‹ Rose-des-CheminsChapitre 10 sur 25 · LA PETITE SAUVAGE · texte numérisé non relu

LA PETITE SAUVAGE

Les Bastien acceptèrent philosophiquement la mort de Véronique Donot. Ils n'avaient pas su apprécier le dévouement de cette digne et honnête femme.

Pour eux, Véronique n'était qu'une source de revenus, et, comme elle avait laissé son magot, qu'y avait-il à regretter? C'était, au contraire, une bouche de moins à nourrir.

Il y avait bien encore la petite à soigner; mais elle était si peu encombrante! Au reste, on se promettait bien de la traiter autrement que Véronique avait coutume de le faire. On l'entretiendrait, voilà tout. Il suffirait, d'ailleurs, qu'elle fût présentable à l'arrivée de la famille riche. La récompense devait être si merveilleuse ! Il semblait aux Bastien qu'à l'arrivée de ces nobles parents, une pluie d'or tomberait sur leur maison. Ils l'attendaient et l'espéraient tous les jours.

La pauvre petite Rose-Thé, au contraire, se sentit bien privée de la chaude affection qui l'entourait. Au lieu de chercher chez les Bastien la tendresse qui lui faisait défaut, elle se renferma en elle-même et s'isola de plus en plus.

Elle était d'ailleurs fort abandonnée, et, pourvu qu'elle rentrât à l'heure des repas sans avoir déchiré sa robe, on ne s'inquiétait nullement d'elle.

La première fois qu'elle sortit seule, elle qui était toujours accompagnée de la fidèle Véronique, elle eut peur. Il lui semblait qu'on la regardait, qu'on la montrait du doigt. Mais, comme personne ne l'arrêta, elle s'enhar-

dit et résolut d'aller manger le pain sec de son goûter sur le bord du fossé, à la lisière du bois.

Là, installée comme au temps où sa vieille bonne l'entourait de soins, elle se mit à cueillir des mûres, le cœur plus léger, distraite par le chant des oiseaux. Elle pénétra même dans le bois et se mit à marcher, à courir d'un arbre à l'autre, oubliant que l'heure passait.

Elle s'attarda à manger des mûres le long des haies, et la nuit la surprit encore loin du village. Alors, tout affolée, elle se mit à courir. Lorsqu'elle arriva aux premières maisons, elle rencontra Philomène Bastien, qui bavardait avec d'autres commères et leur racontait ses inquiétudes au sujet de la disparition de la petite.

« Tiens, la voilà! s'écria Claudine, l'une des paysannes, en voyant Rose-Thé accourir; mais qu'est-ce qu'il y a donc? elle est toute noire. »

On fit entrer l'enfant dans la maison de Claudine, et, à la lueur de la chandelle, on vit qu'elle était toute barbouillée de mûres. Philomène saisit la petite par le bras :

« Viens chez nous, petite traîneuse! A-t-on idée de choses pareilles! S'il t'arrive de rentrer à celte heure, on t'enfermera.

— Allons! dit doucement le fils de Claudine, le clerc de notaire, rentrez votre petite Murillonne, et ne la bousculez pas : elle a plus besoin de nourriture que de gronderies. »

Murillonne! c'était bien le nom qui convenait à cette petite aux vêtements en désordre, aux cheveux embroussaillés, dont le visage et les mains étaient tachés de mûres.

Le nom de Murillonne lui resta dans le village.

François Bastien gronda bien haut lorsqu'on rentra à la maison. La pauvre enfant ne put manger; elle alla se coucher le cœur bien gros, et, après avoir pleuré longtemps, elle s'endormit.

On surveilla la petite d'un peu plus près pendant quelques semaines.

Mais les mois et même les années s'écoulaient sans que la famille riche parût s'inquiéter de son enfant. Les Bastien, déçus dans leurs espérances, s'intéressèrent moins à celle qui ne devait plus rien leur rapporter; elle devint de plus en plus « murillonne », sans qu'on s'en alarmât.

11 lui arriva un jour de ne pas rentrer à la maison à l'heure du repas. Loin, bien loin du village, elle avait arraché des pommes de terre dans un champ. Elle s'était promis de s'en faire un régal. Emportant avec elle dc^

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allumettes dérobées à Philomène, elle fit un fagot de broussailles et alluma un grand feu.

Elle était enchantée d'entendre craquer les branches un peu trop vertes, de les voir se tordre dans les flammes, et sans cesse elle rechargeait son feu de nouveaux fagots, qui brûlaient en envoyant au ciel une flamme joyeuse.

Quand elle eut beaucoup de cendres chaudes, elle y glissa ses pommes de terre, et, toute gaie, elle attendit.

. Dans son impatience, elle mangea ses pommes de terre à moitié crues; mais elle les trouva cependant savoureuses. Elle était au milieu de son frugal repas, quand un bote inattendu s'avança pour le partager.

("était un pauvre chien boiteux, alléché par l'odeur sans doute, qui venait à elle, honteux et baissant l'oreille. La petite xMurillonne ne pouvait faire peur à personne, et le chien, flairant les pommes de terre, en prit une rapidement et se sauva.

L'enfant éclata de rire, tout heureuse de son succès culinaire. La bête, enhardie, revint manger et ne s'en alla plus. Elle reconnut vite le chien du mendiant qu'elle rencontrait parfois.

Celui-ci devait être mort; le pauvre animal était errant. Elle lui passa doucement la main sur la tête en disant :

« N'est-ce pas que c'est bon, Médor? »

Le chien fut tout joyeux de s'entendre appeler par son nom; il se mit à gambader; mais, au premier bond, sa patte malade lui fit pousser un gémissement plaintif. Murillonne, grave et inexpérimentée, regarda la blessure, et à tout hasard, faisant comme elle avait vu faire, elle banda de son mouchoir la patte de son nouvel ami.

Lorsqu'au soir Murillonne rentra à la maison avec Médor, ils furent assez mal reçus, l'un et l'autre. N'était-ce pas assez de la nourrir gratis, sans qu'elle amenât encore un chien affamé?

« Non, il n'en faut point ici! » conclut François en donnant un formidable coup de pied au pauvre Médor, qui hurla de douleur.

Murillonne, pour la première fois, songea à se révolter. Puisqu'on ne voulait pas de son Médor chez les Bastien, elle s'en irait dans les bois avec lui.

Dès le lendemain matin, alors que les Bastien étaient aux champs, elle fit un paquet de son fichu, de quelques mouchoirs et d'un gros morceau de

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