‹ Rose-des-CheminsChapitre 14 sur 25 · CONDOR F- LES- BAINS · texte numérisé non relu

CONDOR F- LES- BAINS

« Ma petite Murillonne, dit Paule en la faisant asseoir près d'elle, tu t'ennuies parce que tu ne peux t'occuper. Si tu savais coudre, si tu pouvais lire les belles histoires qu'on écrit pour les enfants, tu serais vite intéressée. Pour goûter ce bonheur, il faut auparavant prendre quelque peine, il faut t'appliquer bien sérieusement.

— Je tâcherai, dit l'enfant; mais cela m'ennuie. »

C'était toujours la même plainte qui s'échappait de ses lèvres. Elle s'ennuyait, semblable à ces lions en cage qui, bien nourris et bien soignés, regrettent les déserts brûlants, dépourvus souvent de gibiers, mais dans lesquels ils étaient libres !

« Si tu es bien sage et bien gentille, tu ne t'ennuieras pas longtemps, ma chérie. D'abord je veux que tu sois avec des enfants de ton âge ; tu joueras beaucoup et tu travailleras peu, pour commencer. Tu seras soumise envers les personnes qui t'instruiront, et bien vite tu seras plus heureuse que tu ne l'as été dans tes bois.

— EtMédor?

— Tu l'emmèneras, rassure- toi.

— Et toi, madame?

— Moi, je te quitterai peut-être, mais pas pour longtemps. »

La nature sauvage et ardente de l'enfant se révolta tout à coup : « Tu veux me quitter, madame? Alors je ne ferai rien du tout, rien du tout, répéta-t-elle en frappant du pied. Si tu me quittes, je veux m'en retourner dans les bois. Je reste ici pour loi; mais maintenant je veux m'en aller.

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— (l'est pour ton bien, ce que j'en fais, vois-tu. C'est parce qu'il m'est impossible de me charger seule de ton instruction et de ton éducation, que j'ai songé à te confier à d'autres. Les personnes qui s'occuperont de toi t'aimeront vite aussi.

— Non, non, répéta l'enfant, je ne veux pas. »

Et, s'exaltant, elle parla encore de ses bois, de Médor, des deux gros chiens, de la Tour, des oiseaux, et enfin elle éclata en sanglots.

Cette scène violente ébranla Paule; cette colère prouvait l'affection de Mtirillonne pour elle, mais en même temps elle mettait à nu le caractère violent de la fillette.

11 fallait sévir.

Dès le lendemain, Paule prit l'enfant par la main et l'emmena hors du parc. Elles tournèrent à gauche, et, après avoir marché pendant dix minutes, elles arrivèrent à une grande construction régulière, un peu froide et sévère, malgré le soleil qui l'inondait à flot.

Paule, s'adressant à une servante qui pliait du linge dans la cour, ta pria de les introduire près de la supérieure du couvent de Sainte -Elisabeth.

Ce couvent avait été élevé dans un but humanitaire. C'était un pensionnat, et, de plus, il servait d'hôtel à tous les malades qui, ayant besoin des bains de Mondorf, étaient dans une position trop gênée pour se loger dans un des hôtels avoisinant le parc. Les malades pauvres trouvaient, dans ce couvent, non seulement une pension confortable à un prix modeste, mais encore des soins dévoués et intelligents. Les religieuses de Sainte- Elisabeth étaient renommées pour leur affabilité autant que pour leurs hautes vertus.

La supérieure, que Paule avait demandée, les rejoignit bientôt dans le parloir sévère où on avait introduit les deux visiteuses.

C'était une femme d'une cinquantaine d'années environ. Sou visage grave exprimait une grande fermeté, tempérée le plus souvent par un sourire bienveillant. On sentait qu'elle avait beaucoup souffert; mais l'énergie de son regard prouvait qu'elle était demeurée ferme au milieu de ses souffrances.

Paule vit rapidement qu'elle avait à faire à une femme d'action qui la comprendrait vite.

« Madame, lui dit-elle, je viens v,ous prier de me seconder dans une tâche que je ne puis entreprendre seule.

— S'il est en mon pouvoir de vous aider, madame, répondit la supérieure, vous pouvez compter sur mon dévouement.

— Il s'agit de cette enfant, reprit Paule en saisissant la main de Murillonne, qui, boudeuse, baissait la tête. Des circonstances pénibles l'ont privée de bonne heure de tout soin. Il y a pour vous non seulement une instruction, mais une éducation à faire. C'est une nature fougueuse, emportée, mais une généreuse nature et un cœur aimant. J'espère qu'elle vous facilitera la tâche par son obéissance; n'est-ce pas, ma chérie? ajouta-t-elle en caressant l'enfant.

— Je veux m'en aller avec toi, madame, » murmura la petite.

La supérieure fronça légèrement le sourcil, en femme de tête qui n'aime pas la résistance, et dit :

« Je crois, au contraire, qu'il faudrait complètement vous en remettre à nous, madame, et vous éloigner en nous laissant cette fillette. Rassurezvous, elle sera aimée parmi nous.

— Cependant, reprit Paule, j'avais pensé qu'il serait plus prudent d'avancer par degrés. Je me proposais de m 'installer avec elle, ici; je la quitterai lorsqu'elle se sera habituée à son nouveau genre de vie.

— Permettez-moi de vous dire, madame, que je suis d'un avis tout à fait contraire; vos gâteries la rendront sans doute plus exigeante, sans la rendre plus heureuse. Une séparation totale la ferait souffrir, j'en suis assurée, mais nous permettrait, je crois, de faire une œuvre plus rapide. »

Paule hésita. Cette femme énergique, parlant avec une telle conviction, lui inspirait confiance. Elle savait qu'une vie austère, pleine de dévouement et d'abnégation, donnait % ces paroles une grande autorité. Mais, jetant les yeux sur Murillonne, elle vit celle-ci songeuse et triste.

Elle se rappela l'enfant farouche, qui avait fui si souvent à son appel dans les taillis de Monflanquet. Elle la revit en guenilles, disputant aux molosses gardiens une écuelle de soupe, et son cœur tendre fut pris d'une immense commisération. Il y avait trop loin de la vie d'aventures de cette enfant des bois à la vie réglée qu'on lui imposerait au couvent. Non, décidément, il fallait une transition.

Et, s'adressant à la supérieure :

« Madame, vous ne pouvez comprendre, comme moi, combien cette enfant est loin de la discipline que vous lui imposerez forcément. Je ne puis vous dire quelle a été sa vie; mais soyez assurée que ce n'est qu'au prix de laborieux efforts que la pauvre enfant arrivera à une conduite que vous traiteriez d'insubordonnée pour toute autre que pour elle. Il ne faut pas songer à la plier à une règle sévère, ce serait opposé à mon désir.

— Usera fait comme vous le désirez, madame, reprit la supérieure; et,

bien que mon expérience m'ait appris de longue date qu'il faut dans tous les cas agir avec une grande fermeté, je me conformerai à vos intentions.

— Je vous en remercie. Soyez assurée, madame, que j'ai de sérieuses raisons pour me permettre d'insister ainsi et pour vous prier de modifier pour cetle petite vos procédés d'éducation. Elle a besoin d'une grande liberté, et, pourvu qu'elle n'échappe point à votre surveillance, il sera bon de la laisser errer dans toute la maison. Ne vous effrayez pas de ses mutineries, de ses incartades. Elle ne connaît d'autres règles que celles que lui dictent son bon plaisir ou son cœur; les autres lui sembleront dures.

— Au début peut-être ; mais elle reconnaîtra bien vite que ce sont les plus douces, reprit la supérieure avec l'assurance d'une Ame forte et chrétienne.

— Nous allons donc nous installer ici, reprit Paule. Je vais régler ma note à l'hôtel du Grand- C lie /' et faire transporter mes bagages. Dans une heure je serai de retour au couvent. »

Et, prenant la main de Murillonne, elle se disposait à sortir, lorsque la supérieure l'arrêta :

« Laissez- moi l'enfant, dit-elle; pendant votre absence, je lui ferai visiter sa nouvelle demeure. »

La petite se cramponna à la robe de Paule.

« Non! non ! cria-t-elle.

— Ce serait plus raisonnable cependant, ma mignonne, » dit doucement la supérieure.

Et, lui tendant la main, avec un doux sourire elle ajouta : « Venez, ma petite, et montrez combien vous êtes obéissante. » Avant de céder, Murillonne se jeta dans les bras de Paule, qui, tout. émue, l'embrassa tendrement en lui disant tout bas : « Sois sage, dans une heure je reviendrai. »

Et Paule s'éloigna, en essuyant d'un geste furtif les larmes qui coulaient de ses yeux.

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