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RETOUR DE CHINE

Il y avait sept ans que Jean avait quitté la France, et il semblait encore jeune et beau comme à vingt ans. Les années écoulées l'avaient épargné, et dans sa chevelure brune on eut pu à peine découvrir quelques lils d'argent. Il se tenait droit et fier, froid et raide en apparence. Ceci venait de l'habitude du commandement, peut-être aussi de l'habitude qu'il avait prise, si jeune encore, de cacher au plus profond de lui-même le déchirement de son âme. Mais lorsqu'on lui parlait, lorsqu'on s'adressait à son cœur ou à sa compassion, le masque de glace qui recouvrait ses traits se fondait comme par enchantement, et sa figure apparaissait bonne et douce, pleine de tendresse et de pitié.

Lorsque M1'6 de Sivry reçut la dépêche de sa sœur, une douloureuse angoisse l'étreignit.

Les lettres qu'elle en recevait régulièrement étaient calmes et gaies. Quel accident imprévu avait-il pu l'atteindre en plein bonheur? Elle chargea rapidement Harry d'aller chercher son père, et de le ramener à tout prix.

Jean entrait, le cœur serré, prévenu par Harry de l'émotion de Louise. Il se disait qu'il s'agissait certainement de Paule. Quelle autre nouvelle eûl pu mettre ainsi Louise en émoi? Son cœur battait, et pourtant sa figure était calme et sévère, son maintien froid et posé, lorsqu'il entra dans la chambre de Louise, où Harry l'introduisait vivement avec la fougue et l'impétuosit< d'un enfant gâté et choyé.

Jean regarda Louise; il la vit pâle et agitée, il murmura :

« Paule, n'est-ce pas?

— Oui, fit vivement Louise.

— Elle est morle? articula péniblement Jean, les dents serrées.

— Non. Me verriez-vous ainsi calme, sans larmes dans les yeux?

— Alors qu'y a-t-il? » cria Harry.

Louise prit la dépêche et la tendit à Jean.

« Lisez vous-même, » tit-elle simplement.

Jean parcourut vivement la dépêche envoyée de Reims. Il la replia lentement et dit à Louise, d'une voix légèrement voilée par l'émotion : « Quand partez-vous, Louise ?

— A l'instant même, si c'est possible.

— Rien n'est impossible, dit Jean sentencieusement, à ceux que Dieu a comblés de richesses. Vous partirez ce soir. Justement le paquebot des Messageries est sous pression. »

Cet appel désespéré si soudain de Paule lui semblait étonnant. Il se disait qu'elle seule pourrait donner de vive voix la clef du mystère qu'il pressentait confusément. Il avait hâte de voir Louise partir.

« Vous trouverez sans doute, dans cette lettre qu'elle vous annonce à Marseille, l'explication de la dépêche et la règle de conduite que vous aurez à suivre.

— Je l'espère bien, dit Louise soucieuse.

— Ai- je besoin de vous recommander, ma bonne amie, de me télégraphier aussitôt votre arrivée à Marseille? car vous pensez bien comme je vivrai ici en attendant des nouvelles. »

Louise fit de la main un signe d'acquiescement à Jean, et répondit : « Soyez tranquille, je ne vous oublierai pas. Je comprends vos doutes et vos tourments. Oh ! qu'il me tarde d'être en France ! » Harry s'approcha de sa tante et lui dit tendrement : « Alors, tu t'en vas en France, ma bonne tantine?

— Oui, mon cher enfant.

— Ah ! comme je voudrais y aller avec toi ! Que je voudrais le voir, ce beau pays de France que vous aimez tant tous deux, et que je chéris à cause de vous! »

Et le jeune homme, regardant alternativement son père et Louise, semblait se demander lequel il souffrirait le plus de quitter.

Jean comprit sans doute ce regard et il dit :

« Harry, ne te désole pas. Nous irons bientôt rejoindre ta tante Louise, elle ne nous précédera que de quelques jours. Je ne te demande pas longtemps, juste le temps nécessaire à la liquidation de mes affaires, et nous embarquons.

« Mais, reprit Jean, ne pourriez- vous m'envoyer aussi à Marseille, lorsque vous aurez vu Paule et reçu ses confidences, une lettre, poste restante, par laquelle vous me mettriez ainsi un peu au. courant? Je serais ainsi rassuré deux jours à l'avance. »

Louise promit à Jean ce qu'il demandait, et elle se prépara au départ.

Oui, la France était loin; mais chaque tour d'hélice maintenant allait la rapprocher de la voyageuse. Ah! l'heureuse invention que la vapeur! Ah! l'admirable institution que celle de ces immenses paquebots qui nous promènent à travers les océans! Il fallait toucher à Hong-Kong, à Saigon, à Singapour, à Colombo, à Aden, à Port-Saïd, à Alexandrie; mais après, quand il n'y aurait plus que le petit lac bleu qui s'appelle la Méditerranée à franchir, Louise saurait donc le mystère qui entourait sa sœur! elle la presserait donc entre ses bras, l'adorée! Mais quarante jours la séparaient de ce moment si doux. Et maintenant, dans sa fièvre, elle trouvait que c'était trop

« Allons! Harry, du courage et de l'activité, disait Jean, le lendemain du départ de Louise. Nous avons peu de temps aussi pour aviser à notre départ. Je te charge de veiller à l'emballage; il est probable 'que nous ne reviendrons plus en Chine. Vends tous les meubles qui ne te conviennent pas, et adresse les autres en France. Moi, je vais me charger du plus difficile; il faut que je m'occupe de me trouver un remplaçant. »

Il parvint ainsi, en accablant Harry de travail, à le distraire du chagrin que le départ de Louise lui causait. Quant à lui, il se jeta à corps perdu dans l'arrangement de ses vastes affaires, et il y trouva le calme qui lui permit de vivre plus tranquille en attendant son départ pour Paris.

Lorsque Louise débarqua à Marseille, elle y trouva la lettre de sa chère Paule.

Nos lecteurs connaissent le contenu de cette missive, et nous ne le redirons pas ici. A mesure que Louise lisait, des larmes inondaient son lin visage, et des exclamations de douleur s'échappaient de ses lèvres blêmies.

En arrivant à la gare, elle télégraphia à Chang-Haï :

« Trouvé lettre; pour rien ne retardez votre arrivée. Paule vit, mais a besoin de vous. »

Et Louise poussait le train rapide qui l'emportait, de tous ses vœux. Les arbres, les maisons, les prairies disparaissaient autour d'elle dans une course vertigineuse, et elle trouvait que l'on n'avançait pas et que le train piétinait sur place. Les arrêts de quelques secondes aux gares importantes du trajet lui semblaient durer une éternité, et c'est fiévreuse, secouée par ce

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désir fou de prompte arrivée, qu'elle atteignit, sans s'en apercevoir, Paris.

Il était six heures. Elle fit avancer une voiture qui la conduisit en une demi-heure de la gare de Paris-Lyon à celle de l'Est. Le train pour le Luxembourg ne partait qu'à huit heures vingt du matin. Louise eut tout le (emps d'envoyer à Paule une dépêche, la prévenant de son arrivée pour le soir même. On arrivait à Mondorf-les-Bains. Un domestique de l'hôtel, prévenu sans doute, s'avança vers elle et lui demanda si elle n'était point la personne qu'attendait Mm0 Grauville.Le propriétaire de l'hôtel, un Lorrain bienveillant et affable, M. Koch, la reçut et la conduisit à l'appartement de Paule, situé au premier étage.

Une fois sur le palier, elle dit au maître de l'hôtel :

« Indiquez-moi tout simplement le numéro de la chambre de Mmc Grauville. J'irai seule. »

Le propriétaire comprit que la nouvelle venue désirait être libre, et il la renseigna poliment.

Louise s'avança, regardant les numéros dans le vaste corridor qui traversait l'hôtel à tous les étages. Elle s'arrêta, lorsqu'elle lut le chiffre désigné; mais elle fut quelques instants avant de pouvoir frapper à la porte. Ses jambes se dérobaient sous elle, et son cœur battait si violemment, qu'il lui semblait que Paule devait l'entendre de l'autre côté de la cloison.

Paule l'entendit-elle? On put le croire, en effet; car au moment où Louise, revenue de son émotion, se disposait à frapper, Paule ouvrait la porte et, sans un cri, sans un geste, tombait dans les bras de sa sœur.

« J'étais sûre que tu étais là, dit -elle lorsque, après les premières effusions, elle put enfin parler, mon cœur me l'avait dit!

— Chère Pauletteî.chère Paillette! ne cessait de redire Louise en extase. Quelle joie de te retrouver ! »

Et elle prenait les deux mains de Paule et la forçait à se tenir debout devant elle, la regardait, la contemplait, la mangeant des yeux.

« Que j'ai eu peur de ne plus te revoir, ma Louise! dit Paule tristement.

— Raconte-moi tout, chérie, dis-moi tes souffrances, tes tourments, tes angoisses.

— Pas encore, dis, veux-tu, Louisette? Laisse-moi tout au bonheur de le revoir. Laisse-moi oublier le passé pendant quelques minutes et revivre avec toi les jours si doux d'autrefois. Parle-moi de toi, parle-moi de Jean, parle-moi de son fils Harry. Dis-moi tout. Il y a si longtemps que je n'ai parlé à cœur ouvert! il y a si longtemps que je me renferme, de crainte de questions indiscrètes, d'allusions perfides, dans un isolement presque complet ! »

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