LA ROBE DE LÀ PENSIONNAIRE
La démarche que M. de Montluçon avait faite auprès de Mme de Vress ne pouvait pas réussir.
Lorsque M. et Mme de Vress avaient recueilli la petite Murillonne courant sur la grande route de Trêves, ils n'avaient pas songé à la garder tout entière pour eux.
Depuis, ils s'étaient attachés à cetle fillette si passionnément, qu'ils ne pouvaient accepter l'idée qu'elle leur fût reprise un jour. Us l'entouraient d'une tendresse si enveloppante, qu'ils espéraient avoir acquis sur elle des droits égaux à ceux de ses vrais parents. Ceux-ci d'ailleurs ne donnaient pas signe de vie, et les parents adoptifs pouvaient se croire assurés de garder leur chère enfant.
Ils ne songèrent pas à lui défendre de se marier; mais ils étaient bien résolus à lui faire épouser un des leurs, un Hollandais bon et tranquille, qui s'inquiéterait peu de la naissance de Laura, ne chercherait point à en démêler le secret et ne quitterait pas Amsterdam. Ainsi, leur fille chérie demeurerait encore près d'eux et leur appartiendrait encore.
Dans de telles dispositions, Mmo de Vress pouvait-elle accueillir favorablement les propositions de M. de Montluçon?
Son premier mouvement fut de dire « non » ; elle le dit avec une énergie étrange chez une femme si calme, elle le dit avec la passion d'une mère qui a peur de perdre son enfant.
Elle négligea même d'envelopper son refus des formes ordinaires. Elle ne demanda à Jean ni le temps de réfléchir, ni le temps de consulter son mari et sa fille : elle dit « non » tout de suite, comme pour écarter plus vite le danger qu'elle redoutait.
Elle s'était sentie soulagée quand M. de Montluçon avait accepté son refus, sans insister.
Un seul point lui causait quelque remords : elle n'avait point consulté
« Laura, qu'avez- vous? » me suis- je écriée.
Laura. Peut-être que son enfant chérie avait deviné la tendresse de Harry ei la lui avait déjà rendue dans son cœur?
Pourtant, si Laura avait été consultée, aurait-elle accepté avec empressement de devenir l'épouse de Harry? Aurait-elle consenti à entrer dans la famille qui demandait à devenir la sienne?
Toute autre qu'elle n'aurait pu hésiter. Mais Laura avait été Murillonne, elle s'en souvenait, la fière jeune fille.
Certes, la famille de Harry lui avait témoigné assez d'affection pour qu'elle pût y entrer sans crainte; mais une autre considération l'eût arrêtée : elle avait honte de son passé. Elle était trop sincère pour le cacher à celui qui serait devenu son époux, mais elle était trop fière pour le révéler. Il semblait à cette pauvre enfant que l'affection qu'on lui témoignait tomberait vite, si l'on connaissait sa vie d'autrefois. Voilà pourquoi Mmc de Vress, en refusant la main de sa fille à M. de Montluçon, aurait peut-être agi dans le sens que Laura aurait choisi, si elle l'avait consultée. Cette crainte de voir son passé découvert rendait Laura sauvage, un peu farouche. Il avait fallu toute la bonne grâce et l'affection de Gastonne pour l'apprivoiser.
Celle-ci, d'ailleurs, ne négligeait rien pour devenir l'amie intime de Laura. Sa vivacité, sa pétulance, s'accordaient à merveille avec la réserve de M"c de Vress.
Leurs relations se faisaient chaque jour plus étroites. Aussi les lettres de Gastonne étaient toujours pleines des faits et gestes de son amie.
Les lettres de Gastonne de Périsoles étaient toujours volumineuses. Une fois, cependant, elle ne prit le temps que d'écrire une sorte de lettre-télégramme :
« Mes amis,
« Je vais enfin à -Amsterdam. Mm0 Roulier ne veut pas voyager, mais je pars avec Laura et son père. Nous allons être des grandes personnes. Pendant deux jours, nous allons diriger et bousculer la maison de Mme de Vress à Amsterdam. Puis nous ferons un voyage, oh! un voyage que vous envierez. C'est une joie patriotique que j'éprouve; devinez-vous? Non, cherchez, cherchez; moi, je suis ravie. Nous partons ce soir, vite, avant que ces dames ne se ravisent et nous gardent. »
Deux jours après, ce court billet était complété par une longue lettre, une sorte de journal.
« Vous avez été bien gênés pendant ces deux jours- ci, mes bons amis, pour penser à votre petite Gastonne, puisque vous ne saviez pas où la placer. Où est-elle? pensiez-vous. Elle est à Zaandam, à Tsardam, la bonne petite patriote, en pèlerinage, à la cabane de Pierre le Grand, Tsar Peters logement,
« J'étais véritablement émue en visitant la cabane; je parlais bas, je lisais avec respect les inscriptions qui couvrent les murs, surtout celle qui a été écrite sur une pierre pour la visite d'Alexandre III:
« Au-dessus de celte humble demeure planent les saints anges. Tsa- « rewitch, agenouille-toi. C'est ici le berceau de ton empire, c'est ici que « naquit la grandeur de la Russie. »
« Si le tsar, dont nous attendons la visite à Paris pour le mois d'octobre prochain, a dans les veines seulement une goutte du sang de Pierre le Grand, mes amis, je l'acclame plus que tous tous.
« Je mettrai des drapeaux jusqu'aux fenêtres des mansardes de voire hôtel, des lampions à toutes les branches des arbres, et à son passage je crierai : « Vive le tsar! » d'une voix si convaincue, qu'il sentira combien je l'aime, — pour son aïeul, s'entend. »
Le journal suivant était encore daté d'Amsterdam.
« Si je n'aimais pas tant mon cher Harry, écrivait Gastonne, je lui chercherais querelle pour avoir oublié de nous vanter la merveille de cettp ville, ce qui m'y charme le plus : les carillons. Mais, mon ami, le goût des couleurs vous avait donc enlevé celui des sons, pour que vous n'ayez pas été charmé par ces notes argentines chantant des vieilles chansons nationales? Rien de plus comique et de plus touchant à la fois; on dirait la voix d'une bonne petite vieille, un peu chevrotante, mais claire tout de même.
« C'est si drôle, si amusant! Je tourmente toujours Laura pour qu'elle me conduise près de chacun, successivement, quand il doit sonner. Si quelqu'un nous voyait courir, la montre en main, on croirait peut-être que nous allons à la gare ou à un rendez- vous d'affaires. Pas du tout, nous allons entendre chanter un carillon !
« Je sens bien que ma préférence est un peu ridicule; et comme aujourd'hui je m'en excusais près de Laura, elle m'a répondu gentiment :
« — N'en rougissez point; votre grand poète Victor Hugo les a aimés et chantés.
« — Tant mieux, cette communauté de goûts me tlatte, ai-je répondu; puisque vous êtes si savante, ma chérie, dites-moi dans quelle œuvre je pourrais trouver l'expression de son admiration :
« — Dans les Hayons el les Ombres, m'a-t-elle répondu. D'ailleurs, si cela peut vous faire plaisir, je vais vous en réciter quelques vers :
Le carillon, c'est l'heure inattendue et folle Que l'œil croit voir, vêtue en danseuse espagnole^ Apparaître soudain par le trou vif et clair Que ferait en s'ouvrant une porte de l'air.
Elle vient, secouant sur les toits léthargiques Son sablier d'argent, plein de notes magiques, Réveillant sans pitié les dormeurs ennuyeux, Sautant à petits pas comme un oiseau joyeux, Vibrant ainsi qu'un dard qui tremble dans la cible. Par un frêle escalier de cristal invisible, Effarée et dansante, elle descend des cieux; Et l'esprit, ce veilleur fait d'oreilles et d'yeux, Tandis qu'elle va, vient, monte et descend encore, Entend de marche en marche errer son pied sonore.
« J'admirais notre poète, c'est vrai; mais j'admirais encore plus cette petite Hollandaise qui savait ainsi comprendre et réciter des vers français.
« — Quel dommage que vous ne soyez pas Française ! » me suis-je écriée.
« Mon amie a répondu doucement :
« — Si je ne le suis pas, du moins je sais comprendre et admirer vos poètes, n'est-ce pas? »
« Cette après-midi, nous avons rangé la maison, ainsi que nous nous l'étions promis. A côté de la chambre de Laura se trouve une chambre immense , et , de chaque côté , des armoires , de ces grandes armoires hollandaises, qui reluisent à vous éblouir, bien entendu.
« Laura, qui est très ordonnée et soigneuse, a disposé dans ses armoires toutes les robes dont elle ne se sert plus. C'est presque rangé comme dans un musée. J'ai même prétendu qu'il ne restait plus qu'à en faire le catalogue.
« Je bousculais tout avec joie, et, tout d'un coup j'ai dit :
c — Comme c'est bien en ordre! je suis sûre qu'en allant jusqu'au fond je vais trouver votre robe de baptême, ma chérie.
« — Je n'en ai pas, a répondu Laura.
« — C'est pour rire! Allez-vous me faire croire qu'on vous a baptisée comme un petit saint Jean?
« — C'est juste, a-t-elle repris ; j'ai dû en avoir une. Je ne sais où elle est; je ne l'ai pas conservée, je vous assure.
« — Vous vous calomniez, Laura, vous deviez être déjà rangée en naissant, et après la cérémonie du baptême vous avez dû certainement plier votre belle robe, soigneusement, dans une malle. Tenez, dans celle-ci peutêtre, dis-je en ouvrant vivement une caisse placée dans un coin, plus précieusement que les autres, m'a-t-il semblé. Justement, voici du linge d'enfant de dix ans à peine. Je vais trouver ensuite neuf ans, puis huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un. »
« Laura s'est élancée vivement pour m'arrêter.
« — Non, ne regardez pas cela. »
« Et sottement, sans m'arrêter à sa demande, j'ai continué à déballer, et je l'ai contrariée certainement; mais je ne l'ai compris qu'ensuite.
« Je tirais de la malle, sans m'inquiéter de Laura, du linge d'enfant marqué S. E. et d'une croix.
« — S. E. ! Ce n'est pas Laura de Vress, dites? en hollandais peut-être? En français, j'aurais traduit « Son Éminence »; ce ne serait pas si invraisemblable après tout, à cause de la croix. »
« Et, riant toujours, je tirai ensuite une robe de laine brune avec une ceinture et un tour de cou bleus, un chapeau de paille blanche avec des nœuds bleus.
« — Laura, vous mettez maintenant Tes chapeaux avec les robes. C'est a réformer, nous allons changer cela. »
« Jusque-là je n'avais pas regardé mon amie; j'étais baissée, la tête dans la caisse. Quand je me retournai vers elle, elle était assise, la tête dans ses mains.
« Je m'approchai vivement, j'écartai ses mains; elle était toute pâle, et j'ai cru qu'elle allait s'évanouir.
« — Laura, qu'avez-vous? » me suis-je écriée.
« Il me semble qu'elle a fait un geste de la main, vers les vêtements que je venais de regarder. Puis, avec un effort, elle m'a dit :
« — Ce n'est rien; mettez-moi un peu d'eau sur les tempes. »
« Je l'ai soignée ; ses couleurs sont vite revenues.
« Adieu, mes bons amis! Je suis, malgré tout, ravie de la Hollande : si je n'étais pas Française, je voudrais être Hollandaise. »
LA VILLA YVILHELMINE
Jean se trouvait seul à l'hôtel des Champs-Elysées, lorsqu'on lui remit cette lettre. Il la lisait, la relisait, semblant vouloir en graver tous les caractères dans sa mémoire.
Cette robe brune dont parlait Gastonne, ce chapeau, ces rubans bleus, ce linge fin, tout cela de la taille d'une enfant de dix ans; toutes ces choses marquées d'une croix et d'un S. E., tout était clair maintenant pour lui. Il se rappelait la phrase par laquelle, autrefois, la supérieure du couvent de Sainte -Elisabeth lui donnait le signalement de l'enfant.
Il calculait que Rose-Thé devait avoir le même âge que Laura, et il s'expliquait maintenant le refus des de Vress. Si les recherches des agents qu'il avait lancés en tous sens, semant l'or à pleines mains, n'avaient point abouti, c'est que nul ne les avait aidés dans leurs démarches. Les de Vress, au contraire, heureux de garder cette enfant bien à eux, avaient dû tout tenter pour déjouer les recherches.
Et Jean, réfléchissant toujours, voyait maintenant clair dans cette histoire obscure.
L'enfant avait échappé à la surveillance de Lucien par une série de circonstances qu'il ne s'expliquait pas, mais qui lui importaient peu, et elle avait été recueillie dans cette famille hollandaise, où son charme, sa beauté, son intelligence, avaient eu vite fait de lui concilier tous les cœurs.
Mais pourquoi l'enfant, maintenant grande fille, ne parlait -elle pas? Laura ne pouvait avoir oublié les noms de Mmc Grauville et de M"0 de Sivrv. Jean ne s'arrêta pas longtemps à cette pensée; il réfléchit que Laura ne pouvait savoir que Mm0 Roulier, qu'elle voyait tous les jours maintenant-,
était M"9 de Sivry, et que Mme de Montluçon, dont on lui parlait tant, n'était autre que Mmo Gra mille.
Laura était trop jeune, lorsque M de Sivry était partie en Chine, pour se rappeler ses traits, et elle n'avait encore point vu MmB de Montluçon. Si elles s'étaient rencontrées, elles se seraient certainement reconnues toutes deux; et cette émotion terrible eût pu être fatale à Paule. C'est ce que Jean voulait éviter à tout prix; par degré, il préparerait la pauvre mère à ce bonheur surhumain.
Mais il voulait avec lui un témoin dont la déposition fût certaine, et c'est pour cela qu'il emmènerait Georges Houlier.
Il ne l'avertirait point du genre de service qu'il attendait de lui; il lui suffirait simplement d'annoncer son départ à Georges, en le priant de l'accompagner pour que celui-ci y consentît.
Ce voyage, d'ailleurs, n'aurait rien d'extraordinaire; Georges serait enchanté d'aller à Scheveningen revoir M. et Mmc Roulier et sa petite amie Gastonne.
Les deux voyageurs n'avaient point prévenu de leur arrivée, et ce furent des cris de joie, des souhaits de bienvenue sans nombre qui les accueillirent à la porte de la salle à manger où toute là famille était réunie.
« Quelle agréable surprise! Comment? pourquoi? comment se fait-il? »
Les mots, les questions s'entre-croisaient.
M. Roulier fut frappé de l'air grave et sérieux de Jean, et, l'attirant à part dans l'embrasure d'une fenêtre :
« Il se passe quelque chose de nouveau? Je le vois à votre air soucieux et préoccupé.
— Rien que de bon, croyez-le, mon cher ami; mais ne me demandez rien, ne me questionnez pas. On pourrait nous entendre, tit-il en montrant Gastonne et Louise causant avec Georges, et du silence dépend le succès de mon entreprise. »
Puis, se tournant vers le groupe qu'ils faisaient :
« Comment se fait-il, Gastonne, que vous ayez abandonné votre amie. Laura? Je croyais que vous étiez devenues deux inséparables?
— Oh! oui, fit Gastonne avec empressement, tremblant qu'on doutât de son amitié inébranlable pour Laura; mais aujourd'hui Laura reste à la villa Wilhelmine avec son père et sa mère et ne vient pas jusqu'ici. Je sortirai seule avec Mmo Louise.
— Cela fait bien mon affaire, pensa tout bas Jean. Je vais être libre, et je pourrai tout de suite aller faire ma visite aux de Vress.
— Vous ne nous accompagnez donc pas, parrain? dit Gastonne, rentrant tout habillée, prête à sortir.
— Non, merci; je préfère rester à la maison avec Georges. Nous nous reposerons un peu, puis nous irons vous rejoindre sur la plage. »
Lorsqu'elles furent sorties, Jean, resté seul avec l'avocat et Georges, leur dit, lisant une interrogation dans leurs yeux :
« Ne m'interrogez pas; laissez-moi agir, aller et venir, sans chercher à connaître la vérité. Je sors, mon cher ami; veux-tu m'accompagner, Georges? Je vais chez les de Vress; j'entrerai seul, et tu m'attendras en te promenant non loin de la maison. Tu resteras à la portée de la voix, et tu accourras à mon premier appel. »
Jean parlait d'une façon brève, saccadée, contrastant d'une manière frappante avec son ton de voix ordinairement calme et posé.
Louis et Georges virent bien qu'il n'était point dans son état ordinaire et comprirent vaguement qu'un grand événement allait se passer.
Ils répondirent simplement :
« Nous ferons ce que vous voudrez.
— Alors, partons de suite, Georges. Nous retrouverons-nous ici? achevat-il en se tournant vers l'avocat.
— Oui, je vous y attendrai. »
Jean et Georges suivirent à pied, jusqu'à la villa Wilhelmine, la belle avenue aux arbres séculaires. Le trajet fut silencieux. Georges admirait ce pays qu'il ne connaissait point, et Jean réfléchissait, profondément ému. Il se demandait comment il allait aborder Mme de Vress. Fallait-il jouer l'ignorance, ou bien fallait- il lui dire brutalement qu'il savait que La ura n'était pas sa vraie fille et qu'elle était la fille de Mme de Montlucon? MmD de Vress ne céderait pas ainsi sans lutte, sans dispute. Elle nierait certainement l'origine de Laura. Elle ferait l'impossible pour la garder; elle rappellerait les droits de son adoption, les soins prodigués à la petite abandonnée.
D'un autre coté, pouvait-on compter sur le témoignage de Laura? La pauvre enfant, torturée, n'oserait se prononcer; elle souffrirait en silence, plutôt que d'affliger les braves cœurs qui l'avaient recueillie.
Et puis lui, Jean, avait peu de preuves : la lettre de Véronique, voilà fout, peut-être aussi le témoignage des Bastien; mais il était bien difficile à ces gens de reconnaître dans cette enfant qu'ils avaient vue à l'âge de sept ans, mal mise, sauvage, barbouillée de mûres, la jeune fille svelte, élancée et distinguée (pie Rose-Thé était devenue. 11 fallait donc que Jean se présentât
d'un air assuré, sans avoir l'air de douter un seul instant que Laura ne fût pas Rose Grauville.
Et d'ailleurs, maintenant qu'il pensait à Laura, de plus en plus il lui trouvait un grand air de ressemblance avec Paule. C'étaient les mêmes yeux bleus foncés, la même bouche fine et menue, aux lèvres rouges comme des grenades en Heur; c'était le même teint, blanc comme une tombée de neige, taché aux joues d'un rose pâli; c'étaient le même port de reine, les mêmes attaches lines et aristocratiques. La couleur seule des cheveux différait; Laura avait les cheveux noirs comme ceux de Raymond Grauville, au lieu de les avoir d'un blond pâle comme Paule.
Ce fut d'une main tremblante que Jean, ayant fait signe à Georges Roulier de l'attendre, se décida à tirer la sonnette placée à la grille d'entrée de la villa du docteur.
En dépit de son calme et de sa placidité apparents, Mmn de Vress ne put s'empêcher de pâlir en voyant entrer Jean, et la main qu'elle lui tendit était toute tremblante. Il n'était pas naturel qu'il revînt ainsi, après le refus catégorique qu'elle lui avait opposé, il y avait un mois environ.
Que savait-il? Avait-il appris quelque chose touchant Laura? Et Mmc de Vress se troublait, ne trouvant point un mot pour souhaiter la bienvenue à M. de Montluçon.
Jean la regarda et se dit que le plus adroit était d'agir naturellement et sincèrement et de parler avec cette loyauté simple qui était le fond même de sa nature.
« Madame, vous savez, commença-t-il en prenant le siège que Mmc de Vress lui désignait, combien le brusque refus que vous avez opposé à la demande que je vous faisais de la demande de la main de M110 Laura nous a tous peines. Je suis sorti d'ici le cœur navré, à la pensée de la peine profonde que j'allais faire à mon fils bien-aimé Harry.
« Laissez-moi au moins, madame, avant de vous quitter, agir en galant homme. J'accepte votre refus; mais je veux que vous sachiez à qui vous l'avez adressé, que vous sachiez quelle était notre famille. »
Et Jean se mit en devoir de lui raconter les malheurs de Paule, son premier mariage avec Raymond, son départ en Orient, son propre mariage, la mort de Gaston, de Raymond, l'œuvre infernale de Lucien. Il lui dit l'odyssée de Rose-Thé devenue Murillonne, sa perte à Mondorf.
La figure de Mme de Vress faisait peine à voir. Blanche comme une statue de marbre, elle se cramponnait aux bras de son fauteuil, appelant à elle toute son énergie pour ne pas tomber, pour ne pas se trahir.
Chaque phrase de Jean était pour elle un poignard enfoncé dans son cœur. Paule souffrait et pleurait l'enfant qu'elle, Mme de Vress, gardait jalousement; cette pensée lui déchirait le cœur. Mais elle écartait ce remords poignant, elle voulait se taire, et voilà pourquoi elle restait muette, les lèvres collées pour ne pas crier la phrase que sa conscience lui dictait.
Jean lisait comme dans un livre ouvert ce qui se passait dans ce cœur, et il voulut rester sur son triomphe et laisser Mmc de Vress toute à ses réflexions.
11 se leva pour prendre congé.
« Pardonnez-moi, madame, de vous avoir retenue aussi longtemps et de vous avoir fatiguée par ce triste récit. Il me semble que je vous devais cet aveu. Si, un jour, il vous venait un regret, presque un remords d'avoir déchiré par votre refus cruel le cœur de mon enfant, souvenez- vous de Paule, souvenez-vous du deuil répandu pour toujours sur ce pauvre cœur, et soyez généreuse. Ne l'attristez pas davantage en refusant à ce fils qu'elle aime comme le sien la main de M"e Laura. »
Et Jean s'enfuit, en faisant signe à Mm0 de Vress de ne pas le reconduire.
Elle en eût été d'ailleurs bien incapable; car à peine la portière fut-elle retombée derrière lui, que Mffie de Vress, se dressant, battit l'air de ses deux bras, cherchant à se raccrocher à la vie, et, n'y pouvant parvenir, tomba étendue, privée de connaissance, sur le tapis de la chambre.
Au même moment M. de Vress entrait. Il fut étonné de trouver ainsi sans connaissance cette femme si calme et si maîtresse d'elle-même, et il ne douta pas un seul instant qu'un événement grave ne se fût passé là.
Mais, sans perdre de temps à réfléchir, il s'empressa de la soigner et de la faire revenir à elle; elle s'expliquerait alors et lui dirait la vérité. Il frotta avec de l'eau vinaigrée ses tempes et ses mains, et Mme de Vress reprit ses sens assez vite, ouvrant les yeux, regardant autour d'elle.
« Où suis-je donc? dit-elle. Que s'est-il passé? »
Puis, la mémoire lui revenant sans doute peu à peu, elle s'écria, regardant son mari :
« Où est-il? où est -il? Je ne puis parler devant lui.
— Mais qui donc? lit le bon docteur, nous sommes seuls tous deux. Regarde, Wilhelmine.
— Mon bon Pieters, fit la femme du docteur, se relevant par un efl'ort de volonté, je suis bien malheureuse!
— Tu es malheureuse, ma bonne amie? T'ai- je fait de la peine sans le vouloir, ou est-ce Laura?
— Oh ! non, mais c'est à cause de Laura. On va nous la prendre, vois-tu.
Il se leva pour prendre congé.
ROSE-DES -CIIKMINS 201
Sauvons-nous, cachons-nous! cachons-la, je neveux pas la donner. C'est ma fille! c'est ma fille! entendez-vous? Je l'aime! je l'aime! »
M. de Vress, suffoqué par cette explosion de douleur étonnante chez ane femme aussi calme, aussi posée que la sienne, lui dit :
« Ma pauvre amie, tu déraisonnes un peu. Ksi -ce cette faiblesse suinte qui te change à ce point?
— Ah! je le voudrais, va! Mais je sais ce que je dis, je ne suis pas folle. »
L'accent désespéré de Mme de Vress le frappait; il avait une confiance illimitée dans le jugement de sa femme.
« Alors explique-toi; qu'y a-t-il? »
Mot pour mot, elle raconta la visite de Jean et son récit palpitant, et, quand elle l'eut terminé, elle s'écria*
« Ah! il était temps qu'il partît; car à peine était-il dehors, (pie je suis tombée à la renverse, la vie me quittant.
— As- tu dit quelque chose à M. de Montluçon?
— Non ; mais il ne s'est pas trompé à mon trouble, va! Il a deviné mon émotion, et peut-être en sait-il plus qu'il ne dit. Ah! mon Dieu! mon Dieu! »
Et elle pleurait à grosses larmes.
« Voyons, ma femme, pourquoi pleurer ainsi? Tu as peur de te séparer de ta Laura?
— Oh! oui, je ne veux pas! je ne veux pas!
— Alors, lit le docteur grave, tu préfères voler à ces pauvres gens leur unique consolation? Et tu t'appelles une bonne mère, une honnête femme? Songe combien elle a souffert, elle, la vraie mère, croyant cette enfant morte à tout jamais !
— C'est vrai; mais je ne lui donnerai pas ma fille.
— Crois-tu qu'ils te la prendront, cette enfant? Ils en avaient pourtant le droit, et ils ne l'ont pas fait, alors que toi tu leur refusais la main de Laura. Juge et décide.
— Us ne savaient peut-être pas tout. Ils me la prendront maintenant.
— Eh bien! nous la leur donnerons. Oui, ma chère femme, dussionsnous en mourir. Elle est à eux, bien à eux.
— Alors tu ne l'aimes pas.
— Tu parles, mon amie, comme si tu n'avais pas de conscience; mais je te connais trop pour imaginer que tu te pourras trouver tranquille, calme, auprès de Mm' de Montluçon, que tu oseras lui dire non, lorsqu'elle viendra te redemander son enfant.
— Oh! elle ne viendra pas, elle n'osera pas! dit Mme de Vress, se dressant d'un air de défi.
— Si, elle viendra, le dis-je.
— Et que ferai -je? que faudra-t-il répondre? dit la femme du docteur, perdant tout à coup toute énergie à la pensée de se trouver en face de cette pauvre mère qui avait tant pleuré.
— Tu lui diras ce que ton cœur te dictera, Wilhelmine. Tu lui répondras simplement, tu lui avoueras la vérité tout entière. C'est elle, va, qui te dira. ce qu'il faut faire. Elle a trop souffert, la chère àme, pour ne pas être compatissante et secourable aux douleurs des autres. »
Jean avait bien vu, lorsqu'il avait fait signe à la femme du docteur de ne point le reconduire, qu'elle en était parfaitement incapable. Le salon étant situé au rez-de-chaussée de la villa, il s'était facilement orienté et dirigé dans le jardin qui s'étendait entre la grille et la maison. Il aperçut Laura attentive, examinant un rosier et le débarrassant avec précaution, du bout de ses doigts blancs, des petits moucherons qui le couvraient.
Il alla à elle.
« Mademoiselle Laura, fit-il," nie reconnaissez-vous?
— Oh, oui. Monsieur de Montluçon, n'est-ce pas? Mais comment se fait-il que vous soyez seul ici, et que personne de la maison ne vous reconduise?
— Je n'ai pas voulu déranger votre mère, et puis je vous apercevais dans le jardin et je comptais sur vous pour m'accompagner.
— Volontiers, monsieur, » fit-elle, marchant à côté de Jean.
Plus Jean la contemplait, plus il lui trouvait une ressemblance étrange, et il se prenait à aimer follement cette enfant, la vivante incarnation de Paule de Sivry. Lui qui n'avait d'abord agi dans ses recherches qu'avec le désir d'être agréable à Paule, se prenait maintenant à souhaiter presque aussi vivement que sa femme que cette belle jeune fille leur fût rendue. 11 prolongeait à dessein la promenade dans le jardin, afin de la voir plus longtemps, et il admirait complaisamment les rosiers préférés de Laura.
On arrivait à la grille où Georges attendait.
« Ah! tu m'attendais encore là? fit Jean, je t'avais oublié.
— Oui, » dit Georges.
Mais la phrase commencée mourut sur ses lèvres. Il resta là, stupéfait, les bras ballants, appuyé contre la grille.
Laura, elle, saluant d'un geste brusque les deux visiteurs, s'était enl'uie, sans écouter la présentation que Jean ébauchait.
< C'est Murillonne! c'est Murillonne! bégaya Georges. Vous ne le saviez donc pas?
— Je m'en doutais depuis quelques jours, vois-tu; mais je voulais que tu me confirmasses dans mon idée. Oui, cette Laura c'est Murillonne, c'est Rose-Thé, ou plutôt Rose -des- Chemins f la pauvre petite rose des grands chemins!...
— Ah! mon Dieu! quel bonheur pour Mm0 Paule! disait Georges ému, au point qu'il ne pouvait rassembler ses idées. Je l'ai reconnue de suite, voyez-vous, la petite Murillonne. Avez-vous regardé cette cicatrice au front? Ah! elle m'a bien reconnu, allez! car son front s'est barré de cette large raie rouge que j'avais déjà remarquée autrefois. Rentrons vite, rentrons vite, voulez- vous? Il me tarde de leur dire tout.
— Pas plus qu'à moi. Vois-tu, Georges, je ne vis plus depuis deux jours.
— Oui, vous nous direz comment vous avez tout appris, comment vous l'avez retrouvée. »
A la villa de Scheveningen, toute la famille réunie autour de Jean, suspendue à ses lèvres, écoutait, palpitante, le récit qu'il faisait.
De douces larmes de joie inondaient les joues de Louise. Elle ne vivait plus dans l'attente de l'arrivée de Paule et d'Harry, appelés par dépêche, sans qu'on leur donnât pourtant le véritable motif.
« Crois-tu qu'elle consentira? disait Louise à son mari.
— Il y a peu de preuves, répondait l'avocat soucieux. C'est une affaire de bonne foi et d'honnêteté, et Mmo de Vress me semble droite et loyale.
— De cela, dit Gastonne, vous pouvez être sûrs. Moi qui l'ai vue avec Laura, je sais combien elle l'aime et la chérit; mais je sais aussi comme elle l'a élevée. Par mon amie Laura, j'ai jugé sa mère. Elle nous rendra la fille de Mmc Grauville, dùt-elle en mourir.
— Puisses-tu dire vrai, mon enfant! » dit Jean, l'embrassant pour cette réconfortante parole.