‹ Rose-des-CheminsChapitre 24 sur 25 · LES DEUX MERES · texte numérisé non relu

LES DEUX MERES

La confiance que Jean inspirait à sa femme et à son fils était illimitée ; aussi la proposition qu'il leur avait faite de tenter une nouvelle démarche auprès des de Vress leur avait donné un grand espoir.

Le télégramme les mandant à Scheveningen ne les étonna donc nullement, et ce fut le cœur battant, plein d'un fol espoir, que Harry se mit en route.

Paule, elle, était plus calme: elle jouissait du bonheur de cet enfant, qu'elle aimait presque comme son fils ; mais dans ce cœur brisé et meurtri pouvait-il y avoir place pour une joie complète?

Les visages rayonnants qui les accueillirent, les exclamations enthousiastes avec lesquelles on les reçut, les confirmèrent pleinement dans leur première idée : que Jean avait réussi dans sa démarche.

Harry, d'ailleurs, ne perdit pas son temps à réfléchir, et il demanda tout de suite :

« Eh bien! père, as-tu vu Mme de Vress? que t'a-t-elle répondu?

— Rien que de très bon ; tu peux te réjouir ! »

Il avait été convenu, entre les Roulier et Jean, que le premier soin de son mari serait d'avertir Mm' de Montluçon le plus doucement possible du bonheur inespéré qui l'attendait. Il importait qu'elle fût vite instruite dé cet événement, afin qu'un hasard, la mettant en face de Laura, une trop brusque émotion ne vînt à la saisir. Il est vrai qu'on n'avait pas trop à craindre cette éventualité; car M'"0 de Vress, se disant malade depuis la visite de Jean, ne recevait personne et gardait sa fille auprès d'elle.

M. de Montluçon fit signe qu'il désirait rester seul avec sa femme et, s'ariressant à tous ceux qui étaient là :

« Je vous charge de raconter à Harry tout ce que nous avons appris, » et il appuya sur le mot tout.

Resté seul avec Paule, Jean se promenait de long en large dans la chambre, ne sachant comment il aborderait le sujet qui lui tenait tant à cœur. Il tremblait de s'y prendre mal et de tuer par une révélation trop brusque, trop soudaine, cette pauvre créature déjà tant éprouvée.

Une si grande angoisse et une si grande anxiété étaient peintes sur le visage de Jean, que Paule en fut impressionnée et, parlant la première, elle dit :

« Il me semble que M"10 de Vress aurait pu, malgré les convenances et en raison de l'intimité qui l'unit à Louise, venir à moi dès mon arrivée.

— Ma chère Paule, dit Jean, écoutez -moi jusqu'au bout et jurez-moi, sur ce que vous avez de plus cher au monde, que vous entendrez avec calme, avec courage, ce que j'ai à vous dire. Vous avez été grande dans l'adversité, soyez courageuse et digne dans le bonheur.

— Que voulez-vous dire? fit Paule, émue au dernier point. Pour Dieu! parlez! parlez!

— Ma chère Paule, dit Jean s'asseyant en face d'elle et lui prenant les mains, il s'agit de Murillonne.

— De Murillonne! Elle est retrouvée, n'est-ce pas? Vous savez où elle est, dites-le-moi vite, je vous en supplie! » cria Paule exaltée, éclatant en sanglots, la tête cachée entre ses deux mains.

Jean fut saisi par ce bouleversement, et il se demandait comment il ferait pour aller plus loin, pour lui avouer tout ce qu'il avait appris, et pourtant il ne pouvait s'arrêter maintenant; il fallait qu'il alJât jusqu'au bout de son récit.

« Ma chère Paule, je ne vous ai encore dit que peu de choses, et vous serez encore plus heureuse lorsque je vous aurai confié tout; mais cette fois, je ne le ferai qu'à une condition, c'est que vous sécherez. ces larmes et (pie, prenant fortement sur vous-même, vous m'écouterez sans cris, sans faiblesses. Oui, il s'agit de Murillonne; mais, pour la retrouver, il nous faut agir avec le plus grand sang-froid: vos pleurs me troubleraient et ne nous avanceraient pas.

— Parlez, » dit Paule, relevant son visage bouleversé.

Et, par un effort souverain de volonté, elle se calma et écouta Jean.

« Vous avez été, comme nous tous, étonnée de la façon brusque avec

laquelle Mme de Vress avait rejeté la demande que je faisais au nom de Harry. Nous avions pressenti un mystère sous ce refus si singulier. Ce mystère, je l'ai découvert, et c'est ce mystère qui me permet de dire aujourd'hui : Laura n'est point la fille de Mme de Vress; elle est la fille de Mme Grauville.

— Ma fille! s'écria Paule toute blanche, pouvant à peine parler. Oui, je comprends, cette Laura, c'est Murillonne, l'enfant que mon cœur avait adoptée dans sa détresse, et qui remplaçait près de moi ma pauvre petite Rose-Thé...

— Ma chérie, ce que j'ai dit tout à l'heure, je le redis une seconde fois : Laura est votre fille, l'enfant que vous croyez morte, et Murillonne en même temps.

— Ma iille! ma fille! dit Paule affolée. Diles-vous vrai, Jean? » Et, le regardant bien en face :

« Êtes- vous sûr de ce que vous avancez là? car si vous vous trompiez, cette fois je mourrais. Non! ce n'est pas possible! je ne puis croire à tant de bonheur. J'ai bien souffert; mais mes souffrances, mes angoisses s'effaceraient toutes sans retour, à la pensée de revoir mon enfant. Mon enfant ! mon enfant! où est-elle? où est-elle? pourquoi n'est-elle pas ici? pourquoi n'est-elle pas près de sa mère, dans ses bras? Ma petite Rose-Thé! ma chère petite Rose-Thé! Ah! qu'il faudra que nous nous aimions pour réparer ces longues années d'absence!

— Vous ne me demandez pas, ma chère Paule, comment j'ai retrouvé votre fille, et comment j'ai su que Laura était votre enfant.

— Et que m'importe à moi! Mon enfant est retrouvée, n'est-ce pas tout ce que je pouvais désirer? Je vais bientôt la voir, l'embrasser. Ah ! qu'il y a longtemps que j'attends !

— Ma chère amie, si j'insiste ainsi sur ce point, si je désire aussi ardemment vous raconter l'histoire de Rose -Thé et de Murillonne, soyez certaine que je ne le fais pas sans raison. J'ai besoin de vos conseils. Nous ne l'avons pas encore dans nos bras, cette chère enfant; il faut pour cela que vous m'écoutiez et que vous appeliez à l'aide toute votre raison et tout votre jugement.

— Je vous écoute. »

Jean commença, et il parla longtemps. 11 reprit la vie de Rose-Thé depuis le jour de l'incendie, et il n'omit aucun détail.

Mmo de Montluçon l'écoutait, pâle, recueillie, les yeux ardents, un pli creusé dans son front si pur.

Et lorsqu'il se tut, Paule, tout à fait au courant maintenant de toute cette longue histoire, lui dit :

« Merci, Jean ! c'est à vous que je dois ce bonheur inespéré de retrouver mon enfant. Je ne puis vous remercier, car je ne saurais trouver de mots capables de rendre mon sentiment. Vous êtes un noble cœur, et je suis lîère d'être votre femme. Ne m'en veuillez pas de n'avoir pas songé plus tôt à ce merci que vous attendiez, tout au bonheur que j'étais de retrouver mon enfant. Songez que cette joie est si immense ! Je retrouve tout à la fois Rose-Thé, l'enfant de ma chair, et Murillonne, l'enfant de mon cœur!...

— Oui; mais pour la revoir, cette enfant bien -aimée, il faut attendre; Mmc de Vress ne nous la rendra pas ainsi. Elle se dit malade depuis ma visite, et Laura ne la quitte plus.

— Toujours attendre ! répondit Paule, et voilà si longtemps que j'entends ce mot-là! Non, je n'ai plus ce courage ; maintenant que le but est certain, je veux voir mon enfant, je parviendrai jusqu'à M™ de Vress. Je la supplierai d'avouer la vérité et de jurer sur la tête de Laura qu'elle est bien la fille du docteur; elle ne pourra mentir.

— Je ne le crois pas, dit Jean. Elle vous rendra votre iiile, votre Rose- Thé bien-aimée; mais alors, elle, cette bonne et simple femme qui l'a élevée, soignée, chérie comme sa propre fille, que deviendra- t-elle^ Vous voulez donc aussi la faire mourir de chagrin? »

Paule, au cœur si tendre, se dit vite que son mari avait raison et qu'elle, la mère, ne pouvait faire souffrir à une autre mère ces affreuses tortures qu'elle connaissait.

« Oui, je sais, dit-elle, j'ai trop souffert pour ne pas compatir à la douleur des autres. Non, je ne veux pas que ce bonheur que nous avons payé si cher fasse couler des larmes. Mais est-ce que M"10 de- Vress, elle, que vous me dépeignez comme une femme d'une intelligence, d'une droiture, d'une élévation d'esprit rares, ne peut pas sentir comme moi? Est-ce qu'elle, qui souffre depuis quelques jours seulement, ne peut pas avoir pitié des angoisses cruelles qu'a éprouvées mon cœur depuis de si longues années?

— Tu as raison, ma Paule, dit Jean. Je te comprends; mais que décidestu?

— N'est-il pas un moyen de tout arranger? Harry épousant Rose -Thé, Laura, veux-je dire, cette enfant fait naturellement partie de notre famille. Ne pouvons-nous tous nous réunir et garder parmi nous cette chérie si aimée? Nous serons si heureux, serrés ainsi tous les uns contre les autres!

— Oui, ma chère femme, voilà ce qu'il faut faire comprendre à Mm0 de Vress. C'est toi que je charge de ce soin. Je m'en rapporte entièrement à ton jugement, à tes décisions. Dieu ne voudra pas que cette enfant, miraculeusement retrouvée, nous échappe à tout jamais.

— Croyez- vous que Laura soit instruite de quelque chose? Croyez-vous qu'elle ignore que Mme de Vress ne soit pas sa mère?

— De ceci je ne puis répondre. Laura me reconduisait l'autre jour jusqu'à la grille du jardin, comme je vous l'ai dit, où Georges m'attendait, et elle s'est tout à coup enfuie brusquement, sans nous parler. Avait- elle reconnu Georges? je ne sais. Depuis, nous ne l'avons plus revue.

— Oh! qu'il me tarde de la voir, cette enfant, mon enfant, que vous me dites si bonne et si belle!

— Oh! oui, Paule. Si vous saviez comme elle vous ressemble, et quelle joie de retrouver une enfant si merveilleusement douée, une créature si merveilleusement bonne et aimante, au lieu de retrouver une enfant mal élevée, de nature basse, avec des instincts qui nous eussent à chaque instant blessés ou froissés ! »

Cette conversation avait duré très longtemps, et il se faisait tard, trop tard pour que Paule pût songer à rendre visite ce jour-là à Mme de Vress. Lorsque Harry, instruit de tout par les Roulier, se retrouva vis-à-vis de Paule, une grande émotion s'empara de lui; il se jeta dans les bras de Mm0 de Montluçon, sans pouvoir proférer une seule parole.

Paule, les larmes aux yeux, le regardait tendrement.

« Mon Harry, mon cher Harry, quelle joie pour nous tous!

— Oh! maman, maman, croyez que ma joie est plus grande à la pensée du bonheur que vous avez de retrouver votre tille, qu'à la pensée du bonheur que j'aurai à obtenir la main de Laura!

— C'est à moi, c'est à moi, que vous devez ce bonheur, chère marraine! criait Gastonne, baisant tendrement les mains de Paule. Si vous saviez combien je suis fière et heureuse à la pensée que, grâce à moi, vous retrouvez votre fille ! Oui, c'est grâce à mon indiscrétion, à ma folle curiosité que j'ai découvert cette robe brune, la robe de la pensionnaire de Sainte -Elisabeth.

— Oui, Gastonne, tu es une bonne pelite lîlle, dit Georges.

— Pas une petite lille, monsieur, une grande demoiselle qui aura bientôt dix-sept ans! Ah! je sais bien que je ne suis pas une grande personne sérieuse, raisonnable comme Laura! Je suis une pauvre petite blondinette tout insignifiante, tout effacée à côté de la belle et triomphante Laura. J'ai

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un pauvre caractère capricieux et enfantin, et je suis bien étonnée et bien 6ère à la fois que Laura ait pu aimer, elle, la parfaite, la noble créature, une personne aussi folle que moi. »

Paule écoutait, ravie, l'éloge que Gastonne faisait naïvement de sa fille. Elle buvait ses paroles et elle l'aurait laissé parler ainsi longtemps, bien longtemps, si Jean ne l'eût interrompue eu «lisant :

« Tu es une bonne enfant, Gastonne, et tu acquiers des droits sacrés à notre reconnaissance; mais va, tu seras bientôt récompensée. Prépare-toi à recevoir ton père d'ici à quelques jours.

— Papa! papa! lit l'enfant interdite. Papa! oh! quel bonheur! oh! que vous êtes bon, parrain! Gomment se fait-il? comment se peut-il? Vous êtes donc une fée, parrain?

— Une fée, non, dit Jean riant; mais je savais depuis un an que Raoul de Périsoles, ton père, cherchait un homme capable de le seconder pendant quelques mois. De ceci je ne disais rien, craignant que, ton père ne pouvant se procurer ce remplaçant, ta déception ne fût trop cruelle; mais maintenant que c'est une affaire faite, je puis te dire que ton père est en route et que tu le verras sous peu.

— Oh! parrain, c'est trop de bonheur! Tous, tous, nous allons donc tous être pleinement heureux! »

Et Gastonne, ravie, allait des uns aux autres, chantant, riant, manifestant sa joie de toutes les manières.

« On dirait que tu n'es pas aussi content que nous, dit Gastonne, s'arrêtant tout à coup devant Georges.

— Si, si, dit Georges, sortant de sa rêverie. Qui peut te faire croire cela? » La soirée et la matinée du lendemain semblèrent longues à Paule au

gré de ses désirs. Elle regardait tourner l'aiguille de la pendule, balancée entre deux sentiments : la retenir ou la pousser.

Il lui tardait tant d'avoir une entrevue avec \PP de Vress; mais elle tremblait, d'un autre côté, que la femme du docteur ne lui dît non et refusât d'avouer que Rose-Thé n'était pas sa tille.

Elle partit seule vers le milieu de l'après-dîner, après s'être fait indiquer d'une façon très minutieuse l'endroit où se trouvait la villa Wilhelmine.

Absorbée dans ses réllexions, rien de ce qu'elle voyait autour d'elle ne la frappait, et elle ne se laissait pas distraire par la vue des brillants équipages qui la frôlaient à chaque instant.

Son cœur battait à tout rompre lorsqu'elle s'adressa au domestique, demandant :

« Mme de Vress peut- elle recevoir Mmo de Montluçon?

— Madame ne reçoit personne ; madame est souffrante et a fait condamner sa porte.

— Pourquoi dites-vous cela, Frans? dit une belle jeune fille au port de reine, s'avançant vers Paule. Mme de Montluçon, la sœur de notre chère amie, Mmc Roulier, sera toujours la bienvenue ici. Veuillez entrer, madame, et si ma mère ne peut vous recevoir, mon père et moi serons enchantés de vous faire les honneurs de notre maison. »

Et elle introduisit Mme de Montluçon dans un salon.

Laura, en achevant ces mots, releva les yeux qu'elle tenait fixement à terre, et elle demeura interdite, suffoquée, reconnaissant Mme Grauville.

« Oh! madame! madame! fit-elle, se suspendant à son cou, toute blanche de saisissement, c'est vous! c'est vous! Vous ne m'aviez donc pas oubliée? vous m'aimiez donc toujours? Je ne pouvais pas m'imaginer que je ne vous verrais plus...

— Oui, oui, ma chérie, va, je ne t'avais point oubliée! Ah! maintenant que je t'ai retrouvée, je ne pourrai plus vivre sans toi, petite Murillonne! petite rose des bois et des chemins!

— C'est vrai, madame Paule? c'est donc vrai?

— Le croiras-tu, puisque je suis là?

- Alors vous n'allez plus nous quitter?... vous vivrez ici?

— Je ne sais pas, mon enfant.

— Ah! vous n'allez pas me quitter encore! Je suis pourtant si heureuse de vous revoir!

— Sais-tu ce que je viens faire ici, mon enfant chérie? Je viens demander à Mmc de Vress ta main pour le fils de mon mari, Harry, tu sais bien, le petit Harry que nous attendions à Mondorf et qui devait revenir de Chine...

— Ah ! oui, je me souviens, et même j'ai cru qu'en voyant ce beau petit garçon, si beau, si bien élevé, vous aviez renié la pauvre enfant des bois, la petite Murillonne, mal élevée, insupportable, désobéissante.

— Ah! peux- tu parler ainsi, ma chérie? Moi t'oublier, toi qui m'as sauvée de cette prison où je me mourais! Oh! non! et songe à ma joie en pensant que c'est toi qui seras la femme de mon fils d'adoption.

— Oh! oui, si maman le veut, je serai votre fille alors, presque votre vraie fille, » dit Laura câline, couvrant Paule de baisers.

Elle ne croyait pas si bien dire, la chère enfant; mais Mm0 de Montluçon ne voulait pas se trahir, elle ne jugeait pas honnête d'être la première à l'avertir du changement de sa destinée. C'était Mme de Vress qui devrait se

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charger de cet aveu cruel. Mais Paule souffrait énormément lorsqu'elle entendait Laura dire maman en parlant d'une autre que d'elle. Laura poursuivit :

« J'aime bien Mme de Vress, qui m'a aimée, m'a élevée, m'a gâtée comme une vraie mère; mais voyez- vous, madame, malgré tout cela, c'est encore à vous, ma compagne de misère et d'infortune, qu'allait le meilleur de mon cœur. C'est bien vilain, n'est-ce pas? dit-elle tout bas; et je croyais pourtant que vous m'aviez oubliée.

— Oh! Murillonne! Murillonne! comme je t'aime! mais il ne faut pas que Mrae de Vress souffre de cette affection.

— Oui, madame, dit Laura, une flamme illuminant ses yeux; je ne dirai rien de notre entrevue, je ne dirai rien de l'affection profonde que je vous ai vouée.

— Oui, ma chérie, et tu attendras que je te permette de parler, à moins que ta mère, instruite elle-même, ne t'interroge; mais, dis-moi, quels sont tes sentiments pour Harry? consentirais-tu volontiers à devenir sa femme?

— Oh! madame, lit-elle, maintenant plus que jamais, maintenant que je serai votre tille !

— Où est ta mère? » dit Paule brusquement.

Elle était trop émue pour vouloir continuer cet entretien, qui l'émotionnait horriblement.

« Je veux la voir.

— Mmc de Vress est malade; mais, si vous voulez absolument la voir, je vais vous introduire auprès d'elle. »

Et doucement Laura, lui faisant gravir l'escalier de la villa, la conduisit dans sa chambre et, de là, soulevant la portière de la pièce où se tenait Mme de Vress, toute pâle, tout amaigrie, le regard perdu dans une vague rêverie :

« Maman, dit Laura, voilà Mm0 de Montluçon qui insiste pour vous parler. »

Et, discrète, elle se retira, laissant les deux mères en présence.

Mmo de Vress se souleva, regardant Paule. Cette fois-ci, c'était sûr, on venait lui enlever Laura. Ah ! mais non, elle ne le voulait pas, elle lutterait jusqu'au bout; pour rien au monde elle n'avouerait que cette enfant n'était pas sa fille, et, une fois que Mme de Montluçon serait sortie, ils fuiraient tous les trois, loin, loin, dans des pays perdus où on ne pourrait les poursuivre. Ah! elle avait pris de bonnes résolutions, elle était décidée à suivre les conseils de son mari, à accepter ce que les Montluçon exigeraient; mais cette

brusque entrée de Paule l'affolait, la bouleversait et faisait évanouir toutes ses résolutions.

« Je ne reçois pas, je suis malade , qu'on me laisse tranquille! fit-elle d'une voix désagréable, presque malhonnête, contrastant étrangement avec sa douceur et sa bonne éducation naturelles.

— Je désirais, chère madame, vous connaître depuis si longtemps, que j'ai été indiscrète. Excusez-moi, je vous en prie, et n'accusez que mon vif désir de vous être présentée.

— Je suis si fatiguée ! dit la femme du docteur.

— Et pourtant, madame, il faut que je vous parle. J'ai des choses très importantes, très sérieuses à vous dire...

— Pas aujourd'hui; je n'en puis plus.

— Écoutez-moi seulement un instant, dit Paule, regardant tendrement Mme de Vress. Croyez-moi, vous n'aurez pas à vous en repentir. »

Et, se levant brusquement, allant à elle : « Pourquoi vous cacher ainsi? pourquoi vous dérobez- vous? ^- Que voulez-vous dire? Je ne me cache pas, je ne me dérobe pas; je suis malade et je désire être seule.

— Oh! que si! vous me comprenez bien. Vous savez bien ce que je viens faire ici. Je viens vous conjurer, chère madame, de me dire la vérité, de me dire si c'est vous qui avez retrouvé à Trêves cette petite fille perdue, volée, que nous pleurons depuis si longtemps! Est-ce vous, madame? est-ce vous? et est-ce parce que vous ne voulez point nous la rendre que vous la refusez à mon fils Harry?

— Gomment pouvez-vous songer à me prendre ma fille, quand vous, madame, vous avez déjà un enfant?

— D'abord, chère madame, vous savez bien que ce fils n'est pas le mien, quoique je l'aime de toutes les forces de mon âme, et vous savez mieux que personne, chère madame, combien on peut s'attacher à un enfant qui n'est pas l'enfant de votre sang et de votre chair! Mais vous ne savez pas ce que c'est que l'affection d'une vraie mère, oh! non, madame, vous ne le savez pas; car sans cela vous ne vous tairiez pas, vous ne resteriez pas ainsi muette et insensible. »

Insensible! oh! non, elle ne l'était pas, Mmc de Vress; elle soutirait énormément devant l'accent profond et la voix pleine de sanglots de Paule: mais elle ne voulait point qu'elle pût lire sur sa figure les impression* qu'elle ressentait, et elle restait immobile, sentant que la moindre parole la trahirait.

« Merci, chère madame, disait encore Paule, pour l'affection que vous avez vouée à cette pauvre enfant. Mais rendez-nous-la, je vous en supplie! Voyez, je pleure, je me mets à vos pieds. Dites oui, dites oui !

— Laissez- moi, lit Mm0 de Vress avec désespoir; je vous dis que je ne comprends rien à ce que vous racontez. Laura est mon enfant, mon enfant à moi, la fille du docteur de Vress. »

Paule savait parfaitement que Mmc de Vress mentait; mais elle ne lui en voulait pas.

Elle comprenait maintenant mieux que jamais combien il devait lui en coûter de perdre l'adorable créature qu'était Laura. Celle-ci ne pouvait savoir quelles étaient les bonnes intentions de Mme de Montluçon à son égard. Et, quand Paule pleurait, elle pleurait à l'idée du chagrin qu'elle causait à M",c de Vress, qu'elle voyait ainsi pâle, malade, sur cette chaise longue, terrifiée à l'idée qu'on pouvait lui enlever sa Laura.

M'uo de Vress, qui était l'honnêteté même, ne put supporter ce désespoir; et malgré elle, sa nature droite reprenant le dessus, elle s'écria d'une voix éclatante :

t Non! non! j'ai menti! Laura est votre fille! c'est vrai! j'ai menti!...

— Ah! madame, merci, merci du plus profond de mon cœur! Donneznous cette enfant que nous avons tant pleurée! rendez-nous-la enfin!

— Ah! pitié! fit M de Vress toute pale, se contenant à peine, les paroles s'étranglant dans sa gorge. Elle est à vous! laissez-la-moi! Personne n'a entendu ce que je viens de vous dire, et je la garde, oui, je la garde à moi!

— Alors je vous laisserai, madame, seule avec vos remords.

— Ah! vous êtes impitoyable! » dit Mmo de Vress, laissant retomber dans ses deux mains sa tête fatiguée.

Paule s'en allait seule.

Mme de Vress, absorbée, ne semblait plus s'apercevoir de sa présence. Dans l'escalier, elle s'entendit appeler par le docteur.

« J'ai tout entendu, madame, et je vous admire. Je connais ma femme: c'est une créature droite et honnête; elle soutire, elle se révolte, mais soyez tranquille, elle cédera. Ne revenez plus ici, ne faites plus aucune démarche, et c'est elle qui ira à vous. Et alors soyez bonne, [soyez indulgente et n'oubliez pas que, nous aussi, nous aimons follement votre fille. »

Et deux grosses larmes roulèrent sur les joues du docteur.

« Oh! monsieur, comment pourrait-il en être autrement? Ayez confiance

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en moi, je vous en prie. Ceux qui ont servi de parents à ma fille sont sacrés, et ils ne souffriront jamais par moi! »

Le docteur ému prit la main de Paule, et la lui baisant religieusement :

« Merci! » fit -il.

Dans le jardin, Murillonne attendait Paule et elle lit mine de se précipiter vers elle; mais Paule, du geste, l'arrêta.

Le docteur la suivait.

« Au revoir, mademoiselle Laura! cria Paule, et venez nous voir aussitôt que Mmc de Vress pourra vous accompagner. »

Elle montrait ainsi, la pauvre Paule, dans la tendre bonté de son cœur, qu'elle n'avait point l'intention d'accaparer cette enfant et qu'elle attendrait, pour la voir, le bon plaisir de Mmc de Vress.

Les jours s'écoulaient lentement, dans l'attente de la visite de Mme de Vress. Le premier jour, personne ne vint; le second s'écoula de même; enfin le troisième, alors que tous, réunis dans le petit salon de Paule après le déjeuner, attendaient tristes et anxieux, on annonça M. et Mme de Vress. Le docteur marchait seul, droit et ferme, et, malgré sa taille exiguë, il semblait grandi d'une coudée, tant on sentait la mâle résolution, l'énergie empreintes sur toute sa personne.

Mmc de Vress, pâle, les yeux cernés, les cheveux tout blancs aux tempes, s'avançait au bras de Laura.

Elle fit un effort surhumain, et, poussant doucement Laura dans les bras de Mmc de Montluçon :

« Va embrasser ta mère, ta seule mère! » fit-elle d'une voix brisée.

Et Laura se précipita dans les bras de Paule, murmurant :

« Maman! ma chère maman! je sais tout, tout; mais je ne pourrai pas plus vous aimer maintenant que je ne le faisais lorsque j'étais la pauvre petite Murillonne, dit-elle tout bas.

— Oh! ma douce enfant, dit Paule sur le même ton, je t'aime, moi aussi, plus que tout au monde, et je suis payée de toutes mes souffrances par le bonheur que j'éprouve maintenant en te serrant dans mes bras. Mais, mon enfant chérie, laisse -moi, retourne près de Mmc de Vress, vois comme elle souffre. N'augmentons pas encore par le spectacle, de nos joyeuses effusions, son profond chagrin.

— Oui, j'ai menti lorsque vous êtes venue me voir, madame, reprit Mmode Vress, et pardonnez-le-moi; mais je souffrais tant à l'idée de me séparei de cette enfant, de cette fille (pie nous chérissons tant, mon mari et moi! »

Elle ne pouvait continuer; sa voix se brisaifdans un sanglot. « Pauvre femme! dit Paule tristement.

— Madame, puisque vous me plaignez, vous aurez pitié de moi, vous nous laisserez encore de temps en temps voir Laura; vous nous la rendrez encore quelquefois;

— Mais, comment! dit Paule toujours bonne, je n'ai point l'intention de vous en séparer. Je vous la demande aujourd'hui seulement tout à moi, puis elle reprendra ce soir le chemin de la villa Wilhelmine. Il n'est point convenable qu'une jeune fille habite sous le même toit que son liancé. »

Et elle se tourna vers Harry, l'appelant vers elle d'un geste. Elle lui prit la main et dit à M de Vress :

« C'est à vous, madame, à mettre la main de Laura dans celle de mon fils Harry. Il est bien juste que vous, qui l'avez élevée, qui l'avez faite belle et bonne, voih couronniez votre œuvre en lui donnant de votre main le compagnon du reste de sa vie.

— Ah! vous êtes bonne, madame, vous êtes bonne! » disait Mme de Vress, les yeux pleins de larmes.

Mm de Montluçon tira de son doigt couvert de bagues deux anneaux semblables, avec chacun une grosse perle encadrée. dans deux petits diamants. « Tiens, Harry, passe celle-là, toi-même, au doigt de ta fiancée.

— Et pour qui sera l'autre? fît Gastonne mutine, les yeux brillants.

-^ Pas pour toi sûrement, dit Georges, tu n'es encore qu'une toute petite fdle!

— Et pourtant, dit Paule, si je te la donnais, Georges, cette bague, en te disant d'en faire ce qu'il te plaira?

— Je la prendrais, » dit Georges.

La saisissant et se tournant vers Gastonne, il lui dit, ployant le genou : « Tenez, Gastonne, c'est pour vous récompenser de ce que vous avez

fait pour Harry et pour Laura, et aussi pour vous apprendre à être la femme

sérieuse que je compte trouver en vous.

— Oh ! non, dit Gastonne rieuse, si vous y mettez cette dernière condition, je refuse. »

Et elle fit mine de retirer l'anneau.

« Allons! voyons, gardez-le quand même. Au fait, c'est comme cela que je vous aime.

— Qu'est-ce que va dire papa, parrain, lorsqu'il apprendra que sa petite fdle va se marier sans sa permission?

— Croyez-vous que votre parrain ne l'avait pas déjà un peu prévu, Gastonne? » fit Jean, riant de tout son cœur.

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