EN FUITE
Sur la route caillouteuse qui relie le château de Montflanquet à la petite gare d'Ay, en serpentant au milieu des vignes champenoises, deux ombres noires fuyaient dans la nuit.
Il était environ une heure du matin. Les dernières flammes qui s'élevaient de temps en temps du milieu des décombres de l'incendie éclairaient la route de sinistres reflets, et au loin, du côté du château, traversaient le ciel d'éclairs sanglants.
« Nounou, disait une petite voix douce, où me conduis-tu? j'ai sommeil.
— Tais-toi, ma chérie! reprenait tout bas une voix que la peur faisait trembler, tais-toi! ou les méchants hommes viendront te prendre. Tu sais bien, les méchants hommes qui ont brûlé la jolie maison où tu demeurais.
— Oui, je me souviens, fit la petite avec un gros soupir; mais j'ai sommeil, et je veux voir maman.
— Voyons! sois raisonnable, ma mignonne. Tu la verras ta maman, si tu es bien sage et bien obéissante.
— Oui, je veux bien me taire, nounou; mais je veux dormir et je ne veux plus marcher. Je ne veux plus, poursuivit l'enfant en s'animant, non! non! non!... »
Véronique, consternée, restait assise auprès d'elle sur le chemin, se demandant ce qu'on allait devenir.
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Tout à coup, bien loin, il lui sembla entendre un roulement de voiture,
Deux ombres noires fuyaient dans la nuit.
et, prêtant de plus en plus l'oreille, elle entendit une voix d'homme 'qui chantait à tue-tête dans une langue étrangère :
« Tiens! pensa-t-elle, c'est une voiture qui vient à nous. Si j'osais
demander au conducteur une place pour moi, je prendrais ma petite sur mes genoux. »
Les voitures qui s'avançaient étaient des voitures de camps volants allemands qui retournaient dans leur pays, après avoir amassé dans les villages un petit pécule. Ils rentraient chez eux, dans un endroit situé sur les bords du Rhin, à Rolandsek, près de Cologne.
Ils s'en allaient à petites journées par Reims, Luxembourg, Coblentz et Cologne. C'est du moins ce qu'ils expliquèrent à Véronique dans leur patois indigène, et qu'elle ne comprit pas. La seule chose qu'elle saisit, c'est qu'on allait passer à Reims. Elle se dit qu'elle était bien plus sûre d'être à l'abri des poursuites sous cette bâche de paysans, que si elle prenait le chemin de fer à la gare d'Ay, où tous les habitants de Monttlanquet étaient parfaitement connus.
Et ce fut le cœur plein de joie, remerciant Dieu du secours qu'il lui envoyait, qu'elle et sa petite Rose se blottirent sous la bâche verte, soutenue par des cerceaux en bois, où l'on mettait d'ordinaire des marchandises.
Ce fut dans ce sordide réduit, étendue sur les genoux de sa fidèle nourrice, que Rose-Thé, l'enfant millionnaire, l'enfant choyée, élevée dans la soie et les dentelles, s'endormit. Un gros chien qui gardait la voiture, et que le maître appelait Fuchs (renard en allemand), vint, les yeux étonnés, contempler les deux nouvelles voyageuses, et sans doute attiré, fasciné par le charme qui se dégageait de cette enfant innocente, s'arrondit en boule et s'endormit à ses pieds.
La petite Rose-Thé commençait, ce soir-là, sa vie d'aventures et de malheurs. Elle venait pourtant, sans le savoir, de se faire un ami fidèle. Qui peut se vanter d'en dire autant?
Tout en contemplant le joli visage souriant de son chérubin endormi, Véronique songeait, et elle était bien triste et bien douloureuse pour elle, cette rêverie; car, de temps en temps, de grosses larmes roulaient de ses yeux sur les vêtements de l'enfant.
« Dors tranquille, mon amour, songeail-elle, et puissé-je écarter de ta Monde tête tous les soucis, tous les chagrins, tous les malheurs qui ont causé la mort de tes parents ! »
Et elle repassait dans son souvenir les événements écoulés depuis la veille.
Voici ce qui s'était passé :
Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié que, la veille au soir, Véronique avait quitté Paule, en se promettant de revenir, au bout d'une heure, coucher la fillette endormie sur la chaise longue.
Elle revint en effet, au bout de ce temps, et elle frappa vainement plusieurs fois à la porte du petit salon.
« Tiens! pensa-t-elle, madame est dans sa chambre, et elle ne m'aura point entendu frapper. »
Et elle tira de sa poche la petite clef qui lui servait pour s'introduire dans l'appartement privé de sa jeune maîtresse.
Elle ouvrit la porte et fut très étonnée de voir les lampes encore allumées, et, s'avançant dans la pièce, d'apercevoir, étendue sur la chaise, la petite Rose.
« Madame serait-elle malade? » pensa-t-elle.
Et précipitamment, franchissant le cabinet de toilette, elle se disposa à entrer dans la chambre à coucher, quand elle s'arrêta, interdite, la main immobile sur le bouton de la serrure.
Le son de deux voix arrivait jusqu'à elle. L'une s'élevait, Apre, nette, mordante, adoucie de temps à autre par des notes assourdies qui sonnaient faux, et l'autre voix, une voix au timbre d'or, répondait, douce et posée.
Il ne fallut pas longtemps à Véronique pour reconnaître à qui appartenaient ces voix. Celle qui était cassante et menaçante était bien celle de Lucien Grauville; l'autre était celle de Paule.
Décidément elle était trop inquiète, et elle entrerait.
Au moment où elle prenait cette résolution, elle entendit un grand cri d'appel. Croyant que ce cri venait de la petite Rose-Thé qui, s'étant réveillée brusquement, se sentait tout épeurée, se voyant seule, le soir, sur la chaise longue au lieu d'être dans son lit, elle courut au petit salon. L'enfant, calme, dormait en souriant, les mains jointes. Alors, affolée, elle se dit :
« Mais je perds la tête ! Le cri venait de la chambre de madame. » Elle y courut alors; elle poussa brusquement la porte et recula, suffoquée par la fumée épaisse.
Elle entendit Paule s'écrier :
« Mon enfant ! sauvez mon enfant ! »
Elle vit Lucien mettant brutalement la main sur les lèvres de la jeune femme et lui disant rageusement :
« Taisez-vous! taisez-vous! »
Et elle ne put crier; la peur, l'effroi, lui paralysaient la gorge.
Sa présence d'esprit ne la quitta pourtant pas un seul instant.
Elle sentait qu'il n'y avait pas une minute à perdre. Les flammes gagnaient déjà le cabinet de toilette. Elle retourna sur ses pas, saisit dans le petit salon Rose toujours endormie, et, l'enveloppant dans le chaud manteau qui la recouvrait toute, elle l'emporta, affolée, par le petit escalier dérobé qui conduisait à sa chambre.
Elle n'avait rencontré dans son trajet aucun des domestiques du château : ils étaient tous occupés du côté de l'incendie.
Elle déposa doucement sur son lit son précieux fardeau, et elle songea à aller s'informer de ce qu'était devenue Paule.
Le premier domestique qu'elle rencontra lui indiqua l'endroit où Paule était réfugiée. C'était dans un petit salon faisant suite à la serre. La serre se trouvait au milieu du jardin, formant ainsi un petit corps de logis isolé que le feu n'avait pu atteindre.
Véronique traversa la serre en courant, au risque d'écraser sur son passage les arbustes rares qui encombraient sa route. Que lui importait, en effet, tout ce luxe inutile! Elle courait rassurer sa chère maîtresse, lui dire que son enfant était vivant, et que c'était elle, la vieille bonne, qui l'avait sauvée. Elle aimait tant sa maîtresse Paule, qu'elle remerciait presque Dieu de l'occasion qu'il lui avait fournie de manifester ainsi son dévouement absolu.
Elle s'arrêta, stupéfaite, au seuil de la porte. Elle vit Paule étendue, pâle, rigide et sans vie; elle aperçut des femmes agenouillées autour du lit, les unes pleurant, les autres priant. Pour elle il n'y eut plus de doute : Mm0 Grauville était morte, asphyxiée, et elle s'enfuit au plus vite, car elle avait son idée, et elle tremblait que l'astucieux Lucien n'y mît obstacle.
Elle remonta tout essoufflée à sa chambre et prit dans une armoire un livret de caisse d'épargne, un assez gros paquet de valeurs au porteur et une bourse pleine d'or. Elle glissa le tout dans un petit sac qu'elle pendit à son bras; puis, s'habillant à la hâte d'une pelisse et d'un bonnet noir, elle s'approcha de l'enfant.
Puisqu'elle dort, pensa- 14- elle, cela vaut mieux ainsi. »
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Et, la saisissant dans ses bras avec une vigueur que doublait sans doute la crainte du «langer, elle descendit à pas de loup un escalier, prit sur sa gauche et, longeant un corridor assez obscur, arriva dans une grande salle où on faisait d'ordinaire les lessives du château.
Cette salle donnait sur une chambre appelée vulgairement « chambre à four » , et qui datait de plusieurs siècles. Elle savait qu'on y venait rarement et que la porte en était toujours ouverte. Elle la franchit; mais, une fois dans le jardin, comment faire? songeait-elle en longeant les murs du château.
Heureusement que l'incendie préoccupait tout le monde, on ne s'inquiéterait pas de reconnaître les gens qui entraient et sortaient, affolés, par la grande grille. Tous les fermiers d'alentour, qui adoraient les Grauville, étaient accourus, beaucoup d'entre eux avec leurs femmes; car il faut reconnaître que lorsqu'il y a un accident émouvant, ce sont toujours les femmes qui accourent en premier lieu. Il était donc facile à une autre femme de passer inaperçue au milieu des allées et venues.
Véronique, serrant l'enfant dans ses bras, franchit d'un air calme la grande grille d'honneur de ce château, qu'elles fuyaient toutes deux comme de misérables voleuses.
Et pourtant il était à elle et bien à elle, ce somptueux château qui faisait l'admiration de tout le voisinage, à cette enfant mignonne et adorable que Véronique serrait sur son cœur.
Néanmoins il fallait fuir, fuir comme des misérables, car la mère de cette enfant était morte, et la pauvre petite n'avait plus pour parent qu'un oncle infâme et pervers.
Oui, mieux valait la soustraire à la cruauté de cet oncle barbare. Véronique d'ailleurs l'avait juré ; qu'importait la fortune ? Elle resterait à Lucien, voilà tout; mais elle, elle, Véronique, garderait son enfant, et la vie de cette enfant, car elle se disait aussi, la pauvre bonne! que cette suite de morts n'était pas naturelle, et qu'un crime s'ajoute facilement à un autre •crime...
Elle fuirait droit devant elle jusqu'à Reims, et là elle prendrait une résolution définitive; puis, une fois décidée, elle écrirait à Louise et lui conduirait cette enfant, qui dormait maintenant tranquille sur ses genoux, et qui n'avait plus qu'elle comme soutien et comme appui.
La voiture allait très lentement et n'avançait que petit à petit. Et ce fut
seulement le soir que les tours de la cathédrale de Reims apparurent aux yeux des voyageurs.
Véronique fit arrêter la voiture devant le premier magasin de nouveautés qui se trouva sur son passage. Elle en descendit et demanda, en entrant, un costume simple pour une fdlette de cinq ans. Elle voulait du solide et non de l'élégant. On lui présenta un joli costume marin en cheviotte bleue, qui lui plut au premier abord; elle y fit joindre un canotier en toile cirée et une paire de bottines à boutons, de bonne coupe, mais solide. Elle commanda ensuite un petit trousseau complet d'enfant, et elle se retira, en donnant l'adresse à laquelle on devait lui envoyer le paquet.
C'était à l'adresse de Mllc Véronique Donot, chez M. et Mme Bastien, cultivateurs, à Sillery (Marne). Véronique, en entrant dans la voiture, se hâta de dépouiller l'enfant des vêtements qui la couvraient. En effet, il eût été impossible de sortir avec elle ainsi habillée sans se faire remarquer dans les rues, et c'est ce que Véronique voulait éviter par-dessus tout.
Les Bastien, ceux mêmes dont Véronique avait donné l'adresse à Reims, au magasin de nouveautés, étaient des cultivateurs qui possédaient une ferme d'un médiocre rapport à Sillery-le-Grand. Ils étaient, par leur mère, cousins germains de Véronique Donot. C'était à peu près les seuls parents qui restassent à Véronique.
Elle se les rappelait simples et bons. Elle était venue autrefois passer plusieurs jours chez eux, quelque temps après leur mariage, et y avait été parfaitement choyée.
La femme, Julie Bastien, toute petite, toute ronde et toute potelée, était une créature excessivement remuante et bavarde. Elle parlait, parlait constamment, et éblouissait par son caquet incessant son mari Antoine, qui, au contraire d'elle, était un grand diable maigre et pâle, silencieux et réfléchi. En somme, quoiqu'ils fussent bien différents comme caractère et comme extérieur, c'étaient deux excellents cœurs, bons et dévoués, et Véronique, lorsqu'elle descendit du train à Sillerv-le-Petit et qu'elle se dirigea à pied vers leur demeure, était bien sûre de trouver chez eux un accueil franc et cordial.
Elle ne se préoccupait point de savoir comment elle présenterait l'enfant. Elle leur dirait la vérité ou elle ne leur dirait rien, cela importait peu; elle savait que c'étaient de bonnes gens, point curieux, et ne désirant en rien pénétrer dans les secrets des autres.
Elles traversèrent toutes deux, sur la pointe des pieds, la cour sale et boueuse.
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Lorsqu'elle arriva à la porte de la maison de ferme, elle l'ut tout étonnée de voir la cour qui s'étendait devant la façade, sale et mal tenue.
Quelle différence avec ses souvenirs d'autrefois!
Des tas de fumier étaient étalés de chaque côté de la maison, où des canards et des poules barbotaient dans une mare infecte. On ne savait où poser ses pieds pour traverser la cour.
« Que c'est laid, nounou! gémit Rose-Thé en se serrant contre sa nourrice.
— Allons! tais-toi, ma fillette, fit Véronique, tout impressionnée ellemême.
— Est-ce que c'est là que nous allons retrouver maman, dis, Véronique? » Véronique ne répondit pas. Elles traversaient toutes deux, sur la pointe
des pieds, la cour sale et boueuse, se retenant l'une à l'autre pour ne pas glisser sur cette terre humide. A leur approche, les poules et les canards s'enfuyaient, poussant de petits gloussements qui amusaient Rose.
La nourrice frappa doucement à la porte d'entrée de la maison. Une voix rude lui répondit d'entrer.
Elle souleva le loquet et se trouva en face d'un, homme jeune encore, grand et beau, mais à l'air dur et méchant. Elle se nomma, ne reconnaissant point le cousin Antoine Raslien d'autrefois.
En entendant son nom, les traits contractés et peu aimables de l'homme se détendirent, et c'est gracieusement qu'il dit :
« Ah! c'est vous, la cousine Véronique? »
Et, mettant ses deux mains en porte-voix, il alla à la porte et cria :
« Hé ! viens donc, not' Philomène. Il y a de la visite de la ville.
— Mais, dit Véronique, que sont donc devenus Julie et Antoine?
— Ah! vous voulez parler du père et de la mère? Vous savez qu'ils étaient ici fermiers du château de M. de Villerange. Il y a dix ans que les Villerange sont partis en Algérie pour y exploiter de grandes propriétés, et ils ont emmené les vieux. Nous avons repris cette ferme lorsque moi, François, j'ai épousé Philo, — je l'appelle ainsi parce que c'est plus court. — Mais vous, ma cousine, tout ça ne me dit pas pourquoi vous voilà ici? »
Véronique réfléchit quelques instants avant de répondre.
La figure de ses nouveaux cousins ne lui revenait qu'à demi, et elle hésitait à confier son secret. Elle voulait avant tout savoir ce qu'ils connaissaient d'elle et de sa vie passée.
« Alors, fit-elle sans répondre directement à leur question, on ne vous avait jamais parlé de moi?
— Oh! mais si! reprit François, mes parents parlaient souvent de vous, et avec tant d'affection! Il paraît que vous étiez à Paris, chez M. de Sivrv, et que vous y éleviez deux petites filles? Y êtes-vous encore? et celle-ci serait-elle une de ces enfants-là? Elle est bien jeune, il me semble.
— Non, dit Véronique. Cette enfant est une petite fille riche que, pour des raisons secrètes, sans doute, on veut éloigner de sa famille. Ces raisons, je ne les connais pas; mais je sais qu'on payera largement ceux qui se chargeront de la garder, et surtout de taire sa présence chez eux.
— Alors vous avez songé à nous, ma cousine? dit François, les yeux brillants, à l'idée de l'argent à gagner.
— J'ai pensé à mes cousins Bastien, à vos parents; car j'ignorais votre existence.
— Ah! reprit Philo vivement, nous nous chargerons bien de l'enfant, ma cousine Véronique; vous pouvez compter sur nous, et partir tranquille.
— D'autant plus, dit Véronique, que je n'ai point l'intention de la quitter. Je suis chargée de la surveiller, et de payer tous les mois une somme à ses gardiens. Cette somme sera proportionnée aux soins plus ou moins bons qu'elle recevra. »
Véronique ne s'engageait pas. Elle avait l'intention d'écrire à Louise, le lendemain même, et de partir aussitôt qu'elle aurait reçu des instructions détaillées. Les Bastien jeunes ne lm" plaisaient pas. Elle ne resterait certainement là que le temps juste nécessaire pour envoyer une lettre en Chine et recevoir la réponse.
Elle débattit, avec les Bastien, le prix de la pension. Ceux-ci se montrèrent très raisonnables.
VIE CHAMPETRE
La pauvre petite Rose- Thé se trouvait bien mal à l'aise dans l'intérieur des Bastien. Ces chambres enfumées, pauvres, sans air, lui causaient une impression pénible ; elle se sentait trisle à pleurer.
Ce qui rendait la tâche cent fois plus lourde, c'est que Véronique était seule à la porter. Elle aurait tant voulu pouvoir consulter quelqu'un! Elle songea à courir faire ses confidences au maire du village; mais sa défiance de paysanne et de femme qui a vu de grands malheurs repoussa vite ce projet.
Non, elle ne pouvait se confier à personne. Lucien, cet homme astucieux, devait la faire rechercher. De quel droit garderait-elle sa jeune maîtresse, si son oncle la réclamait? Alors la pauvre chère petite serait rendue à Lucien; ce serait l'enfer pour cette enfant. Il fallait l'éviter à tout prix, ■et pour cela se taire et obtenir le silence de Rose-Thé. Elle se promit bien de ne pas la quitter du tout, de l'éloigner des indiscrets qui chercheraient à connaître le fond du mystère par cette petite innocente.
Puis, dès qu'elle le pourrait, Véronique écrirait à Louise. Elle porterait sa lettre à Reims, atin de ne pas éveiller les soupçons du maître de poste de Sillery, puis elle attendrait. Mlle Louise ne pouvait pas manquer de répondre à son appel; elle reviendrait certainement en France, et, si la santé de Jean ou du petit Harry la retenait quelque temps en Chine, ce ne serait qu'un retard.
Ce plan étant bien arrêté dans l'esprit de Véronique, elle se sentit plus
calme. Louise étant prévenue, elle n'aurait plus, elle, qu'à attendre en soignant le précieux dépôt qu'elle possédait.
Une enfant moins intelligente serait restée étrangère à ce qui l'entourait. Rose- Thé avait compris beaucoup de choses; elle en avait deviné confusément d'autres, et les larmes de Véronique, l'absence inexplicable et prolongée de sa mère, étaient pour cette enfant une douleur trop lourde à supporter.
On mit Rose-Thé au lit. Véronique s'installa à son chevet, bien résolue à ne pas la quitter une minute. La pauvre femme redoutait tant Lucien!
Le docteur accourut en toute hâte, amené par François; il s'inquiéta de la maladie de l'enfant, non de sa naissance.
« C'est très grave, dit-il après lui avoir tâté le pouls longuement; c'est une méningite aiguë. Ma bonne femme, dit-il à Véronique, dont le visage bouleversé lui fit peine, il vous faut du sang-froid. L'état est sérieux; mais votre émotion ne pourra l'améliorer, au contraire. Armez-vous de courage et de patience; tout ce que nous pouvons souhaiter de meilleur, c'est que la maladie soit longue, très longue. L'enfant me paraît vigoureuse, elle pourra peut-être résister à la violence du mal. Mettez-lui sur la tête des compresses d'eau salée; renouvelez-les, de façon à entretenir un peu de fraîcheur. sur ce front brûlant. Peu de bruit, peu de lumière; je reviendrai ce soir. »
Au bout de vingt et un jours d'inquiétudes mortelles pour Véronique, le docteur put lui affirmer que la malade était sauvée.
« Oh! tant mieux! dit la domestique, je l'aime autant qu'il est possible! »
Gomment ne l'aurait- elle pas aimée, l'enfant de sa chère Paulette, la pauvre petite orpheline, dont elle était, pour quelque temps du moins, l'unique soutien?
Mais ceci, elle ne le dit pas.
Le docteur avait bien deviné qu'un secret planait sur cette femme et sur cette petite fille; mais la discrétion professionnelle avait retenu sur ses lèvres toute question. Il sentait qu'un malheur avait dû obliger Véronique à fuir et à se taire. Il ne voulait rien demander, rien savoir. La sympathie que cette vieille femme dévouée lui inspirait était presque mêlée de respect.
Cependant la belle saison revenait, et l'enfant reprenait vite ses forces; de jour en jour elle progressait, et quand elle put, pour la première fois,
sortir un peu dans les champs, ce fut pour Véronique une joie immense. Elle la regardait sans se lasser, celte chère petite qu'elle avait failli perdre. Gomme elle avait changé !
Sa ligure, si ronde autrefois, s'était allongée; une expression triste, réfléchie, avait remplacé son doux sourire d'enfant; ses cheveux blonds étaient tous tombés, et ils avaient été remplacés par une chevelure d'un noir de jais. L'enfant était toujours belle; mais ce n'était plus une beauté d'ange joufflu, c'était une beauté plus expressive, presque grave.
Son caractère aussi avait changé; elle était devenue sérieuse. Son affection pour Véronique ne se manifestait plus par des caresses et de petites taquineries; c'était une affection farouche, passionnée. L'enfant avait perdu cette aimable expansion; auparavant elle parlait presque même avant d'avoir pensé; maintenant elle parlait peu, mais elle devait penser beaucoup.
Rose-Thé s'occupait de jardinage. Ces exercices la rendaient de jour en jour plus robuste et plus jolie. Sous ce teint hâlé, ces vêtements solides et grossiers, (fui aurait reconnu l'élégant bébé des Grauville?
Les travaux de la ferme l'intéressaient beaucoup/mais moins cependant que les occupations de la torêt. Quand elle avait pu emmener la bonne Véronique loin du village, dans la solitude des bois, elle était vraiment heureuse.
Elle coupait des branches d'arbres, s'amusait à faire des sifflets avec des écorces de saule, construisait des roues de moulin à établir dans le prochain ruisseau. Puis, s'enhardissant, elle montait dans les arbres, dénichait les oiseaux.
Véronique poussait les hauts cris, grondait même un peu fort; mais, au fond, comme elle était contente de voir sa jeune maîtresse si robuste! Elle était bien sûre maintenant de pouvoir la rendre à M"e Louise ; elle avait eu si peur que la tante ne retrouvât plus la nièce! Maintenant elle était rassurée.
D'ailleurs, M"0 de Sivry ne pouvait pas tarder à donner de ses nouvelles. La maladie de Rose-Thé n'avait pas laissé à Véronique le temps d'écrire sa lettre pour la Chine; et pendant toute la convalescence, elle n'avait pu aller la mettre à la poste à Reims, ne voulant pas se séparer un seul instant de sa chère mignonne.
Ces événements retardaient bien l'arrivée de la lettre à Chang-Haï et, par
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suite, le retour de Louise. Mais la pauvre vieille femme n'avait pas l'adresse exacte de Louise ; elle ne s'imaginait pas que la poste pût ignorer la présence de sa jeune maîtresse à Chang-Haï. Elle ne mit que cette indication sur l'enveloppe de la lettre adressée à Mlle de Sivry.
Il était impossible que sa missive arrivât. Véronique ne pouvait soupçonner ce malheur; aussi c'était confiante qu'elle attendait une réponse de Louise.
D'ailleurs, songeait-elle, si ma lettre ou la sienne se trouve égarée, elle s'alarmera d'un long silence; elle reviendra; nous la reverrons certainement. Le bon Dieu va mettre fin à nos maux. Elle priait, et trouvait dans son ardente prière l'espérance avec la consolation.
La pauvre femme était épuisée par tant d'émotions diverses. Ce n'était que par un effort violent qu'elle s'était soutenue pendant la longue maladie de Rose-Thé. La belle saison l'avait prolongée; mais, à l'approche de l'hiver, elle fut prise d'une bronchite aiguë.
La pauvre petite, assise au chevet de Véronique, ne la quittait pas un instant. Elle la regardait longuement, comme pour fixer à jamais ses traits dans son souvenir; elle ne parlait pas, mais parfois des larmes brûlantes roulaient sur ses joues.
Un soir, alors que le crépuscule tombait, elle vit tout d'un coup sa chère Véronique, son unique amie, fermer les yeux doucement. Elle la regarda un instant, affolée; puis, comprenant que c'était fini à jamais, elle poussa un grand cri et s'évanouit.