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pain; elle mit dans sa poche des allumettes et son petit couteau, puis elle partit gaiement.
Médor, son protégé, qui l'avait retrouvée, marchait à côté d'elle, d'un air si joyeux qu'il aurait encouragé l'enfant, si celle-ci en avait eu besoin. Murillonne n'éprouvait que de la joie à quitter cette maison où on lui reprochait trop souvent sa nourriture. Elle se promettait tant de plaisir à recommencer son repas de pommes de terre, premier lien entre elle et &or ..1er Médor! La pauvre créature innocente ne se doutait pas qu'il était mal de voler ainsi. Savait-elle même que c'était voler?
Le repas fut aussi agréable qu'on se l'était promis : des mûres pour dessert , de l'eau au petit ruisseau qui sortait du bois, et les deux voyageurs furent contents.
Ils se remirent en marche et s'enfoncèrent sous bois. Mais quand le soleil baissa à l'horizon, Murillonne, fatiguée, se sentit Lien triste. Le chien marchait en avant; il se retournait souvent en aboyant et semblait dire à sa compagne : « Avance. » Celle-ci, lassée, se laissa tomber sur le bord du chemin.
Elle avait faim, elle avait soif, et surtout elle avait peur. Elle s'appuya contre un arbre. Médor se coucha à ses pieds; habitué à cette solitude, il s'endormit bientôt.
La pauvre enfant voyait la nuit venir avec une profonde terreur. Le bruit du vent dans les feuilles lui donnait des frissons; elle retenait son souftle, et ses yeux dilatés voyaient de moins en moins distinctement. Les grands arbres qui l'entouraient semblaient s'avancer vers elle et prêts à la saisir de leurs grandes branches abaissées vers le sol. Tout d'un coup, une branche sèche tomba non loin d'elle. Il lui sembla qu'on s'avançait dans la nuit : elle ferma les yeux, crut sentir qu'on la prenait par les épaules; mais rien, rien, sinon le silence et les ténèbres.
Cette pauvre créature délaissée, perdue au fond des bois, n'avait pas un nom à prononcer dans son désespoir, pas un être bon à invoquer dans sa détresse. Ses dents claquèrent; elle était transie par la terreur plutôt que par le froid de la nuit, et les premières lueurs du jour la trouvèrent blême, immobile au pied de l'arbre où elle s'était assise la veille.
Les rayons du soleil levant réveillèrent Médor. La fillette se sentit moins seule alors. L'animal s'étira longuement; puis, rafraîchi par ce bon sommeil, il se leva, s'agita, cherchant à faire sortir Murillonne de sa torpeur.
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Celle-ci essaya aussi de se lever; mais la fatigue de cette nuit terrible l'avait épuisée. Elle allait devant elle, chancelante, et une faim, une faim affreuse, lui saisissait les entrailles; son estomac se tordait, ses tempes battaient, et ses oreilles bourdonnaient d'une façon insupportable.
Le souvenir de la soupe fumante des Bastien lui causait des désirs fous.
Elle était au milieu de son frugal repas, quand un hôte inattendu s'avança pour le partager.
Elle aurait tout donné pour avoir un morceau de pain. Celui qu'elle avait emporté avait été mangé la veille; Médor avait si grand appétit!
Dans son inexpérience, elle n'avait songé ni à prendre des provisions, ni à se rapprocher d'un village où elle aurait pu s'en procurer.
Médor avait faim aussi ; il était agité, nerveux. Voyant sa jeune maîtresse étendue sur le sol, incapable de se relever, il s'arrêta un instant, la regarda tristement, puis partit en toute hâte.
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« Médor, Médor, ne m'abandonne pas! » s'écria Murillonne envoyant le fidèle animal s'éloigner.
Celui-ci sembla hésiter un instant, puis il repartit plus rapidement encore.
« Médor! » répéta-t-elle d'une voix faible.
Mais elle n'en pouvait plus. Elle sentit que ses forces l'abandonnaient, et, plus seule encore depuis que son unique ami avait fui, elle se laissa aller et perdit connaissance.
Quand elle revint à elle, Médor lui léchait doucement les mains. Ce témoignage d'affection lui toucha le cœur, et, prenant la tête du bon chien entre ses deux bras, elle l'embrassa tendrement, et quelques larmes roulèrent sur ses joues.
Médor se dégagea rapidement et alla prendre entre ses dents le corps d'un lièvre encore chaud, qu'il avait étranglé.
Murillonne tressaillit de joie.
« Manger! Je vais donc pouvoir manger! » dit -elle.
Ranimée par cette pensée, elle essaya de se soulever, afin de faire un feu de fagots pour cuire le lièvre; mais ses forces la trahirent, et elle dut y renoncer.
Accablée, elle se sentit désespérée, et, si aucun secours ne lui venait, elle était condamnée à mourir abandonnée dans ce bois.
La nuit vint sans qu'un être humain fût passé à portée de sa voix. Elle se sentit envahie par un sommeil 'étrange, un sommeil qui la paralysait toute. Le manque de nourriture était de trop longue durée, et le sommeil qui la gagnait était de ceux dont on ne se réveille pas.
La nuit passa sans que l'enfant eût fait un seul mouvement.
Dès le matin, Médor, qui était mieux habitué à ce genre de privations, se leva. Cependant, la faim dont il souffrait aussi l'emportant sur sa généreuse nature, il s'approcha du lièvre, que Murillonne avait enveloppé dans son fichu et qui lui servait d'oreiller; il le retira d'un mouvement si brusque, qu'il fit sortir l'enfant de sa torpeur.
En voyant Médor dévorer le lièvre à belles dents, elle fut prise d'un dégoût affreux; mais à mesure qu'elle sortait de son engourdissement, sa faim redevenait plus pressante, et tout à coup, brutalement, elle s'approcha de Médor pour lui disputer sa proie.
Elle mangea gloutonnement, voracement, comme un animal. Cette
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chair crue, ce sang noir qui en tout autre moment lui eussent soulevé le cœur, lui semblaient délicieux.
« Médor, tu m'as sauvé la vie. J'étais perdue sans toi, dit l'enfant; mais avec toi je sens que je vivrai. Viens, nous irons bien loin et nous vivrons toujours ensemble, toujours, n'est-ce pas? »
On se remit en marche. Où allait donc cette pauvre enfant?
Elle ne le savait pas elle-même; aucun lieu ne l'attirait, puisque nulle part ne l'attendait un cœur aimant. Elle allait devant elle jusqu'à ce qu'elle rencontrât un asile sur, un abri à son goût, où elle espérait vivre indéfiniment.
A la tin de la seconde journée, elle aperçut de loin la cathédrafe de Reims, les cheminées des usines. Peut-être que dans sa mémoire revint le souvenir des jours heureux qui avaient précédé son passage dans cette ville, car il lui vint un vit' désir d'aller de l'autre côté, comme pour revenir en arrière, dans sa vie.
Le soir venu, elle se lit un lit de feuilles sèches, et, calme, cette fois elle s'endormit. Il lui semblait que sa vie était réglée depuis que Médor se chargeait de les nourrir, et elle s'imaginait naïvement qu'aucun autre ennui ne pourrait plus l'atteindre.
Elle dépassa la ville de Reims, en dehors, n'osant y pénétrer. Elle marchait courageusement.
L'automne touchait à sa fin. Médor, l'adroit Médor, trouvait rarement un gibier suffisant pour satisfaire l'appétit de Murillonne et le sien. La neige commençait à tomber, épaisse et lourde. Les pieds de l'enfant s'étaient habitués peu à peu à ces marches forcées, et avaient durci suffisamment pour être insensibles aux pierres du chemin.
Mais la chasse se faisait de moins en moins fructueuse, et les deux pauvres petits êtres errants se contentaient parfois, pour leur seul repas de la journée, d'un morceau de pain donné, par charité, à la porte d'une ferme.
C'est ainsi que, marchant à petites journées, Murillonne arriva un soir à la lisière d'un petit bois, dans lequel ils entrèrent bravement, lorsque Médor s'arrêta un moment, renifla l'air et partit ventre à terre en aboyant joyeusement.
La petite le suivit de son mieux, mais elle s'arrêta, tout à coup décontenancée, devant un endroit où le chien avait disparu; le fouillis des arbres était si épais, qu'elle ne pouvait avancer.
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Pourtant elle se baissa et, rampant à terre, les deux mains étendues, se déchirant aux branches, y arrachant ses cheveux, elle suivit le chemin tracé par Médor, et elle arriva toute meurtrie, tout ensanglantée, devant une tour à mine sévère, la tour où Paule gémissait.
Elle ne la regarda pas, tout occupée d'un autre spectacle qui frappait ses yeux d'affamée.
Des morceaux de viande et une écuelle de soupe étaient là, et deux gros molosses, dédaignant la soupe, mangeaient gravement Ja viande, sans faire mauvaise mine à Médor, qui partageait leur ration.
La pauvre petite misérable s'avança, prit l'écuelle pleine de soupe et se mit à boire avidement. Les deux molosses, émus sans doute d'une telle misère, la regardèrent faire; leur férocité s'amollit devant cet être si jeune et si malheureux. Lorsqu'ils eurent fini, ils vinrent se couchera ses pieds.
La pauvre fillette demeura ainsi plusieurs jours. Elle partageait le repas des chiens, lorsque la chasse de Médor était infructueuse.
Elle se disposait à quitter cet endroit et à pousser plus loin sa marche errante, lorsqu'elle vit Paule et qu'elle l'aima.
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Mais nous devons revenir à Paule, que nous avions laissée toute seule, désespérée, dans la tour de Montllanquet, après la visite de Lucien.
Dosia, le domestique sourd et muet, apportait chaque jour les repas de Paule à la porte et une ardoise sur laquelle la recluse pouvait inscrire les objets dont elle avait besoin.
Ce fut Dosia, seul aussi, qui construisit un épais mur de briques destiné à murer la fenêtre du rez-de-chaussée. Paule avait subi ce raffinement de cruauté sans aucune révolte apparente; mais, toutes les nuits, dans la solitude et le silence, elle travaillait à desceller les briques. Que ce fut long et pénible, d'autant plus que chaque matin elle s'efforçait de remettre les choses en état pour dissimuler le travail qu'elle accomplissait!
Il y avait un an que Paulette était enfermée dans la tour, lorsqu'elle enleva la dernière brique qui tenait encore. Elle avait mis tant d'ardeur à ce travail, que les premières lueurs du jour l'y surprirent, et qu'elle n'eut que le temps d'aller se jeter sur son lit, dans la crainte d'être trouvée là par son gardien.
Elle remit son évasion au lendemain. Depuis des mois elle attendait cet instant; qu'importait un jour de plus!
Il fallait d'ailleurs qu'elle examinât les lieux avant son départ. Elle se proposait de déplacer, le jour même, les briques arrachées et de voir de quel côté elle se dirigerait.
Elle savait qu'elle n'avait rien à craindre à l'heure où elle prenait
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son repas. Dosia, après l'avoir déposé au pied de la tour, reprenait le chemin du château, où il allait sans doute dîner à l'office.
Ce fut cette heure qu'elle choisit pour faire son expérience.
Elle attendit, tremblante, le départ de Dosia, et, lorsqu'elle l'eut vu disparaître, elle courut à la fenêtre et enleva quelques briques et passa sa tête par l'ouverture. A peine avait-elle fait ce mouvement, qu'elle recula terrifiée. Les énormes molosses, dont l'avait menacée Lucien, étaient toujours là, prêts à se jeter sur elle, la gueule ouverte, les dents menaçantes.
Elle eut encore la présence d'esprit, malgré son désespoir, de replacer les briques qu'elle avait enlevées et, seulement après, elle réfléchit et elle pleura.
Elle était à bout d'inventions; elle avait usé tous les moyens. Elle examina les deux autres fenêtres de la tour ; elles donnaient toutes deux sur le précipice. 11 n'y avait par là aucune chance de salut. Essayer de les franchir, c'était s'exposer à une mort certaine, et Paulette, chrétienne, hésitait. Elle trouvait que cette fuite ressemblerait à un suicide, que Dieu réprouve et qu'il punit.
La pauvre Paulette avait passé successivement par toutes les alternatives de crainte et d'espoir. Elle était bien perdue maintenant, et nul ne viendrait à elle dans sa détresse. Elle se creusait en vain la tête, pour chercher des moyens de fuite; mais elle ne trouvait plus rien, rien. Elle avait découvert, dans un coin du grenier, de gros paquets de cordes, qu'on avait laissés là , sans doute par oubli, et elle essaya d'en tresser une échelle. Elle ne se tira pas trop mal de cet ouvrage. Elle pourrait au besoin, songeaitelle, descendre avec cette échelle dans le précipice; mais comment en sortirait-elle? C'est ce qu'elle se demandait, tous les jours, sans parvenir à trouver cette solution nécessaire.
Elle examinait encore, de temps en temps, les briques qu'elle avait démastiquées, espérant que les chiens, lassés, auraient un peu perdu de leur férocité. C'était un fol espoir; car à peine sa tête paraissait-elle sur le bord de la baie, qu'ils s'élançaient sur elle et l'eussent déchirée et mise en pièces si elle ne fût rentrée précipitamment. L'un d'eux, plus vif, sauta même un jour si violemment, qu'il lui mordit la main gauche et qu'il faillit la lui trancher net, avec ses dents.
La pauvre Paulette avait eu une telle frayeur de cette attaque subite,
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qu'elle resta six mois au moins sans oser reparaître à la fenêtre et déranger le mur. Elle s'y décida cependant un jour où, s'ennuyant trop, elle ne savait plus que devenir. Elle ouvrit la fenêtre et, déplaçant petit a petit les briques qui fermaient le trou, elle passa par l'ouverture une partie de son corps.
Ouelle ne fut pas alors sa surprise et sa joie! les chiens féroces étaient là tranquilles, se promenant, et aucun d'eux ne songea à l'attaquer.
Enhardie par ce premier succès, elle les appela doucement; ils tournèrent la tête de son coté et frétillèrent joyeusement de la queue. N'en pouvant croire ses yeux, et le cœur plein d'espérance, elle alla chercher, dans son panier de provisions qu'apportait Dosia, du sucre et de la viande et le leur jeta. Les chiens le prirent, mais sans avidité, comme des chiens déjà repus, et la remercièrent de leur mieux, par des gambades. Ils allèrent même tous deux au pied de la fenêtre et se dressèrent sur leurs pattes de derrière pour être caressés. Paillette, tremblante, remplie d'une émotion indicible, les caressa doucement et pleura de douces larmes.
C'était la première fois, depuis qu'elle était dans la tour, qu'on lui manifestait un peu d'affection. Décidément les animaux valaient mieux que les hommes.
Ces deux chiens, après avoir été sa terreur, étaient devenus sa seule distraction, la seule chose qui faisait battre son cœur. Elle pourrait fuir désormais; et elle l'eût fait dès le premier jour, si le temps eût été favorable ; mais on était en hiver, et la campagne, couverte de neige, favorisait mal une évasion.
Paulette se savait très délicate. Elle savait qu'au bout de deux ou trois heures de marche dans la neige, elle serait prise d'un froid qui la tuerait, et elle attendait, patiente, le retour des beaux jours, en passant les meilleures heures de sa journée près des chiens.
Ceux-ci lui témoignaient une grande affection, obéissaient à sa voix, accouraient à son appel; mais malgré tous ses efforts, toutes ses gâteries, elle ne pouvait les retenir près d'elle lorsque retentissait, au loin, dans la forêt impénétrable, un coup de sifflet strident.
Ce coup de sifflet intriguait fortement Paulette.
Quel était donc cet être humain, peu éloigné d'elle, qui lui prenait l'affection de ses chiens? Elle aurait voulu le connaître, lui parler.
Elle entendait aussi de temps à autre des bruits étranges, des appels
gutturaux, et, un jour qu'elle ouvrait sa fenêtre et déplaçait ses briques, elle aperçut une petite forme noire qui s'enfuyait, éperdue.
Elle résolut de guetter cette forme, et pour cela elle se dissimula derrière les briques, ne se ménageant qu'un petit espace juste nécessaire pour son œil.
Elle vit Dosia venir distribuer la pitance aux chiens, et puis, peu après son départ, s'avancer un pauvre petit caniche, tout sale, tout miséreux, et, derrière lui, une petite tille paraissant âgée de dix ans, l'air robuste, mais étrange. Ses cheveux noirs, embroussaillés, retombant en franges sur le front, cachaient mal deux yeux bleus limpides, où brillait une mâle résolution. Le nez et la bouche, tins et mignons, étaient d'une forme irréprochable, et telle qu'elle s'avançait, pieds nus, dans ses haillons sordides, elle avait l'air aussi distingué et aussi à l'aise qu'une fillette de parents millionnaires, faisant, grave et digne, sa promenade aux Champs-Elysées, sous l'œil de la gouvernante anglaise.
« Allons, ici, Véro ! dit-elle. Ici, Nique! »
Et les chiens lui obéirent, dociles.
« Vous n'aurez à manger que lorsque mon pauvre Méclor sera rassasié. »
Les deux gros chiens s'assirent tranquillement, attendant le bon plaisir de Médor. Ce dernier était sans doute peu gourmand ou honteux de faire attendre ainsi ses amis, car il eut vite fini son repas et revint vers sa maîtresse.
« C'est bien, Médor, allons-nous-en maintenant, car j'ai peur du vilain monsieur. (Elle voulait sans doute parler de Dosia.) La pauvre dame, ajoutât-elle en parlant aux chiens, elle ne vous a donc pas donné de sucre et de gâteaux aujourd'hui? J'en aurais réclamé ma part, car j'ai bien faim, faim ! j>
Paulette entendit la plainte de cette enfant, et un grand froid la saisit au cœur. Elle courut à ses provisions, prit du sucre, des gâteaux, du chocolat, et, les enveloppant précipitamment dans un morceau de papier, elle déplaça une brique et jeta, triomphante, le paquet par l'ouverture.
Elle aperçut l'enfant, qui jetait autour d'elle des regards de biche effarouchée; puis celle-ci, voyant que rien ne bougeait, se rassura sans doute peu à peu et vint, tremblante, saisir le paquet. Elle s'enfuit ensuite avec la rapidité d'une gazelle effrayée, et Paule la perdit de vue dans l'épaisseur du taillis.
Des relations s'établirent ainsi entre l'enfant et Paule, relations bien inotfensives, car Paule ne se montrait jamais, de peur d'effrayer sa petite amie, et elle se contentait de jeter par l'ouverture le paquet de vivres; puis aux vivres s'ajoutèrent des vêtements, puis une petite somme d'argent. Paule jeta même une fois une couverture de laine. Elle était récompensée de sa charité par les petits cris de joie que l'enfant poussait.
Paulette n'y tenait plus; elle voulait parler à cette enfant naïve, qu'elle se prenait à aimer de toute son âme. Elle resta deux jours sans jeter de cadeaux, et le troisième elle enleva brusquement les briques du mur et elle vit la petite tille, pleurant devant la fenêtre, d'un air triste et malheureux.
Son âme en fut toute remuée.
« Ma chère petite, dit-elle d'une voix douce à l'enfant interdite, comment t'appelles-tu?
— Je m'appelle Murillonne, madame. »
Et, en parlant ainsi, elle leva ses grands yeux effarés sur Mmc Grauville.
Pourquoi Paule, en les voyant, sentit-elle son cœur battre de plus belle? Pourquoi le souvenir de Rose-Thé traversa-t-il son esprit? Elle était folle évidemment; la pensée de sa fille la hantait donc -toujours? La misérable petite abandonnée, brune, solide, hâlée, aux membres robustes, à la démarche vive, était tout le contraire de Rose- Thé, blonde, mignonne, pâle, timide, aux membres frêles et délicats.
« Eh bien! Murillonne, nous allons causer un peu, voulez -vous? »
Mais l'enfant sauvage, revenue sans doute de sa première surprise, s'enfuit sans répondre, d'un élan brusque.
Paule la regarda, bondissant d'arbre en arbre comme un écureuil.
Elle avait découvert un cœur dans ce corps indiscipliné, et elle était sûre que Murillonne reviendrait.