CHASSE A L HOMME
Lorsque son mariage fut célébré, Raymond fut heureux comme les âmes simples ont le privilège de l'être. Cet illustre savant, qui depuis plus de vingt ans consacrait toute son intelligence aux travaux les plus ardus, était resté un naïf; il n'avait jamais pris le temps d'écouter battre son cœur, et tous les trésors d'affection qu'il avait amassés se répandaient sur sa jeune épouse. Sa noble figure rayonnait, et tout en lui, sa voix, ses yeux, son allure même, disaient qu'il était heureux. Sa jeune femme lui était reconnaissante de tant d'affection, reconnaissante aussi et surtout de cette libéralité qui assurait à ses parents une fin paisible, à sa sœur Louise une union selon son cœur.
M. et Mme Grauville, après un voyage sur les bords du Rhin, se retirèrent pendant un mois dans une propriété que Raymond possédait aux environs d'Épernay, le château de Montflanquet. Ce château était situé en haut d'une colline verdoyante; des vignes s'étageaient jusqu'à mi-côte, mais le sommet était garni de bois frais et touffus, au milieu desquels s'élevait, majestueux et imposant, le manoir des Grauville.
Raymond avait eu soin de faire rafraîchir le château de Montflanquet avant d'y conduire sa chère Paillette, en sorte que toute la majesté de l'ancien château s'unissait au confort moderne pour faire de cette habitation un séjour délicieux.
Paillette admira tout sans réserve; mais ce qu'elle admirait encore plus, quoique en silence, c'était la tendresse de son mari, qui la comblait
de prévenances et d'attentions. Elle sentait grandir chaque jour en son cœur l'affection qu'elle avait vouée à Raymond.
C'était heureuse et presque sans arrière- pensée qu'elle parcourait les bois qui environnaient le château, — « mes forêts, » disait-elle gaiement.
Et, capricieuse, elle s'amusait à changer l'aspect de sa nouvelle demeure; elle voulait la rendre à sa première destination.
Raymond louait tout, approuvait tout, et consentait à passer des heures entières dans une vieille tour isolée, perdue dans un des coins du parc, et que Paulette affectionnait particulièrement.
On y jouissait, il est vrai, d'une vue splendide; mais elle était bien délabrée, presque branlante. La jeune femme l'appelait la « Tour prends garde ! » en riant de si bon cœur, qu'elle découvrait toutes ses jolies dents blanches.
Cependant il fallait rentrer à Paris. L'hôtel que le jeune ménage avait choisi dans l'avenue des Champs-Elysées était définitivement aménagé.
Un malheur devait bien vite obcurcir ce ciel sans nuage.
M. de Sivry, dont le mal était incurable et qui perdait ses forces de jour en jour, mourut malgré les soins intelligents que Raymond lui prodigua. Sa femme, qui avait toujours été sa conseillère, son soutien, déclina rapidement aussi, après la mort de son mari. Il semblait que cette noble créature n'eût été ferme et résistante que lorsqu'il y avait pour elle une mission à remplir. L'avenir de ses filles étant assuré, son mari ayant disparu, elle n'avait donc plus rien à faire en ce monde; elle s'en alla doucement, sans que l'affection des siens pût la retenir.
M. Grauville se montra, comme toujours, admirable dans cette occasion.
« Voilà une famille que je vous ramène, ma chère Paulette, » dit-il au retour de l'enterrement de sa mère, et il introduisit Louise et Véronique dans la chambre de sa femme. « Je pense, ma chère amie, que vous accueillerez favorablement les deux nouvelles pensionnaires que le Ciel nous envoie. »
Ce fut un peu une consolation pour Paule que de pouvoir pleurer librement avec Louise. Véronique les consolait, leur parlait de leurs parents et les grondait aussi avec son gros bon sens.
t Allons, mesdemoiselles (elle appelait toujours Paulette mademoiselle), faut se faire une raison. Ça ne ressuscite pas les morts de pleurer.
Et puis, que dira M. Gaston, s'il vous voit si triste, mademoiselle Louise? Il est déjà assez malheureux que votre mariage soit retardé par suite de votre deuil! Vous, mademoiselle Paulette, vous êtes trop privilégiée d'avoir trouvé un si bon mari : car il est bon comme du bon pain, not' digne monsieur. Il faut penser au petit ange que nous attendons, et pour lequel vous devez conserver votre santé. »
Les « demoiselles » se rendaient aux raisons de Véronique et souriaient pour lui faire plaisir.
La consolation que Dieu nous ménage toujours ne se fit pas attendre, et elle vint à Paulette sous la forme d'un petit ange du ciel.
« Qu'il est beau ! qu'il est frais et rose ! disait avec transport le docteur Grauville, penché sur son berceau.
— Ma chère Louise, ajoutait-il rayonnant de bonheur, il faut en faire part à notre cousin Jean de Montluçon; car vous avez toujours une correspondance suivie avec lui, n'est-ce pas?
— Oui, docteur, il paraît que son Harry pousse à merveille et commence à parler.
— Ah! nous n'en sommes pas encore là, nous! Mais si jamais enfant de roi fut choyé, fut gâté, ce sera toi, cher petit trésor! »
Et il embrassait sa fille avec transport.
Pauvre petit enfant noyé dans les dentelles, couché dans un berceau blanc et or, abrité par des rideaux de soie aux reflets nacrés et tout bordés de superbes bruges, tu ne te doutais guère de l'avenir terrible qui t'attendait !
« Décidément la guigne me poursuit, s'écria Lucien en abordant son ami de Maurepas au cercle. L'enfant est né bien vigoureux et tout disposé à jouir de la fortune de Raymond. Va, je n'aurai rien de tout cela; ces Sivry absorberont jusqu'au dernier sou.
— Je t'ai dit déjà que c'est sottise de lutter contre les événements; tu épuises tes forces en vain. Ce qu'il faut, c'est savoir les utiliser. Les Sivry prennent la fortune de ton frère; fais-toi Sivry.
— Gomment donc! ce sont des phrases, non des raisons.
— Épouse l'autre mijaurée.
— Allons donc! elle a un fiancé que je ne pourrai jamais détrôner.
— Si tu ne peux le détrôner, il faut le détruire. Au lieu de te lamenter, cherche et trouve.
— Trouve! trouve! cela est facile à dire! Enfin j'ai du temps devant moi, grâce au deuil qui retarde le mariage. Quelle bonne inspiration ont eue les parents de Paulette de mourir à temps! » ajouta-t-il, cynique.
L'occasion (pie cherchait Lucien semblait difficile à trouver. L'été se passa, et rien ne vint aider au projet du malheureux. Il cherchait, il ne trouvait rien. La vie s'écoulait, calme, paisible. Le chagrin de la perte
parents s'engourdissait, et on commençait à parler de fixer la date du mariage de Louise.
Un jour, Lucien entra aimablement dans la nursery, où la jeune femme berçait son enfant.
« Voyons, voyons, dit-il, il me semble que nous nous engourdissons dans notre bonheur. Je viens vous parler de Raymond, chère sœur; je le trouve un peu pâle, un peu fatigué. Ne pensez-vous pas qu'un séjour à la campagne, au château de Montflanquet, par exemple, lui serait salutaire? Il se fatigue avec ses malades et ne songe pas à lui. Parlez-lui, petite belle-sœur, et vous en obtiendrez ce que vous voudrez. Songez aussi, dit-il en taquinant la mignonne Rose-Thé, à tout le bien que bébé en retirera. »
On avait donné à l'enfant le nom de Rose-Thé, à cause de la blancheur rosée, idéale, de son teint, et vraiment aucun nom ne pouvait être mieux choisi.
Il fut facile à Paule de décider son mari à changer de résidence. Elle prétexta pour elle-même le besoin d'un séjour à la campagne; elle voulait aussi quelques distractions pour Louise, et elles se proposaient toutes deux de suivre à cheval les grandes chasses d'automne à Montflanquet.
C'était Lucien qui avait soufflé cette idée aux jeunes femmes. Il avait son projet, son infernal projet.
« J'ai invité Gaston, dit-il à Louise. Vous auriez peut-être oublié, vous? » ajouta-t-il en souriant.
Décidément Lucien était charmant, et Louise et Paulette se reprochaient vraiment d'avoir douté de lui.
Montflanquet brillait de l'éclat des anciens temps. Les voitures du château ramenaient tous les jours, de la gare d'Ay, de nouveaux invités. Paulette les recevait avec une grâce charmante.
Debout sur le perron, la main tendue, elle trouvait pour chaque
arrivant une parole de bienvenue. Le docteur la contemplait, radieux. « Eh bien! disait le soir, à table, le vicomte de Verlaine, ami de Gaston, ce bonheur conjugal ne te tente donc pas, et tu ne nous invites pas encore à ton futur mariage?
— C'est vrai, nous sommes égoïstes, fit Raymond, et si Louise et Gaston y consentent, je vous invite, mesdames et messieurs, à la noce dans un mois, comme on dit en Champagne. Nous la ferons à Montflanquet, dans la vieille chapelle du château.
— Evohé! dit Lucien.
— Il est temps de te décider, Lucien, disait le comte de Maurepas en sortant de table. Il me semble que tu te laisses prendre à cette félicité idyllique.
— Patience! patience! demain, à cette joie succéderont les pleurs et les cris. »
Il ne voulait rien dire de plus.
« Je vais mûrir mon projet, et je t'en parlerai cette nuit. »
Le lendemain, le soleil brillait dans un ciel sans nuages. Une grande animation régnait depuis le matin dans la cour d'honneur. Vers huit heures, au moment où les chevaux piaffaient, où les chiens retenus par les piqueurs tiraient sur leurs laisses en faisant entendre un vacarme assourdissant, Paulette parut en haut du perron, suivie d'un groupe nombreux d'invités, et fut saluée par les joyeuses acclamations de tous les gens du château.
D'un pas léger elle s'avança jusqu'à son cheval favori, dont elle flatta doucement l'encolure. Lucien s'était précipité pour lui tenir le pied.
« En selle ! » cria d'une voix joyeuse le bon docteur.
Et tout le monde obéit à l'ordre de Raymond.
« N'oublie pas ton rôle, murmura Lucien à l'oreille de Maurepas en sautant à cheval.
— Sois sans crainte; je me charge de la donzelle, et toi, charge-toi du reste ! »
Le plan avait été arrêté de longue main entre Raymond et son chef de vénerie. On devait faire sortir la bête du fourré et lui faire suivre un chemin circulaire bordant le mur de clôture de la propriété. Des rabatteurs placés de distance en distance, de l'autre côté du chemin, étaient chargés de la diriger du côté de l'eau.
Lucien venait de lui fracasser la tête.
Les invités qui ne suivaient point la chasse pouvaient arriver en voiture aux étangs par une allée centrale.
La chasse était dans tout son plein. Habits rouges et amazones, sonneurs de trompes et valets de meutes se mélangeaient dans un pittoresque désordre. A ce moment Louise, qui montait un superbe alezan aux côtés de Gaston, s'entendit interpeller joyeusement.
« Mademoiselle, disait M. de Maurepas, je me permettrai de vous faire observer que Montluçon vous accapare et qu'il oublie une chose importante : c'est que votre place vraiment sera dangereuse ou embarrassante, dans un instant, pour les chasseurs.
— En effet, lit Gaston, que la bête fasse un écart, et nous sommes acculés; elle est fatiguée, et dans son désespoir elle peut venir se jeter sur nous. Vous pourriez être prise dans la bousculade, et s'il vous arrivait malheur, je ne m'en consolerais de ma vie. »
Au même instant on entendit Lucien qui criait d'une façon fébrile : « Montluçon!
— Qu'y a-t-il? fit le jeune homme en se retournant à sa droite.
— Venez vite, venez. Le pied droit de ma jument, à l'arrière, me semble déferré. Rapidement, jetez-y donc un coup d'œil.
— Bon, bon, me voilà! »
Et, saluant de la main Louise, qui s'éloignait avec M. de Maurepas, il se dirigea vers son interlocuteur.
Louise se retourna pour lui sourire encore une fois. Pourquoi se sentaitelle triste, et pourquoi une ombre passait-elle sur ce fin visage?
Gaston et Lucien se trouvaient seuls.
Gaston, sans descendre de cheval, penché sur l'arçon de la selle, examina d'un œil attentif le sabot du cheval de Lucien.
« Je ne vois rien, dit-il, je... »
Le reste de la phrase ne fut jamais prononcé.
D'un coup sec, tiré presque à bout portant, Lucien venait de lui fracasser la tête.
Le coup de feu s'était perdu dans la fusillade déjà lointaine, et le cri du mourant dans l'hallali joyeux.
Lucien forgeait ainsi le premier anneau de sa chaîne de crimes.
Sans rien perdre de son atroce sang-froid, il saisit une poignée de houx épineux et en frappa vigoureusement la jument de Gaston.
Le pur-sang affolé, peu habitué à un pareil traitement, s'enfuit à travers les fourrés, traînant derrière lui le corps renversé de la victime.
« Je vais retourner de suite au château, pensa-t-il. Il ne faut pas que mon absence puisse susciter des soupçons. »
En effet, il arriva juste à temps pour assister aux honneurs du pied, faits à la maîtresse de céans.
Lucien se plaça furtivement parmi les cavaliers, cherchant à ne pas attirer l'attention. Mais Louise, qui attendait avec impatience le retour de son fiancé, remarqua l'arrivée de Lucien, et elle l'interpella, anxieuse.
« Où donc est Gaston?
— Je n'en sais rien, je ne l'ai pas vu, » dit Lucien troublé. Mais, s'apercevant que cette négation était maladroite, il reprit :
« Je l'ai quitté presque en même temps que vous; il courait trop fort pour moi, et il m'a dépassé après m'avoir rendu le service que je lui avais demandé. A l'allure immodérée qu'il avait prise, je ne doutais pas qu'il ne m'eût devancé ici, et de beaucoup. »
Ah! pensait-il en lui-même, il court; mais ce n'est pas dans cette direction-ci. Non seulement il ne m'a pas devancé, mais encore il m'a laissé la place libre.
« C'est étonnant qu'il ne soit pas ici, dit Louise en jetant un regard inquiet vers la grille du château.
— Je suis tout surpris vraiment. Voulez-vous que j'aille à sa recherche?
— Non, c'est un excellent cavalier, dit Raymond en intervenant. Tu t'alarmes à tort, Louisette. »
Il achevait à peine ces mots, que le sabot d'un cheval retentit sur les dalles de la cour.
« Le voilà sans doute, » continua le docteur.
C'était bien le cheval de Gaston, qui s'élançait affolé, mais traînant derrière lui le corps sanglant de son cavalier, et qui s'abattit brusquement au pied du perron.
Une clameur immense, faite d'horreur et d'épouvante, s'échappa de toutes les poitrines. Mais un cri aigu, strident, déchira l'air et domina tout.
Ce cri avait été poussé par Louise, qui, éperdue, s'élança, plus prompte que tous les autres, au secours de son cher Gaston.
« Pour Dieu! tonna Raymond en l'arrêtant, qu'on l'emmène! »
ROSE-DES-CIIKMINS
Si rapide qu'eût été son mouvement, il avait laissé à Louise le temps de comprendre que tout était fini; et, portant les deux mains à son cœur, elle chancela.
Le pur-sang, affolé, s'enfuit, traînant derrière lui le corps de la victime.
Lucien, blême, livide, se précipita au secours de la jeune fille, et ceux qui le virent ainsi défait ne doutèrent pas un seul moment de son immense compassion. Avant de perdre connaissance, Louise, par une divination instinctive, repoussa le bras qui s'offrait à elle.
Au milieu du désarroi général, Raymond seul avait conservé son sang-
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froid. Deux domestiques du château transportèrent jusqu'à sa chambre Louise évanouie, et là Paulette, aidée de Véronique, lui prodigua tous ses soins.
Pendant ce temps, dans la cour, on dressa à la hâte une civière sur laquelle les piqueurs étendirent le corps de Gaston. La nuit était venue, et les torches que l'on avait allumées jetaient une lueur blafarde et sépulcrale sur cette lugubre scène.
Pourquoi Lucien, chargé d'accompagner le triste cortège, chancela-t -il et dut-il s'arrêter au seuil de la porle de la chambre du docteur, dans laquelle on transportait le cadavre inanimé?
Les invités du château s'étaient retirés discrètement. Comprenant la gravité de la situation , ils vinrent prendre congé du docteur, en lui présentant tous leurs compliments de condoléances. Ces amis des jours de fête fuyaient la maison en deuil. Seul, le comte de Maurepas demeura.
« Je ne quitte point mes amis dans le malheur, dit le complice de Lucien, lorsqu'il s'avança le dernier pour serrer la main du docteur.
— Merci, de Maurepas, » fit Raymond.
Il retourna au chevet de Louise. L'évanouissement avait cédé à des soins énergiques; mais Louise reprenait peu à peu ses esprits, et, horrifiée, elle revécut par la pensée la scène atroce qui s'était déroulée une heure auparavant.
« Gaston! cria-t-elle en rouvrant les yeux.
— Louise! ma petite Louise! calme-toi, je t'en supplie, dit Paillette.
— Non, non, c'est trop horrible! Que vais-je devenir?
— Voyons, ne t'agite pas ainsi, tu vas augmenter ta fièvre. »
Et Paulette l'embrassait en lui serrant les mains ; mais les démonstrations affectueuses de sa sœur ne faisaient qu'augmenter son exaltation.
Paulette commençait à faiblir. Elle se mit à pleurer.
Louise se dressa sur son séant et, l'œil fixe, hagard, cherchant à comprendre, elle regarda sa sœur.
Sa raison parut s'égarer; puis, sa lucidité lui revenant subitement et complète, un éclair traversa son esprit. Elle s'écria :
« C'est donc vrai ! »
Et elle éclata en sanglots.
C'est alors que le docteur entra. Avec son habileté de praticien consommé, il jugea la situation d'un coup d'oeil.
« Louise, dit-il d'un ton d'affectueux reproche, calmez -vous, il le faut. »
Les larmes coulaient toujours, abondantes. Il apaisa cette agitation alarmante par une potion qui devait procurer à Louise quelques heures de repos.
Puis, attirant sa femme dans L'embrasure d'une fenêtre, il lui dit à mivoix :
« Elle va s'endormir doucement, d'ici à une heure. Dès que tu la verras s'assoupir, laisse-la sous la garde de Véronique et va m'attendre dans le petit salon bleu. J'irai t'y rejoindre; j'ai à te parler.
— Où vas- tu maintenant? lui dit-elle.
— Je retourne près de Gaston. »
Enfermé près du cadavre, le docteur l'examinait machinalement, lorsque son attention fut attirée par une blessure circulaire faite à la base du crâne.
« Est-ce possible? » fit-il.
Et l'idée d'un crime traversa son esprit.
« Je rêve... »
Cependant, sortant précipitamment de la pièce, il alla chercher dans son cabinet ses instruments de chirurgie, et, fouillant la plaie, il en retira une balle d'un calibre étrange.
Il reconnut bien vite les balles spéciales dont il se servait pour des fusils à deux coups de fabrication américaine, que Jean de Montluçon lui avait envoyés.
Seuls, Gaston et Lucien en avaient de semblables. L'hypothèse du suicide traversa à peine son esprit. Il connaissait trop les principes religieux de Gaston pour avoir le moindre doute à cet égard. En outre, la blessure située à la base du crâne rendait cette hypothèse invraisemblable. Il fallait donc conclure à un accident. Dans la course affolée du cheval, un choc sur le chien du fusil pouvait avoir fait partir le coup.
D'ailleurs, il y avait une chose bien simple à faire : examiner l'arme de Gaston.
Il se rendit à la salle d'armes, où tous les fusils avaient été déposés. Le domestique chargé de les nettoyer avait été employé à une autre besogne plus pressante et n'avait point encore touché aux armes.
Le docteur trouva facilement le fusil de Gaston, déposé à part dans un coin et encore taché de sang. Il le prit et recula, glacé d'horreur; le chien était au cran d'arrêt; pas un seul coup n'avait été tiré.
« Je deviens fou, voyons! se dit-il. Ce n'est pourtant pas de moi que vient cette balle... Je n'ai pas tiré. »
Il passa sa main sur son front, comme pour en chasser une horrible pensée.
Un doule affreux se faisait jour dans son esprit.
Il courut examiner le fusil de Lucien.
Une balle avait été tirée ; l'arme l'attestait.
Alors il chancela, et, se refusant de croire à l'horrible évidence, il résolut d'interroger Lucien.
Celui-ci élait enfermé dans la serre.
« Mon pauvre Raymond, quelle atroce chose! Je suis encore tout bouleversé. »
Sa voix sonnait faux, et Raymond, sans dire une parole, le regarda en scrutateur.
Vaguement inquiet, Lucien poursuivit d'un ton qu'il essaya de rendre dégagé : « Triste chasse, où je n'ai même pas tiré un coup de fusil, » allant ainsi maladroitement, dans son désir de se disculper, au-devant des questions de son frère.
Raymond frémit. Ne venait-il pas d'avoir la preuve certaine du contraire?
« Oui, c'est un affreux malheur, reprit le docteur, calme en apparence, et nous ne pourrons même pas pleurer en paix. L'incident est trop étrange, la justice se mêlera de l'affaire. Il y aura enquête, interrogatoire. Je vois d'ici la gendarmerie entrant au château et appréhendant au corps, qui? je ne sais qui, mon Dieu! Nous n'avons rien à craindre, je le sais, dit-il en appuyant sur ces mots; mais il est toujours pénible de se trouver mêlé à un tel scandale. »
Lucien avait fait un haut-ie-corps qu'il réprima bien vite, pas assez vite pourtant pour que le docteur ne s'en fût aperçu.
« Pourquoi y aurait-il enquête? reprit Lucien vivement. La mort n'est-elle pas bien vraisemblable, bien plausible? Un cheval prend peur, s'emballe; le cavalier affolé lâche les rênes, et son corps est traîné dans les halliers. En faut-il plus pour mourir? »
Raymond eut la vague intuition que Lucien avait déjà préparé sa défense.
« Tu as peut-être raison ! »
Et, s'éloignant :
« Je vais m'informer de Louise.
— J'ai déjà pris de ses nouvelles tout à l'heure, lit Lucien; elle était un peu mieux.
— Je compte sur son courage; mais je ne puis répondre de ses forces. Il lui faudra de l'héroïsme pour vivre cette vie désolée.
— Pensez-vous donc qu'il n'y ait plus de bonheur pour elle? dit Lucien. Doulez-vous qu'elle ne se console? Les morts vont vite, vous savez. D'autres que Gaston peuvent avoir été séduits par sa grâce, et la position que tu lui assures n'est-elle pas enviable? »
Les doutes de Raymond se confirmèrent.
Après s'être assuré que Louise reposait toujours, il alla rejoindre sa femme dans le petit salon bleu.
« Ma pauvre Paulette, dit-il, il vous reste un triste devoir à remplir. C'est à vous de prévenir Jean de la mort de son frère.
— J'y avais songé, » dit Paulette simplement; mais ce qu'elle ne disait pas, c'est combien il lui était douloureux de porter un nouveau coup au cœur qu'elle avait déjà meurtri.