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M. et Mm6 de Montluçon s'étaient installés dans leur vaste hôtel des Champs-Elysées, et ils y vivaient heureux entre leurs deux enfants d'adoption, Harry et Gastonne.
Depuis six ans qu'ils étaient unis, Jean avait continué et fait continuer des .recherches qui étaient restées, malgré tous ses efforts, infructueuses.
Gastonne était toujours la jolie créature, mignonne et frêle, qui avait charmé Jean dans le parloir de l'Abbaye-aux-Bois.
Harry était devenu un beau jeune homme. Il avait vingt et un ans. C'était toujours une nature ardente et généreuse, amoureuse du beau. Il avait suivi avec passion les études de l'École des beaux-arts et en avait affronté les concours avec un réel succès. Lorsqu'il en sortit, au lieu de s'adonner aux occupations futiles, aux distractions mondaines qui remplissent la vie de la plupart des jeunes gens riches, il résolut de cultiver avec plus d'ardeur encore son talent naissant.
Il avait visité le Prado à Madrid, le Vatican à Rome, les Offices et le palais Pitti à Florence, le Palais ducal à Venise, la Pinacothèque à Munich, le Belvédère à Vienne. Il avait été jusqu'à Pétersbourg, afin de voir l'Ermitage; il avait vu la Galerie nationale de Londres.
Ce voyage artistique devait se terminer en Hollande.
Toutes les prédilections de Harry le portaient vers ce petit pays, dont
les habitants simples et tranquilles se reflètent avec une si grande bonhomie dans les tableaux des maîtres flamands.
Il lui plaisait de voir, dans leurs intérieurs enfumés, ces robustes buveurs, munis de leurs longues pipes, autour de la table de famille; il voulait voir « mousser la blonde bière » ; il voulait voir ces bonnes commères aux visages rebondis, respirant une sérénité prosaïque.
Il voulait voir tourner les moulins d'Hobbema; il voulait contempler les paysages mélancoliques qui ont inspiré Ruisdaël; il voulait voir ces prairies fertiles, émaillées par ces troupeaux de bœufs, soignés avec tant d'amour par ces populations hollandaises aux mœurs patriarcales.
C'est pourquoi Harry, tout joyeux, se laissait emporter par l'express qui le conduisait à Amsterdam. Il avait vu le musée d'Anvers, il allait maintenant étudier au Ryks- Muséum les nombreux tableaux de ses maîtres préférés.
Après avoir vu les chefs-d'œuvre des maîtres, il voulut s'essayer dans leur genre, comme il l'avait fait à Rome, à Venise, à Madrid.
Il se décida à copier un Gérard Dow. Cette œuvre de patience, cette précision des détails quit semblent peints à la loupe, le séduisaient.
Il se mit rapidement au travail. La galerie d'honneur du Ryks-Museum est divisée par des cloisons en huit cabinets; c'est dans le troisième qu'il trouva le tableau du maître : l'Ermite, qu'il se proposait de copier.
Il arriva de bonne heure. Les visiteurs importuns n'encombraient point encore le musée; il allait être seul. Avec quelle joie il se mettrait au travail!
Il sifflotait doucement et, pénétrant dans la galerie d'honneur, il entra vivement dans le troisième cabinet! Sur le seuil, il se tut et s'arrêta.
Une charmante jeune fille, penchée sur une toile, peignait avec une grande application. Si le jeune homme avait continué à marcher, il n'aurait sans doute pas attiré son attention; son arrêt brusque lui fit lever la tête.
Elle rougit légèrement, en voyant un artiste se disposer à travailler auprès d'elle, alors qu'elle se croyait assurée de la solitude, à cette heure matinale.
Harry s'inclina profondément, et, après une seconde d'hésitation, il installa résolument son chevalet devant Y Ermite et se mit dans la position d'un homme disposé à peindre ; mais il ne peignit pas.
Par-dessus son carton, il regardait la jeune fille, qui ne semblait pas s'apercevoir de cet examen.
D'ailleurs, la vue de cette figure était faite pour tenter un artiste, au même titre que les chefs-d'œuvre qui les entouraient.
L'ovale de son fin visage était d'une admirable pureté; son nez droit, sa
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bouche nettement arquée, son menton arrondi, étaient d'une correction parfaite. Sur son front élevé, intelligent, voltigeaient, folâtres, de noirs cheveux ondes. Sa taille svelte et élégante, ses yeux profonds, son expression rieuse, un peu sombre, contrastaient absolument avec les formes amples, presque lourdes, le sourire naïf, tranquille, les yeux bleus pâles des jeunes tilles hollandaises.
A ses côtés, une servante portant le casque du pays, rouge, joufflue, faisait encore ressortir l'élégante beauté de sa jeune maîtresse.
Harry travailla peu, en cette première séance.
La jeune fille, au contraire, s'acharnait à recopier fidèlement le second Gérard Dow, qui se trouvait non loin du premier : un portrait de seigneur et de sa femme, dont les ligures avaient une expression de vie admirable. Elle travaillait avec feu et avec art.
Après deux heures d'une application soutenue, elle se leva posément, sans embarras, rangea son carton, ses pinceaux avec une aisance parfaite, et,
pendant que la servante emportait le chevalet, elle saluait gracieusement son compagnon de travail.
Harry de Montluçon n'avait jamais tant aimé la peinture ni les peintres; jamais il n'avait été si désireux de les étudier, et Gérard Dow en particulier.
Il revint le lendemain, mais de si bonne heure, qu'il ne trouva personne au musée. Il s'installa, bien persuadé qu'il ne travaillerait pas longtemps seul. En effet, une demi-heure plus tard, la jeune artiste venait reprendre son tableau de la veille.
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Une charmante jeune 11 lie peignait avec une grande application.
Les journées qui suivirent ramenèrent chaque matin les deux peintres devant les mêmes tableaux. Harry aurait bien désiré lier connaissance avec cette belle jeune fille, qui travaillait avec une sûreté de goût, une habileté de pinceau, qui faisaient son admiration. Il aurait voulu parler de peinture d'abord; puis, peu à peu, il aurait parlé de choses plus intimes. Il aurait voulu savoir comnîent cette fleur élégante, gracieuse, faite pour un climat plus chaud, avait pu éclore en ce pays brumeux, sans soleil et sans coloris. Il ne put s'avancer de la sorte. L'attitude réservée, un peu farouche, de la jeune fille lui dictait sa conduite. Toutefois lorsque arrivé le premier, il saluait la jeune artiste pénétrant dans leur cabinet de travail commun, il semblait dire clairement :
« Je vous attendais. »
Et le salut qui lui répondait disait à son tour :
« Je savais vous trouver là. »
Mais c'était tout.
Quelques phrases banales échangées, Harry ramassait le pinceau que la jeune fille laissait tomber parfois, prêtant quelques couleurs que la bonne, étourdie, avait négligé d'apporter; rien de plus. Le reste, s'il y avait autre chose, était tacite. Il y avait un mois que ce travail presque commun durait, lorsqu'un matin Harry attendit vainement sa compagne de travail. Il espéra qu'un incident imprévu causait seul ce retard. Le lendemain il attendit encore, sans plus de résultat. Alors, impatient, inquiet, il s'adressa à l'un des gardiens du musée.
« N'avez-vous pas remarqué une grande jeune fille, élégante, qui vient tous les matins, avec sa bonne, travailler dans la grande galerie?
— Si, répondit laconiquement le garçon, qui comprenait assez bien le français, mais qui ne se hasardait pas à le parler.
— Elle n'est pas venue depuis deux jours?
— Non.
— Reviendra-t-elle?
— Non. »
C'était laconique et dur.
« Pourquoi ne reviendra-t-elle plus?
— Je ne sais pas; elle a pris son chevalet. »
En effet, Harry, regardant le coin du vestibule où la jeune artiste déposait son chevalet, le trouva vide. Évidemment elle ne reviendrait plus, au moins pendant quelque temps. Et tout h coup la peinture perdit ses charmes aux yeux d'Harry. Il lui sembla que tous ces maîtres tlamands étaient ternes, Gérard Dow le premier.
Et peu à peu il abandonna le musée. Il se mil à parcourir Amsterdam. Peut-être avait-il un secret espoir de rencontrer la belle jeune fille, lorsqu'il arpentait en tous sens les rues et les promenades de la ville. Harry ne pouvait rencontrer dans cette ville M"0 Laura de Vress, la copiste de Gérard Dow, puisqu'elle était partie avec ses parents pour la campagne, le jour même de sa dernière séance à la galerie de peinture. Il devait renoncer à lui parler, à connaître, pour le moment du moins, sa vie intime, son passé.
D'ailleurs, s'il avait pu l'interroger, la jeune fille aurait sans doute refusé de lui confier les aventures terribles qui avaient mouvementé, attristé sa première enfance.
Pourtant, lorsqu'elle s'abandonnait à de longues rêveries, son front se plissait, ses yeux devenaient sombres, comme si une triste vision passait devant elle.
Elle revoyait sans doute cet homme à la figure méchante, qui abaissait vivement les glaces du compartiment pour l'empêcher d'appeler au secours. Elle sentait encore sur sa joue le soufflet qu'il lui avait donné rudement, lorsqu'elle réclamait en pleurs sa chère Mm Paule. Elle revoyait cette grande ville dans laquelle il l'avait emmenée en voiture pour la garder à vue. C'était Trêves; elle s'en souvenait. Elle avait* retenu ce nom, qui lui faisait horreur, parce qu'elle y avait été trop malheureuse.
Elle se rappelait le projet qui fermentait alors en son cœur : elle voulait fuir, fuir ou mourir. Elle ne doutait pas alors que Mmc Grauville, les bonnes sœurs du couvent, ne fussent accourues pour la rechercher.
Ali ! si elle avait été seulement libre, elle aurait parcouru les rues et les villes, et elle aurait vite retrouvé celles qui avaient dû s'alarmer de son absence.
Elle s'était échappée, en effet. La surveillance de Lucien Grauville avait été déjouée par cette petite, qui se rappelait encore ses ruses de sauvage.
Elle avait longtemps arpenté la ville, mais sans rencontrer ni sa mère adoplive, ni les bonnes sœurs. Dans sa petite tête d'enfant, elle ne pouvait pas s'imaginer qu'on la cherchât autre part qu'où elle était.
Alors, ne rencontrant personne de celles qu'elle croyait là prêtes à la recevoir, elle se crut oubliée. Elle se souvint que Mmc Grauville attendait ce jour-là un beau petit garçon, gracieux, bien élevé, lui, qu'on n'avait point à mettre dans un couvent pour le corriger.
Alors la modeste enfant, qui avait été privée d'affection au point de croire qu'elle n'y avait pas droit, se résigna à la pensée qu'un autre enfant prenait sa place.
Et, triste plus que jamais, elle songeait à reprendre sa vie errante d'au-
trefois, plus seule encore, puisqu'elle n'avait même pas son pauvre Médor.
Elle longeait les bords de la Moselle, tristement; des larmes coulaient de ses yeux. Elle allait devant elle, indifférente, sans remarquer que, dans une voiture qui la suivait depuis quelque temps, marchant au pas, deux voyageurs l'examinaient avec intérêt.
Tout à coup la voiture s'arrêta. Une femme jeune, à la figure large, calme, s'approcha d'elle avec un bon sourire et lui parla dans une langue inconnue, celle des employés de la gare de Trêves.
L'enfant, épeurée depuis les mauvais traitements de Lucien Grauville, regarda soupçonneuse la jeune femme, puis son mari, et baissa la tête. La dame, s'adressant alors à la petite lille en français, renouvela sa question :
« Que fais-tu là, petite?
— Je m'en vais, madame.
— Où vas-tu, seule ainsi?
— Je ne sais pas.
— Si tu veux monter en voiture, nous te conduirons à Trêves, petite.
— Oh! non, non, répondait l'enfant avec énergie. C'est à Trêves que je trouverais ce méchant homme, qui m'a emmenée en me disant des mensonges; il m'a battue, il me fait peur. »
Et la petite se mettait à sangloter.
Elle était attendrie par la compassion qui se peignait sur le visage de la jeune dame, et elle déchargeait son petit cœur gonflé. « Mais si je t'emmenais ailleurs, viendrais-tu?
— Oh! je voudrais bien que vous m'emmeniez bien loin, pourvu que le méchant monsieur ne me reprenne pas et que je puisse revoir Mme Paule. »
Alors, avec l'excitation d'une enfant énervée, qui a eu peur, qui a été maltraitée et qui se sent tout à coup auprès d'êtres bons et compatissants, elle parla beaucoup. Elle demandait une protection; elle parlait de bois, de longues courses sur les routes, mais elle demandait toujours et avant tout à ne pas être vue de l'homme qu'elle redoutait tant.
M. et Mmc de Vress, entre les mains desquels la pauvre abandonnée avait eu le bonheur de tomber, étaient deux êtres excellents. Leur nature hollandaise était peu expansive; mais leur bonté était profonde, persévérante.
Mmc de Vress n'avait point d'enfant. Au premier abord elle s'attacha à cette pauvre petite créature, qui paraissait avoir tant souffert.
« Rassure-toi, mon enfant; nous allons prendre le train sans même rentrer à l'hôtel. Nous t'emmènerons loin, bien loin; le monsieur que tu redoutes ne saura pas venir te trouver chez nous.
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— Et Mmo Paule saura-t-elle?
— Mais oui, ma petite, car nous l'y aiderons. Calme-toi, » dit la jeune femme en prenant l'enfant sur ses genoux.
Et, l'embrassant avec tendresse, elle lui rappela ces douces caresses maternelles qui lui réchauffaient le cœur près de Mm0 Grauville.
Les de Vress emmenèrent la petite avec eux à Amsterdam. Sa grâce touchante, son cœur affectueux, sa vive intelligence, les charmèrent vite. Mme de Vress était mère d'instinct, comme toutes les femmes le sont, et bientôt elle considéra en son cœur l'enfant trouvée comme sa propre tille. Aussi elle n'activa pas les recherches que son mari faisait pour retrouver cette Mme Paule, dont Murillonne parlait avec tant d'affection.
Les renseignements que la petite fille pouvait fournir étaient d'ailleurs bien vagues, bien insuffisants pour seconder M. de Vress.
Au reste, ces recherches devaient être faites avec une grande discrétion; l'enfant redoutait tant de retomber entre les mains de l'homme qui l'avait enlevée! M. et M"10 de Vress s'étaient promis de veiller sur elle, de la garder au moins jusqu'à sa majorité.
Peu à peu la petite cessait de réclamer son ancienne bienfaitrice. On pouvait croire qu'elle l'oubliait. Non, son âme passionnée n'oubliait pas ainsi. Mais la pauvre petite, qui ne pouvait pas comprendre les difficultés que Mmc Grauville rencontrait, insurmontables, pour retrouver sa chère Murillonne, s'imaginait de plus en plus que le jeune Harry l'avait remplacée. Cette conviction s'enfonçait amère en ce jeune cœur.
D'ailleurs, M. et Mmc de Vress étaient d'une bonté parfaite pour elle. Elle les appelait « papa et maman », et jamais ces doux noms ne furent mieux mérités.
L'enfant s'attachait de jour en jour à ses parents d'option; elle leur avait voué une affection plus profonde peut-être que les affections filiales ordinaires, car la pauvre petite savait mieux apprécier cette tendresse dont elle avait tant manqué autrefois.
Et voilà comment la petite Murillonne, l'enfant sauvage et passionnée, aux cheveux noirs, au teint bruni, était devenue M"8 Laura de Vress, la fille des deux Hollandais les plus blonds, les plus calmes que la Hollande eût peut-être jamais produits.