VAINES RECHERCHES
Avant d'entreprendre les divers voyages nécessités par ses afïaires, disait-il, Jean confia sa filleule Gastonne de Périsoles à Paule.
« Aimez-la de votre mieux, ma chère cousine, dit Jean, et gardez vos sentiments les plus chers pour Murillonne, que nous nous efforcerons de retrouver. »
Paule regarda Jean droit dans les yeux. Que voulait-il dire? Partait-il donc à la recherche de sa Murillonne? Savait-il quelque chose?
Jean s'embarqua à la gare de l'Est. Il savait que l'enfant avait dit à Georges qu'elle se souvenait d'avoir traversé une grande ville avant d'arriver à Monttlanquet. Cette grande ville ne pouvait être que la ville de Reims. Il s'y rendit, et ensuite visita tous les villages au delà.
Il ne découvrit rien. Il promit de l'or pour délier la langue des gens qu'il interrogeait; mais, malgré l'appât du gain, on ne pouvait rien dire; on n'avait rien vu.
Désolé, il revint à Reims et repartit le lendemain pour explorer les villages situés sur la ligne de Châlons. La plus proche station était celle de Sillery, à quatorze kilomètres de Reims. La première visite de Jean fut, ainsi qu'il le faisait dans chaque village qu'il découvrait, pour le maire de l'endroit.
Ce maire, jeune encore, ne savait rien, ne pouvait rien dire; il fallait consulter son prédécesseur, un vieux docteur. Celui-là pourrait sans doute donner un conseil ou un éclaircissement, car il connaissait toute la contrée.
« Je crois qu'il est en ce moment, répondit le maire, aux eaux de Vichy. »
Jean, infatigable, partit de suite pour Vichy, et, à peine assuré d'un hôtel
et débarrassé de la poussière du voyage, il se lit indiquer l'hôtel des Thermes et demanda à être reçu par le docteur.
Celui-ci était un vieillard de soixante-dix ans environ, aux cheveux et à la barbe tout blancs, mais à la figure .si bonne et si honnête, qu'il gagnait du premier coup la confiance de ceux qu'il soignait.
Jean subit aussi celte favorable impression, et après s'être excusé simplement de déranger ainsi, lui inconnu, le docteur, il lui exposa l'objet de sa visite et lui demanda s'il ne se souvenait pas d'avoir connu, à Sillery ou dans les environs, une enfant qui s'était échappée de chez ses parents, où elle était trop malheureuse.
« Attendez, dit le docteur; oui, je me souviens... »
Jean attendait anxieusement.
« Je me souviens d'avoir soigné une enfant atteinte d'une méningite aiguë. Une bien charmante enfant, ma foi! échouée, je ne sais comment, chez des paysans grossiers. Elle était soignée avec un dévouement maternel par une vieille femme très silencieuse. J'ai eu bien souvent envie d'interroger cette vieille femme, car je sentais qu'un mystère planait sur ces deux créatures; mais j'ai craint d'être indiscret en la forçant à me découvrir son secret, et j'ai préféré ne rien demander.
— Et l'enfant a guéri? dit Jean.
— Oui, répondit le docteur, l'enfant guérit; mais la pauvre vieille, fatiguée sans doute, prit le lit peu de temps après et mourut, laissant toute seule l'enfant.
— Et qu'est devenue cette enfant, docteur?
— Je ne sais, j'ai quitté le pays 'peu de temps après et ne puis vous renseigner; mais je connais le nom des paysans chez lesquels elles étaient. Ils s'appellent Bastien ; tout le monde vous indiquera leur maison dans le village. Un conseil : si vous voulez en tirer quelque chose, munissez-vous d'argent, de beaucoup d'argent; ce sera le seul moyen de les faire parler.
— Docteur, je ne saurai jamais comment vous remercier, » dit Jean, prenant congé.
Et il partit.
Il avait hâte de se trouver seul et de coordonner ses idées. Son cœur battait; il n'osait pas penser, de peur de se tromper; mais il espérait follement. Si cette vieille était Véronique? si Rose-Thé et Murillonne ne formaient qu'une seule personne?
En arrivant à Sillery, il se fit indiquer la demeure des Bastien et s'y rendit aussitôt. I^a maison avait cette apparence sale et repoussante qui avait effrayé Rose -Thé, le jour de son arrivée avec Véronique.
Aussi ils attendaient, inquiets, que l'étranger parlât.
ROSE-DES-CIIKMINS 169
Les Bastien, déjà avertis par les voisins, se tenaient sur leurs gardes. Il v avait plus de cinq ans que Ja petite était partie et qu'ils désespéraient de voir le parent riche qui devait l'emmener et donner une récompense.
D'ailleurs, qu'auraient-ils fait? L'entant, mal soignée, mal traitée, s'était enfuie; qu'auraient-ils dit à ceux qui viendraient la réclamer? Ils craignaient maintenant cette visite autant qu'ils l'avaient désirée autrefois, et, les jours s'écoulant, ils n'y pensèrent plus et se mirent à boire l'argent laissé par Véronique.
Aussi ils attendaient, inquiets, que l'étranger parlât. Cet homme froid et digne, à l'air sévère et imposant, les impressionnait vivement et leur faisait l'effet d'un juge.
€ Je suis très riche et très disposé à payer largement les réponses vraies qui me seront faites. »
Les deux paysans se regardèrent.
« Était-ce un piège? pensaient-ils; que fallait-il dire? que fallait-il répondre? »
Jean comprit leur hésitation ; mais il connaissait les hommes, et il les estimait peu, en général. Il tira un billet de cent francs de son portefeuille, et le tendant à Philo :
« Parlez sans crainte, voyons! Je vous en donnerai encore dix fois autant, si vous me répondez bien.
« Le docteur Lacour, dit Jean, a soigné ici une petite fille...?
— Oui, monsieur, répondit François.
— Elle était avec une vieille femme, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur.
— Et cette vieille femme, comment s'appelait-elle? Voyons! parlez.
— Elle s'appelait Véronique Donot; c'était notre cousine. »
La figure de Jean pâlit d'angoisse; il sentit qu'il tremblait de tous ses membres, et, avant de continuer ses questions, il fut obligé de s'arrêter un instant.
u Et l'enfant, comment s'appelait-elle?
— Murillonne, répondit François.
— Mais non, interrompit Philo, qui, maintenant qu'elle se mettait à parler, ne savait plus se taire; elle s'appelait d'abord Rose-Thé, quand elle est arrivée ici avec notre cousine Véronique Donot. Comment veux-tu que ce monsieur comprenne ce sobriquet de Murillonne? car ici, monsieur, nous avons l'habitude de donner des surnoms à tout le monde.
— Je voudrais savoir, dit Jean, quand Véronique est morte et quand Rose-Thé a disparu? »
Il parlait difficilement; il était tellement ému à la pensée que Rose-Thé et Murillonne ne faisaient qu'une même personne, qu'il avait une peine excessive à dissimuler son émotion.
« *il y a déjà longtemps qu'elle est morte, monsieur; peut-être bien quatre ans.
— Ah! dit Jean, et elle n'a rien laissé derrière elle?
— Oh! non, monsieur, rien, rien. Nous les nourrissions même toutes les deux par charité, reprit Philo, tremblant à l'idée que ce monsieur inconnu pourrait réclamer les quelques sous qui restaient encore de la vieille Véronique.
— Je ne vous demande pas si elle avait de l'argent, mais si elle avait des vêtements, et si la petite en possédait aussi. »
Puis, voyant l'hésitation des Rastien, il reprit :
« Je donnerai un bon prix à ceux qui me fourniront ces vêtements. »
Philo sortit et alla chercher dans le coin d'une armoire, bien plies sur une planche, les habits que portait Rose-Thé à son arrivée et une robe noire de Véronique, et elle les apporta à Jean.
C'était le linge brodé que la petite avait le jour de l'incendie, sa belle robe de velours garnie de dentelles, le tout marqué à ses initiales et serré dans la pelisse de Paule, qui avait servi à envelopper la petite sur la chaise longue et dont Paule lui avait parlé.
Il n'y avait plus de doute cette fois, surtout lorsque après avoir fouillé dans la poche de robe de la vieille Véronique, il y trouva le brouillon de la lettre adressée à Louise. Elle était écrite naïvement, d'une grosse écriture tremblée, pleine de fautes d'orthographe; mais, telle qu'elle était, elle sembla à Jean plus précieuse qu'un des vieux écrits de Charlemagne conservés aux Archives nationales.
« Après la mort de Véronique, qu'est devenue la petite Rose -Thé?
— Oh! monsieur, dit Philo, nous avons voulu la consoler et nous avons fait tout ce que nous avons pu pour cela. Nous avons voulu la gâter, la distraire; mais elle s'enfuyait dans les bois. Elle était sauvage, désagréable, désobéissante. »
Jean eut le cœur soulevé de dégoût. Il eut envie de se fâcher et de cracher aux Rastien tout le mépris qu'ils lui inspiraient; mais il voulait arriver à un résultat, et la colère n'était pas de mise.
« Je vous ai promis mille francs, dit-il, si vous parliez. Les voici, et en
voici encore autant pour que vous me donniez le paquet de vêtements que voilà ici. »
Philo se précipita sans dire un mot et ficela, tant bien que mal, les habits désignés.
« Maintenant, ajouta-t-il, voici mon adresse. Si par hasard l'enfant revenait ici, je promets dix t'ois autant à celui qui m'en préviendra. »
Jean pensait que Rose-Thé affolée, perdue, reviendrait peut-être un jour du côté de Sillery. C'était d'ailleurs la route de Mondorf à Paris.
Puis, seul, libre, dans le train, il put réfléchir et penser à son aise.
Enfin elle était retrouvée, cette Rose-Thé, et Paule n'avait jamais su ({ne cette enfant dont elle pleurait une seconde fois la perte était la vraie tille de M. Grauville.
Mais Jean ne le lui dirait pas. A quoi bon redoubler la tristesse de cette pauvre mère !
En somme, il n'avait appris aucun détail sur l'enlèvement de Murillonne; il n'était pas plus avancé qu'auparavant. Qu'allait-il décider?
Et toujours dans son esprit revenait cette idée qu'il écartait faiblement :
« Il faut que je parle à Lucien. Lui seul sait quelque chose; lui seul peut avoir enlevé l'enfant! »
Jean revint en hâte à Paris. Les renseignements qu'il avait déjà étaient précieux; ceux qui lui restaient à chercher étaient plus précieux encore. Pour cela il fallait, à tout prix, obtenir les révélations de Lucien Grauville; Jean savait bien qu'il faudrait les lui acheter.
Peu lui importait! Qu'était donc une misérable question d'argent à côté du bonheur de Paule?
Mais son caractère loyal se sentait mal fait pour ces négociations louches, et ce fut le cœur battant que Jean se rendit, le soir même de son arrivée, au cercle de Lucien.
Lorsque de Montluçon entra dans la maison de la rue Volney, il demanda si Lucien Grauville était là au premier valet qui se trouvait au pied de l'escalier, et, sur la réponse affirmative de celui-ci, il grimpa l'escalier qui conduisait aux salons de jeu.
Il avait à peine franchi deux marches, qu'il aperçut Lucien descendant, venant à lui, l'air ennuyé, pâle, défait.
Il parlait avec animation à un de ses amis et il disait :
« Je pars, car j'ai la guigne, la guigne noire. Je viens de perdre trente mille francs sur parole. Quelle déveine! »
Jean avait tout entendu, et, dans son esprit, son plan tut vite tracé.
Il aborda Lucien stupéfait ; « Monsieur Lucien Grauville?
— Moi-même, monsieur.
— Je vous ai entendu à l'instant même, monsieur, vous plaindre ici tout haut d'avoir perdu trente mille francs et de ne point savoir où vous les procurer. Les voulez-vous en billets ou en un chèque sur ma maison?... Je suis Jean de Montluçon.
— Monsieur, reprit Lucien à voix basse et l'œil mauvais, se mettant sur ses gardes, je vous attendais et j'étais étonné de ne point vous avoir vu déjà. Gardez vos trente mille francs, car ce que vous avez à me demander vaut sans doute mieux que cela.
— Vous avez deviné juste, monsieur; aussi ma visite a un but, et je n'ai point l'intention de marchander.
— Il me semble, reprit Lucien, que nous sommes fort .mal sur cet escalier pour discuter affaires. Si vous vouliez venir chez moi, dans mon hùtel des Champs-Elysées...
« Cocher, cria Lucien, allez en suivant la rue de Rivoli jusqu'à l'Hôtel de ville, puis vous me ramènerez ensuite aux Champs-Elysées, 120 bis. Allez au pas. »
Et, se tournant vers Jean :
« Peu importe donc le lieu de notre promenade. Puisque vous voulez causer affaires, causons, dit-il en s'enfonçant profondément dans un coin du coupé.
— Je vous ai offert trente mille -francs, dit Jean, et je serai disposé à tripler cette somme, si vous répondez exactement à toutes mes questions. D'ailleurs, je ne vous en poserai que trois.
« Qu'est devenue Murillonne, l'enfant que vous avez enlevée au couvent de Sainte-Elisabeth?
« Pourquoi l'avez-vous enlevée?
« Comment l'avez-vous enlevée?
— Monsieur, reprit Lucien, je répondrai par ordre à toutes vos questions : oui, c'est moi qui ai enlevé celte enfant, et c'est le meilleur atout de mon jeu. Avec elle je ne crains rien ; avec elle vous n'oserez pas m'atteindre, car je sais l'attachement extraordinaire que Mmc Grauville lui porte.
— Ah! se contenta de dire Jean, sentant ses tempes battre d'indignation et son cœur bondir de colère dans sa poitrine.
— Oui, dit Lucien, voilà pourquoi je l'ai enlevée. C'est mon arme, c'est
mon bouclier, et je ne vous la rendrai, cette enfant, maintenant à aucun prix.
— Pourtant, dit Jean, si nous vous offrions un million?
— Ni pour un million, ni pour dix, ni pour tout l'or du monde. Songez qu'elle est à moi, vous ne me pouvez, rien, et que, si je vous la donne, il vous serait facile de me perdre. Ah! continua-t-il, je vois clair, monsieur Jean, je sens bien que vos mains sont, crispées dans un accès de rage impuissante, que vous vous maîtrisez pour ne pas tomber sur moi et me faire rendre gorge. Mais à quoi cela vous servirait- il? Vous ne sauriez pas où est l'enfant. Car elle est bien perdue, allez, perdue! Je ne dis pas pour toujours; peut-être vous la rendrai-je dans un temps que je ne puis déterminer. »
Et Lucien, cynique, raconta l'enlèvement de Murillonne; ce récit touchant, qui prouvait mieux que tout la candeur et la naïveté de l'enfant et son amour pour M Grauville.
« Voilà, conclut Lucien, tout ce que je peux vous dire. Je suis bon prince et je vous fais cadeau de mes renseignements.
— Permettez-moi, monsieur, de refuser vos présents. Ils salissent les mains. J'ai promis trente mille francs pour chaque question : les voici, monsieur; cela fait soixante mille francs. Voulez-vous compter?
— J'ai confiance en vous, monsieur, inutile de compter.
— Monsieur, dit Jean, sonnant pour faire arrêter la voilure, je n'ai plus rien à faire ici. Je renouvelle ma promesse : du jour où vous nous donnerez des nouvelles de Murillonne, vous toucherez un million. »
On arrivait en même temps devant l'hôtel des Champs-Elysées, et Jean fut très étonné de voir devant la maison une grande pancarte blanche :