‹ Rose-des-CheminsChapitre 12 sur 25 · DELIVRANCE · texte numérisé non relu

DELIVRANCE

Paule ne s'était pas trompée lorsque, confiante, elle avait laissé Murillonne fuir sans chercher à la rappeler. La petite était revenue, le lendemain, à la même heure, et les douces conversations avaient commencé entre les deux abandonnées.

Il s'agissait de ne pas effaroucher cette petite âme rebelle qui, semblable à un jeune cheval plein de fougue, se cachait à la moindre menace de joug. On n'était jamais sûr de ce petit cœur sauvage. Ainsi, au moment où elle parlait à Paule de l'air le plus confiant et le plus naïf, elle s'enfuyait tout d'un coup, sans achever sa phrase, et rien ne pouvait la faire revenir.

C'était une vraie enfant des bois, une sorte de petit animal, joli et capricieux.

A côté de cela, la petite avait un excellent cœur; mais, Paule avait pu le constater, parfaitement indiscipliné. Elle allait à tort, à travers, obéissant ainsi à toutes ses impulsions. Elle avait été bien joyeuse de tout ce que Mm" Grauville lui avait donné; mais elle ne l'avait pas gardé longtemps.

La belle couverture qui lui avait paru si chaude pendant les premières nuits, elle en avait vite fait cadeau à un vieux mendiant rencontré sur le chemin, transi de froid; elle distribuait, aux enfants pauvres du village, le surplus des gâteaux que Paule lui donnait largement. Mais il ne fallait pas essayer de la surprendre ou de lui parler; car elle disparaissait, farouche, et on ne pouvait savoir ce qu'elle était devenue.

On comprend que Pau le ne pouvait trouver dans Ja société de cette enlant insoumise une compagne douce et tranquille ; elle aurait voulu lui offrir d'entrer dans sa tour, et elle espérait que l'enfant confiante se laisserait attendrir et lui conterait l'histoire de son passé.

(ne fois, elle avait interrogé l'enfant, qui lui avait répondu brusquement :

« Je sais pas ! »

La petite se repentit-elle de sa brusquerie, de son manque de contiance? Paule le supposa, quand elle vit, le lendemain, l'enfant arriver avec un petit oiseau qu'elle avait pris dans un nid.

« Tenez, madame, cela vous fera rire; il est si drôle quand il pleure, parce qu'il est enfermé! »

Paule voulut refuser et dire à l'enfant que c'était mal de se moquer de la souffrance des autres. Elle réfléchit que l'enfant ne comprendrait pas, et elle se tut.

Seulement, comme deux jours après la petite lui demandait des nouvelles de l'oiseau, elle lui dit :

« Veux-tu venir le voir? »

L'enfant fit non, de la tête, et s'enfuit.

Mais elle revint bientôt, et elle demanda, timide :

« Gomment va-t-il, madame? »

Paule comprit bien qu'il s'agissait de l'oiseau, et elle répondit :

« Il est triste ; il s'ennuie : viens le voir. »

L'enfant hésitait toujours. Pourtant, sa curiosité l'emportant, elle se faufila par le trou de la baie.

Elle prit l'enfant par la main et la conduisit voir l'oiseau.

« Comme il a l'air triste, madame ! Il a faim.

— Non, ma petite; mais il a du chagrin, parce qu'il est loin de son père, de sa mère, de ses petits enfants.

— Ah! lit Murillonne songeuse; mais vous aussi, madame, pourquoi et es- vous toujours seule ici, comme l'oiseau?

— Ma petite, tu ne peux pas comprendre. Je suis comme l'oiseau que tu as pris et enfermé ici; un vilain homme m'a prise et enfermée dans la tour.

— Mais, madame, je suis donc une vilaine aussi, puisque j'ai pris l'oiseau?

— Oui, mon enfant; mais, vois-tu, nous allons faire quelque chose de bien, et tu ne seras plus vilaine. »

Et, prenant l'oiseau dans sa main, elle ouvrit une fenêtre et lui donna la liberté.

L'oiseau, étonné, resta quelques instants indécis sur le rebord de la fenêtre; puis, secouant les ailes, il jeta un cri joyeux et disparut dans le ciel bleu.

« Comme il est content! madame, quel bonheur! dit Murillonne. Je vous en apporterai encore d'autres, pour que vous les jetiez par la fenêtre. Mais vous, puisque vous êtes seule, pourquoi ne faites-vous pas comme l'oiseau? pourquoi ne vous sauvez-vous pas? »

Et elle montrait la fenêtre donnant sur le précipice par où l'oiseau s'était envolé.

« Tu ne vois donc pas qu'il y a là un grand trou, petite, où on se tuerait?

— Oh! madame, dit la petite, se dissimulant derrière la fenêtre, voilà le méchant homme aux chiens qui vient ici. »

Paule n'eut que le temps de faire signe à la petite de se taire.

L'enfant, cachée derrière le rideau, suivait, silencieuse, immobile, tous les mouvements de Dosia, venant apporter le dîner. Elle le vit abaisser le pont-levis, mettre le panier, partir et relever le pont.

Il fallut que Paule lui expliquât le maniement du pont, auquel l'enfant s'intéressait tant. Elle le fit de bonne grâce, sachant pourtant bien que l'enfant ne comprenait pas.

Puis elle lui fit visiter la tour, et expliqua à l'enfant étonnée tout ce qu'elle voyait. La petite ne connaissait rien ; elle ne voulait pas s'asseoir sur un fauteuil ; elle avait peur de tout. On voyait qu'elle soupçonnait des pièges constants, ayant eu sans doute beaucoup à se défendre contre la malice des hommes.

Au moment de quitter Paule, elle se jeta dans ses bras avec l'impétuosité d'une jeune biche et l'embrassa en lui disant :

« Tu ne veux donc pas faire comme l'oiseau? Viens avec moi. »

Paule tressaillit doucement. L'enfant par cette prière allait au-devant de ses désirs. 11 y avait si longtemps qu'elle rêvait de fuir avec cette petite, pour laquelle elle s'était prise d'une si étrange et si soudaine affection ! Et puis maintenant le froid était moins intense, la neige fondait peu à peu sous

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Paillette ne put s'empêcher de s'arrêter et de regarder.

les premiers rayons du soleil; elle pourrait maintenant marcher sans crainte de mourir de froid sur le chemin, et sans la terreur d'être vite rejointe, ses pas sur la neige ayant indiqué facilement la route qu'elle avait suivie. Car elle était toujours folle aux yeux de tous, et Lucien, grâce au certificat qu'il possédait, pourrait toujours la faire enfermer facilement. Il lui fallait donc fuir, fuir dans un pays étranger, et ne se faire connaître que lorsqu'elle aurait près d'elle Jean et Louise pour la défendre. Avec Jean elle ne craindrait plus rien.

« Ecoute, petite, je veux bien fuir, mais pas tout de suite; il faut que je fasse mon paquet, que je prenne de l'argent pour acheter de quoi manger, car nous aurons faim en route. »

Elle déplaça quelques briques, puis dit à l'enfant :

« Pars tout doucement par là et reviens dans deux jours m'attendre ici au pied de la fenêtre ; nous nous sauverons ensemble.

— Et Médor, madame? dit Murillonne, qui n'oubliait pas son fidèle compagnon de misère.

— Il viendra avec nous.

— Je voudrais emmener aussi mon petit ami. ».

Et, s'animant, elle raconta à Paulette que son ami était un petit garçon qu'elle avait connu dans le bois de Montilanquet.

11 était grand, il était fort, il la protégeait contre les méchants qui voulaient la battre, et un jour qu'elle avait été prise à un piège à loups, il l'avait délivrée et lui avait donné quelque chose qu'elle avait étendu sur son pied, et cela l'avait guérie.

« Gomment s'appelle ton petit ami?

— Il s'appelle Georges Roulier, madame.

— Tu ne peux l'emmener avec toi, ma pelite, car cela ferait de la peine à son père et à sa mère; mais tu peux lui dire adieu sans lui parler de moi, entends-tu? »

L'enfant partit , promettant à Paulette d'être là , fidèle au rendezvous.

Mais le malheur poursuivait l'infortunée Paule.

Bien que Dosia, sourd, ne pût entendre autrefois les hurlements des chiens et les comparer à leur silence apprivoisé, il s'était aperçu que ces deux farouches gardiens devenaient calmes, presque caressants.

Il avait fait part de sa découverte à Lucien Grauville, et celui-ci lui avait

fourni deux molosses nouveaux, plus sauvages, plus furieux que les précédents ne l'avaient jamais été.

Ces deux terribles gardiens étaient à leur poste le jour que Paule avait désigné pour sa fuite.

L'enfant ne pouvait s'aventurer de ce côté, elle eût été dévorée.

Et Paule passa plusieurs jours dans la solitude et le désespoir.

Une nuit qu'elle pleurait tristement, une douce voix la tira de sa rêverie.

« Madame! madame! »

Murillonne était devant elle.

« Gomment es-tu entrée, petite?

— Plusieurs fois j'ai voulu déplacer les briques; les deux méchants chiens se sont jetés sur moi. Ils auraient tué Médor, si j'avais avancé. Alors il me vint une idée; je me souvins que je connaissais le bouton qui faisait remuer le pont, et quand il fit bien, bien nuit, j'allumai ce morceau de bois, je me dirigeai vers le pont, et je cherchai le bouton. Nous partons maintenant, n'est-ce pas, madame?

— Oui, ma petite, tout de suite. »

Paulette se vêtit d'une robe de laine noire et d'un collet de même étoile ; elle mit sur sa tête un chapeau très simple, qu'elle supposa n'être pas trop démodé, et elle remplit encore une fois le fameux sac. Elle montra à Murillonne le portrait de Rose-Thé.

« Vois-tu, dit-elle, c'est le portrait de ma petite tille. Je l'aimais bien, et des méchants l'ont fait mourir, acheva-t-elle, les yeux pleins de larmes.

— Elle est belle, madame, dit l'enfant les mains jointes, bien belle! » Et, jetant un regard inquiet sur une glace placée en face d'elle, elle s'y

vit mal mise, pieds nus, avec une robe trop courte, des cheveux embroussaillés et une peau toute noire, et il se lit sans doute, dans ce petit être, une triste comparaison. Elle se rapprocha de la dame, lui prit la main, la baisa, et levant sur elle un angélique regard :

« Je ne suis pas belle, mais je vous aime mieux! »

Le cœur de Paulette battit à se rompre. Elle eut envie de profiter de ce moment d'attendrissement de l'enfant pour l'interroger, pour la faire parler; mais les expansions de Murillonne étaient courtes, et ses manifestalions extérieures n'avaient que la durée d'un éclair.

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Paulelte ne montra nullement la joie que lui causa cette démonstration si touchante.

Du reste, il fallait se hâter.

« Je vais l'habiller, mon enfant, » dit-elle.

Elle prit des bas, une robe, qu'elle avait depuis longtemps, dans l'espoir de la fuite prochaine, arrangée à la taille de l'enfant. Elle n'avait pu retoucher de même les souliers; mais Paulette avait des pieds tout mignons, tandis que l'enfant, forte, vigoureuse, habituée aux longues marches, avait les pieds déjà formés. Les bottines pourraient aller au besoin, et on en achèterait d'autres, aussitôt arrivées dans une ville.

.Mais l'enfant se révoltait; elle ne voulait pas mettre ces jupons, qui la serraient à la taille et lui comprimaient les côtes. Le col de la robe la gênait autour du cou; mais ce fut bien une autre affaire lorsque Paulette voulut lui mettre les chaussures. Elle avait consenti avec peine pour tout le reste; mais pour les souliers, elle ne voulait pas, elle ne voulait absolument pas. Elle trépignait, elle se fâchait.

Paule était à bout de raisonnements ; elle lâcha les chaussures et dit d'un air triste :

« C'est bien, dit- elle. Tu peux t'en aller et me laisser ici seule; je ne partirai pas, si tu ne mets pas tes souliers.

— Partons, voulez-vous? J'ai été méchante, je ne le serai plus! »

Paulette prit, sans répondre, la main de l'enfant, et, serrées l'une contre l'autre, elles descendirent, émues, l'escalier de la tour.

Elle ne pouvait s'empêcher d'être émue en franchissant le pont, et elle tremblait d'être surprise par Dosia faisant une ronde de nuit ou même par Lucien venant la surveiller. Elle faisait taire de son mieux l'enfant enchantée, qui croyait que tout danger était passé une fois le pont-levis franchi. Paulette, après l'avoir traversé, s'arrêta; elle le releva soigneusement, afin de ne pas donner l'éveil à Dosia, lorsqu'il viendrait le lendemain matin apporter à déjeuner.

Il faisait nuit, et Paulette ne connaissait de chemin, pour gagner la grande route, que celui conduisant du parc au château.

Elle se souvint qu'il y avait non loin de là une remise où le jardinier serrait ses outils, en cas de mauvais temps.

Peut-être trouverait -elle là une échelle ou un escabeau quelconque? Elle alluma une allumette. Elle arriva à la cabane et poussa la

porte. La cabane était fermée ; mais la petite fenêtre était grande ouverte.

« Peux- tu passer par là, Munllonne? demanda Paule en montrant à l'enfant l'ouverture.

— Oh! oui. »

Et, joignant le geste à la parole, l'enfant d'un bond franchit la fenêtre, comme un jeune écureuil.

« Tiens, fit Paule, voici des allumettes. Que vois-tu?

— Madame, madame, fit la petite, il y a une échelle. Je vais vous la pousser. »

Et, forte et agile, elle dressa l'échelle de son mieux, en l'appuyant sur le haut de la fenêtre :

« Monte, petite, monte avant que je ne la retire. Vite! »

L'enfant grimpa, leste, et, une fois dehors, Paulelte fit basculer l'échelle et la tira à elle.

« Aide- moi à la porter d'un côté, ma petite. »

Et l'une devant, l'autre derrière, elles portèrent l'échelle et l'appliquèrent au mur.

« Montez la première, madame; moi, j'aime mieux grimper ainsi, » fit l'enfant.

Et elle escalada le mur, sautant de pierre en pierre.

« Vous prendrez Médor dans vos bras. »

Paillette gravit les échelons, serrant Médor contre son cœur. Elle arriva en haut, et vit Murillonne déjà au pied du mur, de l'autre côté. Elle eut d'abord peur, et se demanda comment elle ferait pour faire un saut semblable.

Elle fit un grand signe de croix, adressa à Dieu mentalement une fervente prière, et, fermant les yeux, elle sauta légèrement.

Elles longèrent quelque temps le mur et se trouvèrent devant la grille du château. La maison se détachait toute blanche sur le fond sombre. Paillette ne put s'empêcher de s'arrêter et de la regarder. Il lui semblait qu'elie l'avait quittée depuis si longtemps!

« Adieu! murmura-t-elle, maison maudite qui m'a ravi mon enfant! Je pars d'ici la tête basse, fuyant ainsi qu'une criminelle; mais je jure, par le Dieu qui m'entend, de ne rentrer ici que libre, la tête haute, pour faire justice. Dors tranquille, mon enfant, ta mère n'oublie rien, et si elle quitte

sans regrel les murs où tu péris, c'est qu'elle poursuit un but : la vengeance ! »

Et prenant la main de l'enfant atterrée de l'entendre parler avec tant de véhémence, elle si douce à l'ordinaire, elles se remirent en marche, suivies de Médor.

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