SOUPÇONS DE JEAN
Au moment où Jean de Montluçon s'inquiétait de la direction de ses gigantesques affaires et cherchait autour de lui un homme digne de sa confiance, il reçut une lettre d'un de ses amis intimes, Raoul de Périsoles. C'était un jeune ingénieur qui, frappé cruellement par la mort de sa femme, fuyait la terre natale, où il avait trop souffert, et arrivait à Chang-Haï.
Il laissait en France sa fille Gastonne, filleule de Jean, pensionnaire à l'Abbaye-aux-Bois.
La venue de cet ami était une circonstance favorable au départ de Jean. Il l'attendit, employa quelques jours à le mettre au courant de ses vastes entreprises. Il venait de trouver un remplaçant.
Puis il le quitta en lui promettant d'aller à Paris voir la jeune Gastonne, et de veiller tendrement sur elle.
Raoul fut rassuré; il savait que lorsque Jean de Montluçon promettait, il s'acquittait royalement de son serment, et il était désormais tranquille sur le sort de sa chère petite fille.
Harry était ravi, comme un enfant, de voyager. Quoique 1res riche, très gâté, habitué à voir tous ses caprices satisfaits, il n'avait jamais quitté Chang-Haï ou ses environs. Tout lui était nouveau et attrayant. Le voyage pour lui fut un continuel enchantement. Il lui sembla durer quelques minutes, et il fut tout étonné lorsque son 'père, l'appelant sur le pont, lui montra au loin les cotes de France.
Harry regarda son père. Il le vit pâle, ému, appuyé sur le bastingage, et il comprit ce que c'était que l'amour du pays. Il sentit, en voyant l'émotion de son père, qu'il y avait un sentiment profond qu'il ne comprenait pas
encore bien, mais qui devait être doux et bon à partager. Il s'approcha de Jean et l'appela.
Jean détacha difficilement les yeux de ces côtes qui, se rapprochant de plus en plus, se profilaient distinctes maintenant sur le ciel bleu du Midi. Il murmura :
« La France, mon enfant. »
Paule et Louise avaient été prévenues par dépêche de l'arrivée des deux voyageurs, et la journée leur sembla s'écouler bien lentement au gré de leurs désirs.
Longtemps, bien longtemps avant l'arrivée du train, elles .étaient à la petite gare pour l'attendre, et lorsque la cloche que le mécanicien fait constamment tinter, pour avertir les gens ou les animaux aventurés sur les rails, sonna, Paule fut obligée de s'asseoir pour ne pas chanceler.
Harry sauta le premier du train et, leste, heureux, radieux comme un enfant auquel tout a souri, se jeta follement au cou de sa tantine Louise, pendant que Jean serrait tendrement les mains de Paule, à moitié morte d'émotion.
« Voyons, dit Louise, se débarrassant de l'étreinte du jeune homme, tu ne vois donc pas ta tante Paule? Embrasse-la; elle était si heureuse de te voir ! »
Il sentit qu'il avait deux mères au lieu d'une, et sa joie ne connut plus de bornes. Il allait des uns aux autres, parlant, bavardant, interrogeant, et effaçant ainsi la gêne qui résultait, pour Jean et Paule, de cette entrevue.
Jean parlait peu ; il semblait se recueillir, en attendant le récit de Paule, et son front ne se déridait même pas aux folles plaisanteries d'Harry.
« Voyons, parle, ma tante Paule, fit Harry en lui" prenant le bras. Regarde la figure de papa; ne te fait-elle pas pitié? »
L'enfant touchait juste. Paule le comprit. Elle voulut se hâter de satisfaire l'impatience légitime de Jean, et elle commença, détaillé et palpitant, le récit de toute sa vie depuis son mariage. Elle n'omit rien, pas un détail, pas un indice, pas un soupçon, et, lorsqu'elle acheva sa triste odyssée, Jean était complètement édifié sur l'infamie de Lucien et de Maurepas.
Il avait écouté sans l'interrompre par un geste, par une parole, le récit de Paule. Semblable à une statue de marbre, on aurait pu supposer qu'il ne ressentait aucune émotion, si la pâleur de son visage ne l'avait trahi.
Au contraire, Harry interrompait fréquemment sa tante par des exclamations fougueuses, des réflexions indignées. Il ne tenait plus en place et se promenait dans la chambre, agité, nerveux.
Quand Paule eut achevé son récit , il se jeta à ses pieds, embrassant ses mains :
« Pauvre tanle! pauvre martyre!... Père! père! cria-t-il, nous sauverons ma tanle, nous vengerons la mort de Gaston et de Rose-Thé!
— Sois sans crainte, mon enfant, dit Jean d'une voix calme et posée, nous saurons faire justice et rendre à chacun suivant ses œuvres. Mais laissez-moi, ma chère Paulette, vous interroger posément, en appuyant sur quelques incidents qui ne m'ont pas semblé clairs dans votre récit.
— Je vous écoute, mon ami.
— D'abord qu'est devenue cette Véronique qui vous affectionnait tant, et que vous traitiez à l'égal d'une mère? Racontez-moi encore une fois, je vous prie, dans tous ses détails, cette terrible scène de l'incendie. Pardonnez-moi d'insister ainsi sur ce pénible récit; mais je le juge utile à notre future vie. »
Paule retraça minutieusement cette triste scène, et, à mesure qu'elle s'enfonçait dans cette histoire, Jean se confirmait de plus en plus dans un doute qui lui travaillait l'esprit.
Cette disparition de Véronique n'était pas naturelle. Elle n'avait pu être surprise par l'incendie, qui avait commencé par s'allumer dans la chambre de Paule. Elle avait dû être avertie par les flammes, et elle avait dû accourir à temps pour sauver sa jeune maîtresse.
Ainsi que le lui expliquait Paule, Véronique entrait par le petit salon où Rose-Thé dormait, et qui avait dû être le dernier atteint. Comment se faisait-il qu'elle n'y fût pas revenue? Tout ceci était peu clair, et Jean eut une pensée rapide : Si l'enfant n'était point morte? si Rose -Thé avait été sauvée par Véronique? Et un instant l'homme fort, l'homme sûr de lui et plein de sang-froid sentit son esprit s'égarer, à la pensée de pouvoir rendre la fille à la mère.
Mais il ne s'arrêta pas longtemps à cette idée, qu'il se promettait de mûrir et d'approfondir en temps et lieu.
Paulette, vaguement inquiète, vaguement troublée, attendait qu'il parlât, se demandant pourquoi il se taisait, et avait l'air de réfléchir si profondément.
Jean ne voulait pas qu'on soupçonnât le moins du monde les pensées qui se croisaient dans son esprit. Il n'aurait pas voulu mettre dans le cœur de Paulette le moindre espoir, sans être sûr de le confirmer. Il voulait, si cela était possible, si Rose-Thé avait été sauvée, lui rendre sa tille, sans faire passer Mmc Grauville par ces alternatives douloureuses d'espoir ou de
ROSE-DBS-CHEMINS lil
désespoir. Elle avait assez souffert pour avoir droit au calme et au repos.
Il répondit donc tranquillement à Paulette :
« Je ne vois décidément rien, dans le récit que vous venez de me redire de si bonne grâce, rien qui puisse justifier les soupçons que j'avais conçus. J'ai eu tort de vous forcer à répéter des choses si douloureuses, puisque cela ne pouvait nous servir à rien. Excusez-moi.
— Vous savez bien, mon cher Jean, que je ne puis vous en vouloir de votre zèle, et que vous n'avez jamais à vous en excuser. »
,Harry avait suivi attentivement cette scène et, avec le don de double vue que nous avons toujours lorsqu'il s'agit d'êtres aimés, avait senti que son père ne disait pas tout ce qu'il pensait, et qu'il avait, comme on dit vulgairement, une « idée de derrière la tête ».
Laquelle? Harry se le demandait en vain; mais il se promettait d'interroger son père ou de faire lui-même sa petite enquête, car il était indigné, de toute la force de la jeunesse qui n'admet rien et ne transige pas, du long martyre que Paule avait enduré. Il rêvait de faire périr Lucien dans les plus horribles supplices; il en inventerait même au besoin.
« Nous ne verrons donc pas cette gentille Murillonne, dont vous nous parlez avec tant d'affection, et que nous aimons .déjà? dit Jean, voulant détourner un peu la conversation.
— J'espère que si, répondit Paule; la supérieure que nous avons vue ce matin, m'a assurée que l'enfant devenait de plus en plus docile. On lui promet comme récompense notre visite, et cette pensée la rend sage et obéissante. C'est un excellent petit cœur qui, une fois discipliné, sera tout à fait adorable. Si Rose-Thé avait vécu, je ne lui eusse point souhaité un autre caractère.
— Gomme vous paraissez aimer cette enfant, ma chère Paule, et combien vous avez dû souffrir d'en être séparée! dit Jean, qui comprenait et excusait tous les mouvements du cœur.
— Oh! oui, j'en ai beaucoup souffert; mais je vis d'espérance. La supérieure m'a assuré qu'au mois d'octobre je pourrais la reprendre et la garder près de moi. Vous la verrez bientôt, d'ailleurs; nous irons la voir demain. Vous voilà tous autour de moi, mes amis, ajouta-t-elle en les regardant affectueusement tous les trois, et rien ne pourra plus m'atteindre désormais. »
Jean la regarda. Il n'était pas si rassuré que Paule; il se disait que Lucien ne pouvait abandonner ainsi la lutte, et, défiant et prêt à l'attaque, il attendait.
142 ROSE-DES-CHEMIXS
Puis les deux sœurs firent aux nouveaux venus les honneurs du parc.
En rentrant à l'hôtel, un des domestiques vint à la rencontre de M*6 Grauville.
« Une sœur du couvent est venue ici. Elle désire parler à madame; elle attend madame dans le salon.
— C'est bien, » dit Paule.
Et, se retournant vers ses amis, elle leur dit : « Venez-vous?
— Madame la supérieure fait demander à madame, fit la religieuse en désignant Mm0 Grauville, de passer un instant au couvent.
— Murillonne est malade! fît Paulette se levant en sursaut, la voii étranglée.
— Pis que cela, madame, dit la religieuse.
— Alors elle est morte!... Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! sanglota Paulette. Ah! c'est trop! »
La religieuse murmura :
« Madame, les voies de Dieu sont impénétrables. Il châtie ceux qu'il aime.
— Vous avez raison, ma sœur; mais parlez! parlez! dit Jean blême. Vous en avez trop dit maintenant pour nous rien cacher.
— Oui, monsieur, laissez-moi parler. Que madame se rassure : la petite n'est pas morte, elle n'est pas encore perdue à tout jamais. »
Et pendant que Paule poussait un soupir, un éclair passa dans les yeux d'Harry.
« On l'a enlevée, n'est-ce pas, ma sœur? cria-t-il impétueusement.
— Mon enfant, elle s'est enfuie.
— Ah! si je tenais les misérables! fit Harry, comme je saurais bien les punir! car on l'a enlevée, vous dis-je.
— Il appartient à Dieu de se venger, et c'est lui qui punit et qui frappe le plus justement, puisque c'est lui seul qui voit clair; mais l'enfant s'est enfuie d'elle-même. Je comprends votre douleur, madame, et je vais prier Dieu pour vous, dit-elle en s'avançant vers Paule immobile*
— Mais comment? mais où est-elle partie? où s'est-elle enfuie? dit Louise.
— Je ne sais, madame; madame la supérieure vous répondra mieux que je ne le ferais moi-même.
— Paule, dit Jean gravement, vous avez confiance en moi; vous savez que je ferai tout au monde pour vous rendre celte enfant. Eh bien! écoutez-moi : ne parlons pas ainsi devant cette bonne religieuse, que nous
attristons. Croyez-vous que l'entant n'a pas été soignée et surveillée aussi bien, dans cette maison du bon Dieu, qu'elle l'aurait été ici dans cet hôtel? »
El comme Paule rétléchissant se taisait, il continua :
« J'irai, moi seul, trouver la supérieure. Ensemble, et de sang-froid, nous nous concerterons sur les mesures à prendre. Vos pleurs, votre désespoir, ma chère Paule, troubleraient notre enquête. Allez, ma chère sœur, et annoncez ma visite à la supérieure. »
Il reconduisit la bonne sœur, chapeau bas, jusqu'au perron de l'hôtel, et, lorsqu'il revint, il trouva Paule plus calme, parlant tranquillement avec Harry et Louise.
« C'est ainsi que je vous voulais, ma chère Paule; c'est ainsi que nous serons les maîtres, car, voyez- vous, nous la retrouverons cette enfant; elle ne peut être allée loin. La douleur et le sentiment de leur responsabilité ont dû un peu l'aire perdre la tête aux bonnes sœurs de Sainte-Elisabeth. Il faut descendre à table, ma chère Paule, avec Harry et Louise, et montrer à tous un visage calme. Lorsqu'on veut réussir dans une entreprise, il ne faut jamais mettre des étrangers dans le secret. Surtout ne vous inquiétez pas de moi; il est probable que je ne rentrerai pas avant ce soir. »
Et comme Harry regardait son père, curieux :
« Tu es un jeune homme, mon enfant; je te charge de distraire et d'amuser tes tantes. Redis-leur qu'on peut avoir confiance en ma parole. Je jure de vous ramener Murillonne si elle est vivante, fût-ce dans vingt ans d'ici ! »
Paule se sentit rassurée par ces paroles si viriles, et elle laissa partir Jean sans demander à l'accompagner. Elle sentait qu'il serait mieux seul pour interroger la supérieure, et que celle-ci lui répondrait plus facilement et plus ouvertement qu'à elle-même.
Jean se lit indiquer par un domestique le chemin du couvent. Il fui introduit dans un parloir simple, dallé de pierres noires et blanches. Aux murs quelques images de piété et, au-dessous, dts chaises de paille rangées le long de la muraille composaient tout l'ameublement de cette chambre monacale.
Jean n'eut pas d'ailleurs un long temps pour examiner cette pièce, car la supérieure entra presque aussitôt.
Elle produisit sur Jean la même impression favorable qu'elle avait déjà produite à Paulette.
Jean sentit qu'avec cette femme-là on pouvait parler, discuter, et
qu'elle devait donner de bons conseils. Il vit qu'il pouvait aller à elle à cœur ouvert, et il commença :
« Pardonnez-moi, madame, de me substituer à Mme Grauville; j'avais chargé la sœur que vous nous aviez envoyée de vous prévenir de ma visite.
— La commission, monsieur, m'a été transmise exactement, et je vous avouerai, monsieur, que votre résolution de venir ici à la place de Mme Grauville m'a été agréable. La chère dame doit être trop malheureuse, peut-être même trop irritée contre nous, pour pouvoir parler de sangfroid et discuter avec nous sur les meilleurs moyens à employer pour retrouver cette pauvre petite.
— C'est, en effet, madame, ce que je craignais, et j'ose vous le dire, puisque vous allez de vous-même au-devant de cet aveu. Veuillez me raconter comment cette enfant a disparu.
— Vous savez sans doute, monsieur, que lorsque Mmc Grauville nous a confié cette petite , elle était encore une vraie fleur des bois , indisciplinée, insoumise, ayant horreur de la règle et du joug qu'elle ne comprenait pas. Il a fallu lui donner une éducation spéciale, et créer pour elle, dit la supérieure en souriant finement, une méthode pédagogique nouvelle.
— Je vous comprends, ma Mère, et vous admire.
— Il était impossible de soumettre cette enfant, habituée à l'air libre, à la vie sauvage, à une application régulière sur des livres et des cahiers. Il fallait lui laisser une grande liberté, lui faire croire qu'elle pouvait aller et venir à son gré, et ne lui laisser jamais soupçonner qu'on pouvait la surveiller. C'est ce que nous avons fait. C'est moi encore, ce matin, qui lui ai dit :
« — Allons, Murillonne, allons, ma petite fleur des bois, il faut se promener. Nous ne voulons donc plus faire la petite sauvage, petite Rosedes- Chemins?
« — Non, madame, dit l'enfant, c'est mal, je ne veux plus faire mal, parce que je veux revoir Mmc Paule, et que vous m'avez promis que je la reverrais bientôt, si j'étais sage. »
— Cette enfant est vraiment sympathique, dit Jean doucement, et je m'attache à elle par tout ce que vous m'en racontez.
— Oui, dit la supérieure, c'était une bonne enfant. » Et, reprenant son récit :
« — Je vous le promets encore, Murillonne, et je vous permets „ d'aller vous promener dans le bois, et voir vos amis les fleurs et les
oiseaux. »
« L'enfant partit, agile et gaie, et lorsque l'heure du repas sonna, elle, si exacte d'ordinaire, ne revint pas. Je la lis chercher de suite; peine inutile ! on ne la retrouva pas. J'ai fait battre par les domestiques du couvent les environs, mais en vain. Alors, à bout de ressources, j'ai téléphoné à la gendarmerie de Luxembourg pour qu'on m'envoyât des agents qui fouillent en ce moment les environs; puis j'ai fait prévenir Mm" Grauville. L'enfant ne peut être loin, et il est impossible que les agents ne la retrouvent pas. »
Au même instant on annonça le retour des gendarmes.
On n'avait rien trouvé.
« Nous recommencerons celte nuit, madame, si vous voulez, dit l'un d'eux s'avançant vers la supérieure, en faisant le salut militaire; mais je crois que ce sera sans succès, car nous avons fouillé partout.
— Je le crois, mes amis, dit Jean, prenant la parole. Inutile de continuer vos recherches. Vous m'obligerez même en parlant le moins possible de cette aventure. Tenez, mes braves, voilà pour boire à ma santé. »
Et il remit au gendarme quelques louis.
Lorsqu'ils furent sortis, Jean se retourna vers la supérieure et lui dit : « Vous avez sans doute été étonnée, madame, de me voir faire cesser aussi brusquement les recherches entreprises; mais lorsque vous m'avez annoncé que vous aviez fait commencer des recherches, j'étais sûr qu'elles n'aboutiraient pas. Pour moi, cette enfant...
— ... a été enlevée, acheva vivement la supérieure.
— C'est aussi mon avis, et je n'osais vous en faire part.
— Quel costume portait l'enfant lors de sa disparition?
— Elle portait l'uniforme de la pension : une simple robe de laine brune, serrée à la taille et au cou par un ruban de soie bleue. Un grand chapeau de paille blanche, recouvert de nœuds bleus, complétait cette toilette. Son linge était fin et garni de broderies ; ceci n'était plus l'uniforme de la pension. Le tout était marqué d'une croix et d'un S E (Sainte-Élifabeth). Comme signe particulier, elle avait au front, sous la naissance des cheveux, une profonde entaille que des boucles folles dissimulaient. Celte cicatrice avait ceci de particulier : qu'elle rougissait ou pâlissait, à la moindre émotion de la petite. Voilà, monsieur, tous les renseignements que je puis vous donner. »
Jean, pendant le trajet.du couvent à l'hôtel, réfléchit profondément.
Pour lui, la chose était claire: Murillonne avait été enlevée. Il était impossible que cette enfant, seule dans les bois, se lut déjà enfuie si Ion, et qu'elle eût échappé aux battues successives.
Non. Elle avait été enlevée; par qui?
Elle avait été enlevée par quelqu'un qui, connaissant le secret de sa naissance, espérait s'en faire une arme et vendre ce secret bien cher.
Ou bien, elle avait été enlevée par quelqu'un qui avait découvert l'affection que Paule lui témoignait, et qui voulait tenir Mme Grauville en son pouvoir par une menace continuelle suspendue sur la tête de cette enfant qu'elle adorait.
Et c'était à cette seconde supposition que Jean s'arrêtait le plus volontiers. Dans le premier cas, il aurait été plus facile au ravisseur de surprendre l'enfant lorsqu'elle vivait autrefois sa vie errante dans les bois, que de guetter sa sortie et de l'emporter loin de l'asile Sainte-Elisabeth.
En tout cas, il fallait agir vite, et son plan était tout tracé lorsqu'il rentra à l'hôtel.
« Je partirai demain, dit-il, et serai à Paris à six heures du soir. Il est malheureusement trop tard pour partir aujourd'hui même, ajouta-t-il d'un air de regret, en consultant sa montre.
— Il en serait encore temps, mon cher Jean, dit Paule, que je m'y opposerais formellement. Vous avez besoin de repos, et je suis désolée, confuse, de toute la peine que je vous cause. Vous nous écrirez bien vite, n'est-ce pas, Jean? Nous ne vivrons plus en attendant des nouvelles.
— Le plus tôt possible, ma chère Paule; mais auparavant, avant de rien décider, mon premier soin sera d'aller consulter un avocat célèbre. Il y a si longtemps que je suis brouillé avec les lois, que je ne connais plus au juste l'étendue de mes pouvoirs.'
— Et moi, mon père, vous accompagnerai-je? fit Harry.
— Non, mon enfant. Reste près de tes tantes, et console-les de ton mieux. Chère Paule, ne vous plaignez pas trop de la perte de Murillonne : je vous ramène un autre enfant, dit-il en frappant affectueusement sur l'épaule d'Harry.
— Et je t'assure qu'il est bon, et qu'il est difficile d'en trouver un meilleur, dit Louise en jetant un regard affectueux à son fils d'adoption.
— Chère tante, vous me flattez, je crois, lit Harry malicieux, (ju'allezvous donc me demander?
— D'aimer Paule et de la consoler, lit Louise tout bas.
— Marché conclu, ma tantine! Vous serez contente de moi. »