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SUR LA PLAGE DE SCHEVENINGEN

Harry avait en vain battu de tous les côtés les rues d'Amsterdam; il n'avait retrouvé aucune trace de sa jolie inconnue. Le mois de juillet arrivait, et Harry réfléchissait. Certainement, les parents de la jeune fille, à l'exemple de toutes les riches familles hollandaises, avaient déserté la chaude ville d'Amsterdam, si désagréable à habiter en été, pour aller chercher un air plus pur, moins saturé de cette vaste odeur d'huile et de goudron émanant des innombrables navires qui stationnent dans les ports de la cité hollandaise. Gomment n'y avait-il pas songé plus tôt? Et, le cœur rempli d'espoir, il rentra à Amstel-Hôtel, où on lui remit une lettre de Paris. Il la décacheta aussitôt; cette lettre était de sa tante Louise. Elle annonçait à son neveu sa prochaine arrivée.

« Je m'ennuie loin de toi, mon cher enfant, disait-elle, et j'ai découvert, en fouillant la carte de Hollande où je te suivais tous les jours pas à pas, une jolie plage peu appréciée en France, mais, dit-on, très courue dans le Nord. Tu as deviné que je veux te parler de Scheveningen. Peux-tu nous y découvrir, toi, une. villa, un chalet quelconque, capable de nous y loger, moi, mon mari et Gastonne?

« Le pauvre Georges fait, comme tu le sais, son service militaire et part prochainement pour les grandes manœuvres à Chàlons; Jean et Paule prennent les eaux à Mondorf. Nous sommes restés seuls à Paris avec -Gastonne, que Paule nous a confiée. La chère petite désirait tant voir la Hollande, que ma sœur a consenti à s'en séparer.

« Mon mari, fatigué, se décide enfin au repos, pour un temps assez long. Nous serons donc sur la route de la Hollande, aussitôt que ton télégramme nous avertira que tu as trouvé de quoi nous loger.

« Je t'avoue que je pars pleine de préventions contre ce gris pays que tu nous décris avec tant d'enthousiasme. Je veux le voir pour y croire. >

Harry sourit en repliant la lettre de sa tante. Comme elle le connaissait bien, elle qui l'avait élevé! Il est vrai que Harry, dans sa correspondance, décrivait ce pays avec le coloris du peintre. Il était trop tard pour que Harry se mit en route le soir même; mais, le lendemain matin, il partit de bonne heure afin de trouver au plus vite la villa que sa tante Louise désirait.

La plage de Scheveningen était encore déserte à cette heure matinale, et Harry se dirigea du côté des dunes tant de fois reproduites parles peintre-s.

Des baigneurs l'avaient déjà devancé. Un artiste français, une vieille Anglaise, dessinaient avec ardeur ce paysage tant vanté, et plus loin il distingua une femme vêtue de blanc, qui peignait avec attention. Il s'approcha; mais à peine eut-il fait quelques pas', qu'il s'arrêta, le cœur battant, les jambes molles : il avait reconnu la jolie inconnue du musée d'Amsterdam, la jeune fille à laquelle il ne cessait de penser et de rêver depuis leur première rencontre devant le tableau de Gérard Dow! Il choisit à Scheveningen même une ravissante maison dans le style indécis, un jouet en bois, pour M. et Mmc Roulier. Et vite il eut lancé le télégramme annonçant, tout triomphant, la location. Il repartit à bicyclette pouf la Haye; il voulait voir le musée qui le tentait depuis si longtemps, et il pédalait ferme sur la route unie et ombreuse, lorsqu'il tut rejoint et dépassé par une légère voiture à deux roues que conduisait sa jeune compagne du musée d'Amsterdam, ayant à sa gauche un monsieur d'une cinquantaine d'années, à la figure bonne et calme, à la barbe et aux cheveux grisonnants.

Harry, pédalant toujours, suivait la légère voiture. La voiture, s'arrêtant au milieu de la superbe avenue, décrivit un arc de cercle et entra dans une élégante villa, la villa Wilhelmine, qui borde la route, et Harry n'eut que le temps de sauter de bicyclette pour ne pas être renversé.

Il restait là, contemplant la maison, lorsqu'un domestique, sortant d'une des maisons voisines, s'approcha de lui et lui dit en hollandais :

« Pardon, monsieur, n'est-ce pas ici la maison du docteur de Yress?

— Je ne sais pas, mon ami; vous pouvez vous en assurer. »

Harry comprenait assez le hollandais pour saisir la réponse que la bonne fraîche et propre qui venait ouvrir faisait au domestique :

« Oui, monsieur, c'est ici que demeure le docteur de Vress. Vous avez de la chance, car monsieur vient de rentrer à l'instant en voiture avec M,,c Laura. »

Harry était rayonnant de joie et d'entrain à l'arrivée des chers voya-

geurs. Il embrassait sa lante, Gastonne et Louis; il leur serrait les mains et leur prodiguait des témoignages d'affection inaccoutumée.

« Comme vous êtes belles toutes deux! Vous allez faire une révolution sur la plage! Et toi, Gastonne, comme tu as grandi! tu as l'air d'une vraie demoiselle.

— N'est-ce pas? dit Gastonne, qui rougit de plaisir à ce compliment. Tu le diras à ton ami Georges, qui continue toujours à me traiter en enfant.

— Oui, oui, ne crains rien, dit Harry. Je ferai tout ce que tu voudras. Et toi, tantine, que veux-tu? que te faut-il? que désires-tu?

— Mon Dieu! reprit Louis, quelle joie! quelle exubérance! Vous a-t-on transfiguré à ce point?

— Tu ne vois donc pas, dit Louise en se tournant vers son mari, que Harry a un secret à nous confier et que ce secret lui brûle les lèvres.

— Oh! tantine, murmura Harry, comme vous me connaissez bien! Oui, oui, j'ai un secret et je vais vous le dire.

— Pourtant, dit Louis, tu nous permettras bien de prendre une voiture et d'aller déjeuner tout de suite, car nous mourons de faim.

— Oh! pardon, fit Harry, j'avais oublié. »

Louise sourit ; elle était indulgente aux faiblesses de l'enfant qu'elle avait élevé. On déjeuna rapidement, et le landau conduisit tout le monde à la villa de Scheveningen. Les deux voyageuses, qui avaient fait la moue devant les maisons régulières de la Haye, s'extasièrent en revanche devant cette allée superbe qu'elles suivaient pour aller à la mer.

« Voilà qui me réconcilie un peu avec ce pays, dit Louise, et qui me fait croire que Harry avait raison quelquefois dans ses lettres. »

On visita la villa; on s'extasia sur le choix de Harry; on le félicita en le taquinant gentiment. Le jeune homme se prêtait de bonne grâce à tout ; il allait, venait, déplaçant les meubles que tante Ise ne trouvait pas à son goût, aidant à monter les malles.

Le lendemain, Harry et sa tante se promenaient gaiement sur la plage4 marchant dans ce sable fin comme de la cendre, où on enfonçait jusqu'aux chevilles. Gastonne et Louis suivaient.

« J'ai eu tort, disait Louise, de m'être ainsi chaussée. »

Et elle montrait son pied, revêtu d'une fine bottine à talon Louis X\ fort incommode pour marcher dans le sable.

« Veux-tu venir avec moi, Gastonne? dit Louis; nous irons dans le village, chercher des chaussures à semelles de caoutchouc, comme j'en voit aux pieds de tous les baigneurs. >•>

Ils partirent, et Louise continua à marcher, s'appuyant au bras de Harry. Elle avançait difficilement, ses petits talons s'enfonçant constamment dans le sable fin de la plage. Tout à coup, en arrivant devant une grande tente rayée de rouge, Louise poussa un faible cri, se cramponnant-mi bras de Harry.

« Qu'as-tu, tante? dit-il, qu'as-tu?

— Je crois que je me suis tordu le pied. Attendons un instant, cela va se passer. »

Et Louise, après quelques minutes, essayant de marcher, n'y put parvenir. « Veux-tu que je te porte, tante Ise? dit Harry désolé.

— Tais-toi, grand garçon, tu ne pourrais ainsi traverser toute la plage. Je vais essayer de m'asseoir ici dans le sable, et tu iras me chercher une petite voiture à roulettes pour me reconduire à la maison.

— Madame, dit en s'avançant vers le groupe formé par Louise et Harry une femme s'exprimant en français avec un fort accent étranger, je ne souffrirai pas de vous laisser ici à la porte de ma tente. Faites-moi le plaisir d'y entrer et de vous y reposer. »

La dame qui parlait ainsi était plus grande que petite, grasse, avec des traits réguliers, un teint rose et frais comme celui d'une fillette de quinze ans, malgré ses cheveux grisonnants. Elle devait e'n avoir environ quarantecinq. Un grand air de bonté et de douceur était répandu sur son visage tranquille et placide.

Elle passa son bras sous celui de Louise, et, faisant signe à Harry d'en faire autant, ils la soulevèrent et la transportèrent dans la tente.

« Voici mon mari qui revient avec ma fille, madame; il est docteur et vous pensera de son mieux. »

Au même moment le docteur de Vress entrait, ayant à son bras sa fille Laura, que Louise reconnut de suite au portrait que Harry lui en avait tracé. Elle n'aurait eu, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à jeter les yeux sur Harry, décontenancé, rougissant, s'appuyant contre la toile de la tente.

« Monsieur le docteur, fit Louise, pardonnez à mon indiscrétion. Madame a voulu absolument soigner ce petit bobo-Là, acheva-t-elle en montrant son pied.

— Oui, dit la bonne dame, et je n'ai pas su aller jusqu'au bout. Regarde donc, Pieters. »

Le docteur, se penchant sur le pied de Louise, termina l'œuvre que sa femme avait commencée.

« Là, fit-il, ce ne sera rien; seulement il vous faudra un repos absolu pendant quelques jours. J'irai prendre de vos nouvelles.

— Et moi aussi, dit la femme du docteur, si vous le permettez. » Harry était sorti pendant ce temps, et il revenait avec une voiture à roulettes, ramenant Gastonne et Louis, qu'il avait mis au courant de la situation.

On plaça Louise dans la voiture, et M. et Mme de Yress voulurent euxmêmes accompagner Mmc Roulier. Gastonne essayait de nouer connaissance avec Laura; elle déployait toute sa grâce, toutes ses gentillesses, toutes ses petites câlineries, d'autant plus séduisantes dans ce milieu froid et calme.

« Je serai votre amie, n'est-ce pas, mademoiselle? disait Gastonne.

— Alors appelez-moi Laura tout court, Gastonne, dit la jeune fille en souriant.

— Oh! oui, c'est cela! Laura, Laura, nous nous verrons souvent, et quand je serai partie, nous nous écrirons, » dit avec impétuosité Gastonne, se jetant dans les bras de Laura.

M. et Mme Roulier et les parents de Laura éclatèrent de rire à cette démonstration subite d'affection.

La connaissance était faite maintenant, et cette connaissance se changea bientôt en intimité.

Le docteur de Vress avait une conversation intéressante et instructive. Il avait beaucoup voyagé et il faisait avec l'avocat Roulier, qui trouvait un grand charme dans ses récits, de fréquents voyages dans les environs, pendant que tante Ise, transformée en paisible ménagère hollandaise, travaillait sous la tente aux côtés de Mm0 de Vress, toujours calme et paisible.

Laura, Gastonne, Harry, s'enfuyaient, et c'étaient des parties folles sur la plage, auxquelles se joignait, tous les dimanches, le cousin « Wilhelm », venant d'Amsterdam, où il était employé dans une grande maison de commerce. Laura tranchait nettement par sa brune beauté sur toutes les jeunes filles environnantes. Elle attirait à elle tous les regards, ainsi qu'un lis superbe se dressant au milieu de timides violettes. Si ce contraste était frappant sur la plage parmi toutes les blondes petites Hollandaises, il était encore bien plus étonnant, lorsqu'on la voyait marchant entre son père et sa mère. C'est ce que disait toujours Louise, lorsqu'elle les voyait s'avancer tous les trois à sa rencontre ; mais elle ne s'arrêtait pas à cette idée. C'était une fantaisie étrange de la nature, comme il s'en rencontre si souvent.

« Tantine, dit un jour Harry, si tu voulais écrire à papa? Il me semble qu'il est bien temps de décider quelque chose.

— J'y songeais, mon chéri, reprit tante Ise, et je le ferai dès ce soir

Alors je vais le prévenir que son fils Harry songe à épouser la belle Laura de Vress et qu'il le prie de venir demander sa main.

— Oui, ma tante. Crois- tu qu'elle consentira?

— Et pourquoi ne voudrait-elle pas, mon Harry? Tu es noble, lu es bon, tu es beau et tu es riche, ce qui ne gâte rien.; c'est une affaire faite, vois-tu ! Je vais écrire à ton père. »

Quelques jours après, Jean arrivait; mais Paule ne l'avait point accompagné. Elle continuait à Mondorf la cure commencée, et son mari n'avait point voulu qu'elle l'interrompît.

« Quand la verrai-je, cette merveille dont Harry nous parle dans toutes ses lettres? dit Jean à Louis, à peine installé dans la maison de Scheveningen.

— Aujourd'hui même, Jean, si vous voulez, » répondit l'avocat.

La présentation ayant été faite sur la plage le jour même, le lendemain Harry, accompagnant son père, le conduisit jusqu'à la porte de la demeure du docteur, puis rentra à la villa.

Vu bout d'une heure, Jean revint; mais il était pâle, il avait le visage attristé, et il suffit à Harry de jeter un regard sur lui pour voir qu'il rapportait une mauvaise réponse.

« C'est non, n'est-ce pas, père, dis? Qu'est-ce qu'on me reproche?

— Je ne sais rien, mon lils; je me suis heurté à un parti pris, à un refus catégorique. Il n'y a rien à essayer, rien à tenter; c'est irrévocable. Mme de Vress, toujours douce, toujours placide, dit « non », sans donner de raisons. Je t'emmène ce soir, Harry, je le veux.

— Bien, mon père, fit Harry désolé, n'essayant plus de lutter.

— Et nous, nous restons, n'est-ce pas? dit Gastonne. Moi, je ne désespère pas, voyez -vous. Je connais Laura, je la ferai parler et je découvrirai pourquoi ce non est irrévocable. »

Gastonne, campée au milieu de la pièce , si fièrement, si sûre d'elle, inspira confiance à Jean.

« Dieu le veuille, chère enfant! dit Jean, l'embrassant au front.

— Mon parrain, je vous dois tout; comment ne ferais- je pas tout mon possible pour rendre votre fils heureux? »

Le soir même, un train rapide emportait Jean et Harry vers Paris, où Paule, prévenue par dépêche, devait les attendre.

Harry songeait; il maudissait cet argent, il maudissait ce nom de Montluçon, il maudissait son talent. Rien de tout cela n'é.lait donc bon, puisque rien de tout cela n'avait pu lui gagner l'affection de Laura?

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