Rose-de- Noël. Pour lors, je m^en revenais de Crémarêt et de Wirwignes, j'avais rencontré beaucoup d'amis dans les cabarets, et l'odeur des cabarets avait échauffé mon pauvre cheval qui s'en allait à droite et à gauche, si fort que les passants en riaient. Moi j'en 'rougissais, et je lui disais tout haut ce que je pouvais pour l'engager à marcher droit. La nuit arriva. Moi, j'étais fatigué des peines que mon bidet m'avait faites, et je m'endormis sur lui.

Bon ! quand je me réveillai, il ne neigeait plus, la lune luisait ; j'étais dans le cimetière. Les cloches sonnaient dans mes oreilles comme pour un trépas. Les croix et les défunts dansaient sur la neige. Les pierres des tombes, qui s'étaient ouvertes pour laisser passer les morts, se balançaient comme des bateaux sur la mer. Quand j'ouvris les yeux tout grands, tous les revenants se mirent à courir comme des fous pour rejoindre chacun sa tombe.

« Bon ! que je criai, si c'est le bon Dieu, je n'ai rien à dire, mais si ce sont les mille diables, je les défie, j'ai fait mes Pâques! » Là-dessus, je poussai mon bidet, qui mit ses pieds de devant sur une tombe qui se referma en faisant du bruit.

« Bon, que je dis, il y en aura toujours un de pincé de ces vagabonds-là, puisque voUà une tombe de fermée, sans qu'il ait pu rentrer. »

Je regardai, c'était la tombe de feu Jean-Cyprien Pramery, le mari de feu Rosalie. Puis je saluai le bon DieU) qui me regardait du haut du grand cal-

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vaire. Il s'inclina et tonma son bras ensanglanté devers le bas du cimetière, du côté de la vieille école, maintenant abandonnée.

« Oui, Seigneur, que je répondis, je passerai par là puisque vous le commandez, quoique ce ne soit pas mon chemin. » Et en disant un Miserere pour feu ma mère, je me remis en route. Alors, mon Dieu, les cloches se remirent à tinter, les croix recommencèrent à se balancer pire qu'avant. J'enteiMlis des plaintes et des hurlements de rage^ comme d'une âme en peine qui se débat contre les rugîjssements du démon. Et qu'est-ce que je vis, moû Dieu I

Félix Jougleux prit sa soupe, la goùUsA du bout des lèvres et contint» à la manger en secouant la tête. Le plus profond silence régnait dans la maison. Tous les regards étaient fixés sur le narrateur, les uns railleurs ou indécis, les autres émus et effrayés. Félix^ la tête basse, les coudes appuyés sur ses genoux, racontait d'une voix lente et monotone avec l'indiflérence d'un somnambule.

— C'est du Callot ! s'écria Eugène, la tentation de saint Antoine traduite en picard.

— Et qu'est-ce que vous avez vu, F^Kx ? demanda Florine.

— Ce que j'ai vu ? C'était le diable- donc î un diable noir qui rampait en rondonnant comme un chat en colère et qui tenait dans sa bouche un morceau de linceul.

« Toi, je lui dis , va te coudier ; je te défie, j'ai fait mes Pâques. » Je lui jetai im de mes sacs ;

le diable s'en alla en rami^nt derrière une tombe. Ah ! c^est alors que j'ai vu une chose qui me fera honneur jusqu'à la fin de ma vie I

— Et quoi donc, Félix ? parlez donc ! dit Florine d'va^ vois: tremblante.

— Eh bien ! Rose-de-Noël, j'ai vu le mort que j'avais empêché de rentrer dans son tombeau. Il était là, couché, la tête appuyée sur le seuil de la vieille école, et pâle, ah ! avec son linceul en loques autour de lui* Je l'ai bien reconnu, c'est feu Jean- CypriOTi Framery, le grand père...

— Cyprien Framery ! s'écria Florine d'une voix tremblante.

— Oui, Jean-Cyprien Framery, reprit le vieil ivrc^ne de sa voix morne. Je l'ai bien reconnu ; nous avons été à l'école ensemble ; et la terre, faut croire que ça conserve, car il était redevenu tel qu'en ses vingt ans. Seulement, il avait les matins saignantes et aussi les mollets pleins de sang. C'est le diable qui l'avait tourmenté pour le faire rentrer dans sa tombe, et qui à ce moment-là même s'avança encore de mon côté en rugissant.

« Toi, que je lui dis encore, tu ne me fais point peur, » et je lui jetai encore un de mes sacs, et encore un ; mais j'avais mal pris mes mesinres, c'était un sac plein de rebulet qui alla frapper Jean- Cyprien, qui se mit à agiter les bras avec colère.

— Il n'est donc pas mort ? s'écria Florine.

— Pas mort ! répondit Félix d'un ton dédaigneux, il était enterré avant que vous ne veniez au monde,

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ainsi ! mais n'importe. Moi, je me fâchai aussi, et je lui en jetai encore un. Alors le mort ouvrit les yeux ; oui, il les ouvrit, et j'entendis un souffle qui disait :

— Qui disait ? demanda Florine d'une voix à peine perceptible.

— Qui disait : « Rosalie Framery ! »

— Oui, c'est bien lui, et il n'est pas mort ! s'écria la jeune fille d'une voix joyeuse.

— Il n'était pas mort, répliqua froidement Longuaveine ; mais il ne s'en fallait pas beaucoup et il y a une heure de ça.

— Oui, il y a bien ime heure, reprit l'ivrogne. Et le mort dit encore une fois : « Rosalie Framery. — Comment ! lui dis-je, tu ne te rappelles plus l'endroit ? C'est la troisième tombe à main droite, à partir du grand calvaire. Tiens, mon camarade, voilà pour te réchauffer. » Et je lui jetai encore un sac ou deux, je ne sais point bien, car, patatras ! la lune se cache ; le diable revient, il saute à mon pied gauche qui pendait, mon bidet prend peur, et le voilà parti. Je rencontre Mamzelle qui courait comme un perdu... il me tire par les jambes, me jette à terre et emporte mon pauvre petit bidet. Et, conclut Félix en fermant les yeux, vous avez bien compté, ce maître ? qui de neuf sacs ôte trois, reste douze.

Le chasse-meunée appuya sa tête contre l'un des piliers de la cheminée en murmurant :

— La troisième tombe à droite !

Puis il se redressa : — Car, il faut que je vous le dise, si vous Tavez oublié : Rosalie était la femme de Jean-Cyprien, et il voulait aller la rejoindre, car il avait toujours été bon mari.

Félix inclina de nouveau la tête et s'endormit. Florine se leva et se dirigea silencieusement vers la porte qui donnait sur le verger. Eugène sortit derrière elle et l'appela.

Florine se retourna. Les rayons de la lune donnaient à son pâle visage quelque chose de diaphane et jetaient une lumière vaporeuse sur ses épais cheveux blonds.

— Que vous êtes belle, Rose-de-Noël ! s'écria Eugène. Et moi qui pensais n'avoir qu'un rival à conabattre ! Voilà que Framery vient se joindre à Coquempoix.

Florine courba le front. Elle suivit, à travers le verger, le sentier qui menait du côté du cimetière, et qui passait devant les fenêtre du château.

Eugène lui prit doucement le bras.

— Regardez donc cette étrange figure maigre, là-bas, à cette fenêtre ouverte du château, là, à la façade qui donne sur le verger.

— C'est le frère de la bonne et belle M"® Romanelle ; ils ont été à Boulogne aujourd'hui ; il paraît qu'ils ont pu revenir, malgré la neige. Oh ! voyez, continua Florine d'une voix sourde, en montrant avec terreur un groupe qui s'avançait et qui suivait une large avenue formée par un double rang de- vieilles touses d'ormes, voyez !

La lune laissait tomber sa lueur blafarde; la nappe de neige s'étendait au loin sous rœil, supprimant les haies et les clôtures, allongeant monstrueusement les perspectives, écrasant et décapitant les msûsons, raidissant les grands arbres, englobant tout dans sa blême unité et développant sans fin, sous les regards dévoyés, des aspects mornes et désolés.

Florine et Eugène, dont les nerfs tendus par le froid étaient disposés aux brusques secousses et auximpresgionstri9tes,se rapprochèrent. Le peintre poussa un long soupir où l'angoisse se mêlait à une sorte de joie.

— Que c'est beau, murmurait-il, ah ! que c'est beau ! je puis rendre cet effet-là, oui, je le puis !

Un silence morne régnait au loin ; la neige assourdissait jusqu'au bruit des pas de ceux qui s'avançaiMit, et ceux-ci, muets, noirs, raides, agrandis, paraissaient, avec leur marche lente et sourde, former une procession de spectres. Les touses, entre lesquelles on eût dit qu'ils rampaient, jetaient des ombres nettes sur le tapis blanc ; et ces petits arbres trapus^ aux grosses têtes hérissées, aux courtes branches noueuses, semblaient être une bande de lutins, aux bras monstrueux, aux gestes fantasques, chargés d'escorter, avec tous les signes d'une joie insensée, cette troupe de fantômes.

— Allons ! s'écria Florine d'une voix étranglée. Elle s'avança en poussant machinalement Eugène devant elle, comme si elle eût voulu tout à la

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fois s^approeher de ce spectacle et être protégée contre Thorreur de cet aspect. Ils firent quelques pas.

Mionnet marchait le premier, la tête basse,^ avec une lenteur solennelle qui rappelait au pauvre garçon Tenterrement de sa mère, morte naguère ; il tenait par la bride le bidet blanc du chasse-meunée.

Mamzelle, monté sur le cheval, portait entre ses bras im corps dont la tête pendante, les bras ballants et les jambes inertes suivaient tous les mouvements de la bête. Les poignets et 'les moEets éoorchés avaient rougi la face du paysan et la robe blanche de Tanimal. Les deux vieillards, appuyés sur leurs longs bâtons, venaient ensuite, tous deux pensifs, le vieux fermier courbant les épaules et le mendiant levant vers le ciel sa face, que les rayons obliques de la lune creusaient et rendaient plus austère encore. Coupe-en-Deux suivait son maître, les oreilles droites, la queue en trompette. Parfois il se retournait brusquement, baissait les oreilles, grondait sourdement et montrait ses longues dents blanches à Stànistes Coquempoix qui, le front penché et le poignet droit emmaillotté, marchait der- Kère les deux vieillards.

Florines'approchaprécipitamment, en entraînant le peintre.

— Eh bien, Mionnet ? dit la jeune fille d'une voix qui essayait d'être calme.

— Ah 1 quel malheur 1 ne voyez-vous pas comme ça ressemble à un enterrement ! s'écria le brav

garçon en essuyant de sa main libre ses yeux humides.

Eugène sentit s'agit-er convulsivement le bras que sa compagne appuyait sur le sien, et il rentendit demander d'une voix qui semblait n'avoir rien perdu de sa fermeté :

— Et toi, Mamzelle, qu'est-ce que tu en dis ?

— Ah ! mademoiselle Florine, qu'est-ce qu'on en peut dire ! son cœur est froid comme la nuit. Mais est-ce la neige ou la mort qui a engelé ce pauvre diable-là ?

Il tourna, avec un sourire triste, sa figure ensanglantée vers Florine, qui vit là, sans doute, un lugubre commentaire à cette réponse équivoque, car elle se serra violemment contre son compagnon.

— Il n'est que froid, ma fille, dit doucement le vieux fermier.

— Ou mort ! réphqua sèchement le mendiant.

Le chien vint faire fête à Florine. Il sauta autour d'elle avec des jappements contenus mais joyeux : on eût dit qu'il venait demander la récompense de quelque devoir bien et laborieusement rempU.

— Ah î il n'est pas mort ! s'écria Rose-de-NoëJ^ en caressant le chien. C'est toi qui le dis, ma bonne bête ; tu ne serais pas si joyeux si tu suivais un enterrement.

— Hélas ! il n'y a plus d'espoir, Florine ! dit à mi-voix le personnage accablé qui suivait les deux

ieillards.

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— Stanislas Cocquempoix ! s'écria le peintre. Quis novus hic hospes ? Quelle est cette autre espèce ? traduisit-il librement, mais d'ime voix inintelligible.

— Oui, j'ai vu, en revenant du Hamel, ce pauvre diable-là étendu dans le cimetière, et ce n'est pas ma faute s'il n'a pas été sauvé. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour le réchauJBEer ; mais je ne sais pas ce qu'avait ce maudit chien, conclut-il en montrant son bras emmaUlotté, il m'a mordu 1

Coupe-en-Deux s'avança vers Stanislas en grondant violemment.

— Ici, camarade ! cria le mendiant ; savoir pourquoi mon chien s'est battu contre Stanislas ? Estce que ce fauœ-lk aurait voulu achever Cyprien ? pensa-t-il.

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