CHEZ L AVOCAT
Lorsque Jean arriva à Paris, il se mit à l'œuvre sans perdre de temps. Il ne songea pas une seule minute à demander secours à ses amis du monde et à ces relations banales qu'il aurait vite renouées s'il l'avait voulu* Non, il voulait un confident discret et sur, un esprit éclairé, une âme haute, qui pût le guider dans cette pénible entreprise.
Il avait dit en quittant Paule et Louise : « Je consulterai un avocat, » et il pensait maintenant : « Je voudrais pouvoir consulter un véritable ami. »
Il feuilleta le Bottin, comptant sur sa bonne étoile pour choisir, entre mille, l'homme précieux qui pourrait le seconder.
Tout à coup il lut, dans la liste des avocats, un nom qui le frappa : c'était celui de Louis Roulier. Il se ressouvint de la façon douce et émue dont M" de Sivry en parlait, lorsqu'elle avait raconté plus de cent fois, pour distraire le petit Harry, l'histoire de l'étang du Bois- Fleuri.
« Il a sauvé Louise, pensa Jean. C'est une prédestination; il m'aidera, allons à lui. »
Louis Roulier n'était pas riche; mais qu'avait-il besoin d'argent? 11 était toujours demeuré, malgré ses éclatants succès, l'homme sauvage, un peu mélancolique, que nous avons vu, il y a quelques années, errer sous les ombrages du Bois-Fleuri.
La seule distraction de cet infatigable travailleur, c'était son frère d'adoption, (îeorges Roulier. Il s'était attaché à cet enfant à cause de son intelligence réfléchie et de son bon cœur. Il s'en était fait le père, en même temps <pie le camarade. Et, favorisant les goûts du jeune homme, il le dirigeait vers les études médicales.
Cet homme intelligent et bon n'était-il pas le conseiller et l'ami dont Jean de Montluçon avait besoin?
Jean le devina bien vite lorsqu'il eut causé quelques instants avec l'avocat; il avait trop la connaissance des hommes pour tarder longtemps à apprécier l'esprit élevé, l'âme noble de son interlocuteur.
Apres les premières présentations, Jean dit à Louis :
« Sans vous connaître, monsieur, j'étais déjà votre obligé.
— En quoi ai- je jamais pu vous être utile, monsieur?
— Vous avez sauvé la vie à une de mes cousines.
— YTous devez confondre, monsieur; votre erreur me flatte, mais ce
l'en est pas moins une erreur. Je n'ai jamais eu jusqu'ici l'occasion de
;auver la vie de personne. J'ai gagné souvent des procès graves; mais
l'innocence que je défendais ne pouvait manquer d'éclater tout entière
aux yeux des juges, ajouta Louis avec modestie.
— Avez- vous donc oublié l'aventure du Bois-Fleuri?
— Je m'en souviens, dit, Louis en rougissant.
— C'est là que vous avez sauvé M"e Louise de Sivry. Si vous avez oublié, je me souviens, monsieur, et» M"' de Sivry aussi.
— Vous me rendez confus, monsieur. Ce serait pour moi une grande joie d'avoir eu l'honneur de sauver la vie de M "e de Sivry, mais je n'en ai pas eu l'occasion. Je l'ai aidée à sortir de l'eau, ce qu'elle aurait pu faire d'ailleurs bien facilement sans moi. Au reste, le monsieur qui l'accompagnait aurait sans doute été plus prévenant, si je ne m'étais pas trouvé là.
— Votre modestie est celle d'un noble cœur qui fait le bien et n'en conserve pas la mémoire; c'est bien ainsi que je m'attendais à vous voir, monsieur. Je sens que nous nous comprendrons et je m'en réjouis, car le service que j'ai à réclamer de vous est plus grand encore que celui que vous nous avez rendu autrefois. J'ai besoin d'un conseil, j'ai besoin d'un appui, pour une œuvre délicate, difficile. Mais pour que vous puissiez m'aider efficacement, il faut que je vous raconte tout, sans rien omettre; il faut que je vous dise quel est le mal à réparer, quelle est l'injure à venger! »
Alors Jean commença d'une belle voix sonore, que l'émotion rendait grave et vibrante, l'histoire terrible de la famille Grauville. Il dit tout, semblable au malade qui décrit son mal au médecin en qui il espère.
Quand Jean, ayant fini cette lamentable histoire, se fut assis, épuisé, Louis Roulier, d'un mouvement spontané, s'élança vers lui et, lui prenant les deux mains, il lui dit avec solennité :
« Monsieur, l'œuvre de justice et de réparation que vous entreprenez
est grande; merci de m'avoir choisi pour y travailler. C'est un honneur pour moi; j'en sens tout le prix, et je m'efforcerai d'en être digne. Écoutez -moi bien : faites taire votre indignation, si naturelle cependant. Vous avez une œuvre double à faire, n'est-ce pas? Punir M. Lucien Grauville pour venger les êtres qui vous sont chers; mais vous avez aussi et surtout à rendre à Mme Grauville la chère enfant qu'elle a si étrangement perdue.
— C'est mon plus cher désir.
— Eh bien, pouvons-nous espérer que ces deux entreprises pourront être conduites de front? pouvons-nous espérer que le succès de l'une n'exigera pas l'abandon de l'autre? Peut-être, ajouta Louis Roulier en s'animant, que pour retrouver cette petite fille, loin de punir M. Grauville, il vous faudra le ménager!
— Comment, vous aussi, vous soupçonnez...?
— Je ne soupçonne même plus; j'affirme que c'est le bourreau de Mme Grauville qui cherche encore à la torturer, après même qu'elle lui a échappé.
— Je n'avais pas voulu vous parler de mes doutes; j'attendais qu'ils vous vinssent aussi. Je me défiais de moi-même, de ma haine pour Lucien Grauville; mais puisque vous les partagez, mes soupçons sont donc bien fondés.
— Soyez assuré que c'est lui qui a enlevé cette enfant.
— Quel intérêt peut-il y trouver?
— D'abord celui de nuire; c'est un intérêt pour de telles âmes. Et puis, s'il connaît l'attachement de sa belle-sœur pour cette petite-fille, il sait bien qu'on le ménagera tant qu'il l'aura en sa possession. C'est un admirable calcul qu'il a fait là, dit Louis.
— Et il a exécuté son plan avec une rare habileté; en moins de deux heures il a si bien éloigné l'enfant, que nos recherches dans le pays n'ont pu aboutir.
— Il a fallu que cette petite n'opposât aucune résistance; sans doute que, comme seigneur du château de Monttlanquet, il avait un grand prestige aux yeux de celte petite paysanne.
— Cette enfant ne connaissait pas le châtelain; elle ignorait même ce que pouvait être un château; elle était tout à fait sauvage.
— Tout à fait?
— Mais oui; vivant dans les bois, ne subsistant que par ses rapines ou sa chasse, plus sauvage que vous ne pouvez l'imaginer.
— Et comment s'appelait-elle? interrogea vivement l'avocat.
ROSE-DKS-CHEMINS 101
— Murillonne.
— Ah! cher monsieur, s'écria Louis Roulier en se levant rapidement, le Ciel est pour nous! »
Et il s'élança hors de la pièce si soudainement, que Jean de Montluçou aurait pu croire qu'il allait lui ramener Murillonne elle-même, si la chose n'avait pas été si invraisemblable.
Ce ne fut point une petite fille sauvage que Louis Roulier introduisit près de Jean; ce fut un beau jeune homme, à la figure intelligente, plein de grâce, l'air réservé.
« Georges, mon frère chéri, dit l'avocat en amenant le nouvel arrivant près de Montluçon, tu peux nous être bien utile, dans une affaire pénible que nous traitons, monsieur et moi. Il faut que tu nous parles de cette petite Murillonne, ta protégée des bois d'Avenay.
— C'était une charmante enfant, tendre, courageuse et capable d'actes héroïques, répondit Georges. Je m'intéressais beaucoup à cette petite, et je puis affirmer que, malgré ses allures sauvages, elle a une grande intelligence et un cœur haut placé.
— Oui, je sais, mon Georges, que tu appréciais toutes les qualités de cette étrange Murillonne; mais son éloge n'est plus à faire. Ce qu'il nous faut maintenant, ce sont des détails sur sa vie, sur le pays qu'elle habitait avant de s'installer dans les bois où tu Tas connue. »
Et rapidement il indiqua les traits généraux de la vie des Grauville , insistant seulement sur l'affection de Paule pour Murillonne et sur sa brusque disparition.
« Elle ne s'est point sauvée, soyez-en sûrs, s'écria Georges. Elle était droite et loyale, et, si elle devenait obéissante et soumise au couvent, c'est qu'elle s'attachait aux religieuses qui relevaient. Elle était incapable d'une hypocrisie.
— Nous le savons, mon ami; mais la vie des bois la charmait tant! Peut-être a-t-elle été tentée de la reprendre?
— Si elle avait formé un tel dessein, elle n'aurait jamais simulé une soumission quelconque vis-à-vis de personne. Songez donc que cette enfant, alors même que le châtelain de Montflanquet excitait ses chiens contre elle et la couchait en joue avec son fusil de chasse, n'a pas voulu céder! Elle était trop lîère pour cela. Elle a été enlevée, je n'en doute pas.
— C'est notre conviction, reprit Jean; vous la rendez plus ferme. Mais pensez-vous qu'enlevée malgré elle, cette enfant ne cherchera pas à s'évader?
— Oh! si, par tous les moyens possibles. Elle est ingénieuse, intelligente, et je serais bien étonné qu'elle n'y parvînt pas, fit Georges.
— Je ne sais si son ravisseur n'est pas encore plus ingénieux et plus tenace qu'elle.
— Mais, reprit l'avocat, si elle parvient à s'échapper, où irait-elle? Dans son pays sans doute. Quel est ce pays? Le sais-tu, petit? »
Georges alors raconta tout ce qu'il connaissait au sujet de l'enfant.
Si, comme le pensait Georges, les gens que Murillonne avait fuis n'étaient pas ses parents, ils pourraient sans doute indiquer la vraie famille de l'enfant.
Dans tous les cas, il fallait retrouver le village où Murillonne avait vécu et obtenir sur son compte tous les renseignements possibles. M. de Montluçon s'était bien adressé à la police et avait promis à l'agent qui le mettrait sur la trace de la pensionnaire du couvent de Sainte-Elisabeth une forte somme. Il avait dû employer ce moyen, puisqu'il lui était matériellement impossible de chercher lui-même dans toutes les directions. Mais, pour ces recherches précises autour de Reims, il ne voulait les confier à personne. Il sentait qu'un homme salarié ne pourrait y apporter l'ardeur qu'il y mettrait lui-même.
Après en avoir longuement conféré avec l'avocat, Jean décida son plan. Il chercherait Murillonne dans le plus grand secret, de peur que Lucien, averti, ne tramât d'autres machinations.
« Mais, dit Louis Roulier, ne redoutez-vous rien de la part de M. Grauville contre sa belle-sœur et M"c de Sivry?
— Hélas! je redoute tout de lui.- Je ne puis rester près d'elles. Et cependant, si Lucien a découvert Murillonne à Mondorf, il sait aussi qu'elles y sont. Il y a tout à craindre de lui.
— Faites-les revenir à Paris, dit l'avocat timidement.
— Ce matin encore, je les croyais mieux en sûreté à Mondorf; mais maintenant je vais les prier de venir à Paris, parce que maintenant je sais, je sens qu'elles auront ici, en mon absence, un ami, et cet ami, c'est vous.
— Vous me comblez, monsieur.
— Non; mais je vous aime déjà et je vous suis reconnaissant de l'intérêt si profond que vous me témoignez. »
Jean quitta Louis Roulier, après lui avoir renouvelé son invitation pour le jour de l'arrivée de Paule et de Louise.
Le surlendemain, un coupé de maître stationnait devant la gare de l'Est, et Jean de Montluçon attendait avec impatience sur le quai le train qui lui ramenait Paule, Louise et son cher Harry.
Tous les trois étaient heureux de venir à Paris. Louise espérait que sa sœur y trouverait des diversions à son chagrin. Paule se réjouissait de reparaître aux yeux du monde telle qu'elle était autrefois, et non telle que les calomnies de Lucien l'avaient dépeinte. Harry se promettait bien de contempler en détail toutes les merveilles qu'il n'avait fait qu'entrevoir en ce matin brumeux où il avait traversé Paris avec son père.
Et puis, n'avait-il pas son hôtel à lui, premier cadeau de son père sur la terre de France? Comme il était content d'en faire les honneurs à ses tantes! Il plaisantait gaiement :
« Pardon, mesdames, vous n'êtes pas venues à Paris depuis longtemps, dites-vous; vous allez être bien désorientées. Au moins, avez-vous quelque indication pour choisir un bon hôtel?
— Xous comptons descendre à Harry s hôtel, répliquaient-elles finement.
— Oh! mesdames, n'y comptez qu'à demi; il est si fréquenté, si recherché, qu'on y trouve rarement de la place.
— Et vous-même, monsieur, où descendez-vous?
— A Harry s hôtel; je ne saurais aller ailleurs. Ma place y est toujours gardée ; je suis un ami de Thôtelier.
— On le dit fort aimable, cet hôtelier, reprenait Louise. Qu'en pensezvous, monsieur? »
La conversation continuait, badine et légère.
Aussi le trajet ne parut pas trop long aux trois voyageurs, qui savaient employer agréablement leur temps.
Avec quelle joie Jean les recevait! Pressé de questions, il dut avouer qu'il n'avait rien trouvé de précis au sujet de Murillonne; mais il avait des indices; il fallait espérer. Il voulait soutenir Paule, et, si l'enfant était perdue à jamais, il fallait que Mme Grauville n'en acquît la triste conviction que par degrés.
« Entrez, mesdames. Grâce à mon influence, vous avez deux appartements assez présentables dans Harry s hôtel , » dit le jeune homme au seuil de sa demeure.
Il les conduisit, en effet, dans une partie de l'hôtel qui leur avait été réservée, et dont l'arrangement harmonieux arracha aux deux sœurs des exclamations admiratives.
Le soir, on était réuni dans le salon Louis XVI, aux meubles blancs, recouverts de soie rayée. Des lampes à abat-jour roses, habilement disposées, donnaient une lumière douce, atténuée. Une grande tranquillité régnait dans tous ces cœurs, qui s'appuyaient les uns sur les autres.
Le timbre de l'hôtel retentit, et quelques minutes après le domestique annonçait :
« Messieurs Roulier. »
Paule et Louise eurent un mouvement de surprise, bientôt réprimé.
Les présentations furent vite faites.
Jean avait déjà trop parlé de son nouvel ami, pour qu'il ne fût pas sympathique avant d'être connu.
Le souvenir de l'étang du Bois-Fleuri était d'ailleurs un lien, et Paule et Louise rappelaient avec complaisance ce qu'elles devaient à Louis.
Elles invitèrent gracieusement l'avocat à venir les voir pendant l'absence de Jean. Louis, charmé, accepta avec empressement.
« D'ailleurs, vous oublieriez votre promesse, dit Jean, que votre frère vous la rappellerait bientôt. Voyez donc. »
Et il montrait Georges, qui devisait joyeusement avec Harry.
« N'ont-ils pas l'air d'être déjà de vieux amis? »
Et pendant ce temps, sous les lampes roses, Paule et sa sœur causaient avec Jean et l'avocat. Ils étaient gais, pleins d'abandon; ils paraissaient tous heureux.
Et la personne qui eût pu voir, au travers des vitres, l'ensemble charmant qu'ils formaient, n'aurait pas douté un seul instant qu'il ne fût en présence d'un tableau de famille.