‹ Rose-des-CheminsChapitre 4 sur 25 · L ETANG DU BOIS FLEURI · texte numérisé non relu

L ETANG DU BOIS FLEURI

Un voile de tristesse s'était répandu sur le château de Montflanquet. Le docteur Grauville, si ferme, si courageux à l'ordinaire, semblait avoir été frappé tout particulièrement par cette brusque mort. Dans l'entourage du château, on s'en étonnait et on chuchotait tout bas.

Vraiment il paraissait plus désolé, plus sombre que la fiancée ellemême.

Car il souffrait mille morts, le grand docteur Raymond Grauville.

Depuis le jour de la fin tragique de Gaston, les soupçons qu'il avait conçus prenaient de plus en plus corps dans son esprit. Il était persuadé que Lucien n'était pas étranger à cette mort ; il en avait la certitude morale à côté de la certitude matérielle que la découverte de la balle lui avait donnée. Mais une certitude morale n'est pas tout. De quel droit accuserait-il son frère? Il ne le pouvait, d'ailleurs. Quelles preuves avait -il? Et puis Lucien se montrait si calme, si parfait, si plein d'attentions pour tout le monde. Serait-ce là l'attitude d'un criminel?

Sa conduite à l'égard de Louise était pleine d'aisance, de tranquillité. Il s'occupait d'elle avec une sollicitude de frère; il lui parlait de Gaston, trouvant des notes attendries au bon moment, si plein de bonté et de tact, (pie Louise elle-même se reprochait sa méfiance instinctive et s'accusait de manque de cœur et d'ingratitude.

La gracieuse Rose-Thé était la seule distraction de toute cette famille endeuillée. Elle devenait plus jolie de jour en jour. Elle allait avoir trois ans,

et commençait à se faire comprendre ; -elle avait des petits mots délicieux. Le docteur en était fou; il s'amusait des journées entières avec elle; mais, une fois seul, il retombait dans des rêveries dont la présence de sa femme ne parvenait même point toujours à le distraire.

Elle était auprès de lui un jour où une lettre de Chang-Haï, bordée de noir, leur parvint. Inquiets, ils la lurent ensemble, des yeux, sans prononcer une parole. Elle était courte et navrante :

« Mes bons amis,

« Je vous écris le cœur navré et l'âme en deuil ; je viens chercher dans votre sympathie un adoucissement au terrible malheur qui vient de me irapper. La fièvre jaune, qui sévit avec une nouvelle violence dans la contrée, a frappé mon excellent ami, mon second père, M. Parnell. Il nous a été ravi brusquement en quelques jours; ma femme a été atteinte à son tour, et je viens de la perdre...

« Je me sem; faiblir, et j'ai peur de tomber à mon tour. La vie m'a été assez dure pour que je la quitte sans regrets. Mais j[aime mon lils, mon cher petit Harry.

« La perte de mon ami et de la douce compagne de mes jours m'a été atrocement pénible; mais ce qui m'est encore plus cruel, c'est la pensée que, moi mort, mon pauvre chéri serait seul ici-bas. Mais ma douleur me rend ingrat; il ne serait pas seul, il vous aurait.

« Mes chers amis, soutenez-moi de votre affection; j'en ai si grand besoin !

« Votre ami désolé,

« Jean. »

« Mais c'est affreux ! s'écria Paule. Quelle série d'épreuves s'abattent sur ce pauvre Jean !

— Et il est seul î reprit Raymond ; nous sommes trop loin pour que notre sympathie puisse lui être bien efficace. Que faire?

— Avant tout, avertir Louise et doucement; elle va être bien affligée, j'en suis sûre.

— Ce serait elle l'ange consolateur de Jean, si elle le voulait bien.

— Elle ne le voudra jamais, reprit Paule très vivement.

— En tout cas, si elle refuse d'épouser Jean, ne pourrait-elle l'aider, servir de seconde mère au petit Harry? Et d'ailleurs, si elle consentait à faire ce voyage, les distractions forcées qu'elle renconlrerait et le sentiment du bien qu'elle peut faire là-bas lui permettraient, je le crois, de surmonter son noir chagrin.

— Pourtant, mon ami, reprit doucement la jeune femme, nous l'entourons de tant de soins, et Lucien s'ingénie à la distraire et s'occupe d'elle sans cesse.

— Ah ! c'est bien ce qui me contrarie ! » murmura le docteur entre ses dents.

Sa femme leva sur lui un regard étonné, interrogateur; mais son visage exprimait une si grande et si sombre anxiété, que Paule ne songea qu'à chasser ses tristes pensées.

« Occupons-nous de ma sœur, » dit-elle.

Et , sonnant sa femme de chambre , elle lui demanda où était Mllc Louise.

« Mademoiselle est sortie avec M. Lucien, répondit la femme de chambre. M. Lucien proposait à mademoiselle, en sortant, une partie de canot, et mademoiselle a dû accepter, car ils se sont dirigés tous deux vers le Bois- Fleuri, du côté de l'étang. »

Paule, congédiant d'un geste la domestique, se retourna vers Raymond :

« Allons nous-mêmes les rejoindre, voulez-vous?

— Oui, et pressons-nous, » répondit-il.

Ce qu'il n'ajoutait pas, le pauvre docteur, c'est qu'il se défiait sans cesse de Lucien et que le doute affreux qui s'était glissé une fois dans son âme n'en pouvait plus sortir.

Et puis cet homme honnête se sentait coupable de ne pas livrer l'assassin aux mains de la justice. Mais pouvait-il dénoncer son propre frère? pouvait-il tacher le nom que son enfant devait porter?

Il se livrait en son cœur un combat cruel; il souffrait de cette lutte qui le rongeait sourdement, mais sûrement.

C'était une heure bien chaude de la journée que celle qu'avait choisie pour sa promenade le jeune cavalier qui galopait, ce jour-là, sur la roule poudreuse d'Ay.

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Ce jeune cavalier, Louis Roulier, ne pressait ainsi son cheval que pour se donner l'illusion de l'activité.

Enfant d'une noble famille , il avait été confié dès son bas âge, pour des

Elle se laissa ramener au rivage.

raisons qu'il ignorait, à de braves Champenois, les Roulier, qui lui avaient donné des soins affectueux qu'aucun argent ne peut payer.

La rente servie par la noble famille avait brusquement cessé, et les Roulier n'en avaient pas moins continué à se dévouer. Louis avait reçu une instruction soignée ; c'était un avocat célèbre ; à chaque loisir il venait se

reposer auprès de ses parents adoptifs. Il s'occupait de l'éducation de son frère adoptif, Georges, un vrai Roulier celui-là, et le reste du temps errait à l'aventure.

Sa situation étrange le rendait sauvage. Il fuyait la société de son choix, de son rang, de peur des indiscrétions que l'intimité entraîne; mais il fuyait encore plus la société des amis de ses parents adoptifs, dont les manières frustres le choquaient.

Il aperçut de loin un canot, balancé doucement par le mouvement des rames, qui s'avançait. A l'arrière un homme, mis avec une élégante recherche, ramait ; à l'avant, une femme en deuil semblait rêver.

Toujours sauvage, Louis préféra s'éloigner.

Il avait à peine fait quelques pas, qu'un double cri d'angoisse s'éleva dans l'air. Nul doute que la chétive embarcation, conduite par une main mal habile, n'eût chaviré.

Louis était brave, chevaleresque; aussi il courut, rapide comme la flèche, vers l'étang et s'élança sans hésiter dans l'eau. Il ne s'arrêta qu'une minute, afin de distinguer, dans les deux corps qui se débattaient en enfonçant, la jeune fille du jeune homme ; et il se précipita au secours de Louise. Il saisit vigoureusement la jeune fille; elle résista un instant à cette étreinte, comme si elle eût horreur de celui qui la sauvait; puis, affaiblie, elle se laissa ramener sur le rivage.

D'ailleurs, l'immersion avait été courte, et la jeune fille ne s'évanouit même pas complètement. En reprenant ses sens, elle regarda son sauveur avec étonnement, puis avec une douce reconnaissance.

Lui, charmé d'avoir ramené à la vie cette gracieuse personne, souriait sans s'occuper de Lucien, qui, honteux, s'efforçait sur la rive de réparer le désordre de sa toilette.

Il était confus de sa maladresse et dépité d'avoir laissé à un autre le soin de sauver Louise ; c'était pour lui une occasion si facile de mériter sa reconnaissance! Elle lui avait échappé au profit d'un inconnu. Aussi lorsqu'il s'avança vers Louis Roulier, penché sur la jeune fille, il l'arracha vite à sa contemplation en le priant de mettre le comble à son obligeance et de leur procurer un véhicule quelconque pour rentrer au château.

Au même moment on entendit le roulement d'une voiture qui déboucha par l'allée en berceau. C'était Raymond et sa femme. Lucien, gêné, s'avança vers eux et, balbutiant, leur raconta l'aventure.

Avant qu'il eût achevé, Paule sauta, légère, du tilbury et s'élança vers Louise; niais le docteur resta immobile, comme cloué sur place. Un soupçon affreux venait de lui traverser l'esprit; le trouble de son frère le confirma dans sa pensée, et pour la première fois il ne put se contenir.

« Misérable! » gronda-t-il.

Mais Lucien, fort de son innocence en cette affaire, le regarda bien en face.

« Tu es fou ! dit-il.

— Je voudrais l'être, ah! oui! »

Raymond perdait toute mesure ; Lucien calmé reprit ;

« Tu as tort, mon cher, de t'emporter ainsi. Penses-tu m'accuser par tes suppositions indignes, quand Louise, témoin irrécusable, te racontera facilement l'accident?

— C'est juste, j'ai eu un instant de folie, dit-il. Songeons à soigner les malades. »

Louise arrivait gaiement à la voiture; ses vêtements mouillés gênaient sa marche, mais il était clair que cet incident ne l'avait pas contrariée le moins du monde.

Le docteur, ayant peur que les deux jeunes gens'ne se refroidissent, pressait le départ. Il prit le temps néanmoins d'adresser de chaleureux remerciements à Louis Roulier; celui-ci se déroba, donnant à peine son adresse, malgré l'insistance avec laquelle toute la famille et M"e de Sivry elle-même mettaient à l'inviter à venir au château.

Le trajet en voiture de l'étang au château étant assez long, Raymond se fit décrire par Louise les incidents de la promenade sur l'eau.

Arrivée à l'instant précis où la barque avait été renversée et où les deux promeneurs s'étaient sentis précipités dans l'étang, Louise s'arrêta.

« Ici, dit-elle, je ne sais plus que dire. Il s'est passé une chose étrange. J'étais dans l'eau avant d'avoir compris d'où venait le choc et d'où provenait la chute. »

Raymond ne répondit rien; il tremblait de comprendre. Lucien, après avoir supprimé le fiancé, essayerait-il aussi de faire périr Louise? Dans quel but son frère aurait-il agi? En tout cas, il s'agissait de soustraire le plus vite possible Louise aux dangers qui la menaçaient, et à ce point de vue son départ pour Ghang-Haï était providentiel.

Louise continua, sans soupçonner quels tourments assiégeaient l'âme de Raymond :

« N'est-ce pas, Lucien, que cette chute a été véritablement étrange? ditelle naïvement.

— Oui, j'en suis encore consterné, et je ne peux m'expliquer notre accident, » répondit Lucien très calme et regardant Raymond dans les yeux.

Car il sentait que son frère le soupçonnait, et pourtant il n'était pas coupable et ne s'expliquait vraiment pas comment la chose avait pu se produire.

« C'est égal, lit Louise, notre généreux sauveur est arrivé à temps.

— Oh ! dit Lucien, il m'a devancé, voilà tout. Une seconde de plus, et c'était moi qui eusse eu l'honneur insigne de vous sauver des flots, achevat-il en souriant.

— En tout cas, je compte sur vous pour aller au plus vite remercier ce monsieur. Gomment s'appelle-t-il ?

— Il s'appelle Louis Roulier, dit Lucien en jetant les yeux sur la carte que l'inconnu lui avait remise, et il est avocat au barreau de Paris.

— Il faudra aller le trouver aussitôt que vous serez présentable, Lucien, dit Paule.

— Oui, certainement. Le temps de changer de vêtements, et je pars. »

JOURS DK DEUIL

L'avocat n'était [joint chez lui; Lucien Grauville ne trouva que les deux braves Roulier, paysans naïfs qui s'empressèrent de dire la joie qu'ils auraient à voir Louis reçu au château et de lui confier tout ce qu'ils savaient de la naissance de l'enfant abandonné.

Lorsque Lucien revint de sa visite aux Roulier, il était perplexe.

Quel était ce jeune homme qui apparaissait tout à coup, semblable à un héros du -moyen âge, pour sauver des eaux une jeune inconnue? Les Roulier ignoraient quels étaient les parents de l'enfant confié, il y a vingt-six ans, à leur garde; mais ils les supposaient riches et de noble famille.

Il mettait ce mystère à part dans son cerveau ; cela lui servirait peutêtre plus tard.

C'était sans doute une mine d'or à exploiter.

Tout est bon à ramasser pour les aventuriers de cefte sorte. En tout cas, il ne répéterait aux hôtes de Montllanquet que ce qu'il voudrait bien de l'entretien qu'il avait eu avec les parents adoptifs de Louis.

Il n'irait certainement pas répéter l'espoir qu'avaient les Roulier d'introduire au château le jeune et déjà célèbre avocat. Non, il ne fallait pas un rivai de plus dans la place. Il voulait être seul à lutter pour avoir le million de dot de Louise.

Une déception l'attendait à l'arrivée.

« Eh ! où courez-vous ainsi, Joseph? »

Voici ce qui s'était passé :

Louise et Paule étaient allées, suivant le désir exprimé par le docteur, le retrouver dans son cabinet.

« Nous avons reçu ce matin une lettre de Chang-Haï, dit-il.

— Àh ! fit Louise toute pâle. Que dit ce pauvre Jean? Comment a-t-il appris la triste nouvelle? Je souffre pour lui de son désespoir.

— Sa lettre, dit le docteur grave, n'est point une réponse à la nôtre ; et lorsqu'il m'écrivait celle que j'ai reçue ce matin, il ne se doutait point encore du nouveau chagrin qui allait l'accabler.

— Vous dites « nouveau chagrin » ? interrompit Louise anxieuse, quels autres malheurs peuvent encore l'atteindre? Sa fortune est à l'abri de tous dangers. Je ne vois pas ce qui pourrait lui arriver.

— Voyons, Louise, laisse mon mari parler et ne l'interromps pas constamment, » dit Paule.

Elle passa son bras autour du cou de la jeune fille et la força à s'asseoir à côté d'elle, sur un petit canapé bas.

« Voici la lettre reçue ce matin, dit le docteur en tirant d'un meuble de Boule, placé dans une encoignure de la chambre, la triste missive.

— Mais elle est encadrée de deuil ! » ne put s'empêcher de s'écrier Louise.

Le docteur ne répondit rien à l'interruption faite par la jeune fille, et il commença la lecture de la lettre que nos lecteurs connaissent déjà.

A mesure qu'il lisait, les yeux des deux jeunes femmes se mouillaient de larmes, et ce fut la voix coupée par des sanglots que Louise s'écria, lorsque le docteur eut achevé sa lecture :

« Ah! c'est affreux! c'est atroce! Pourquoi sommes-nous si éprouvés?

— Les voies de Dieu sont impénétrables, » reprit gravement le docteur.

Et, voyant que les deux jeunes femmes continuaient à sangloter :

« Les pleurs n'y feront rien, lit-il. Il s'agit de prendre une résolution et de songer à ce pauvre Jean. »

Le chirurgien reparaissait en lui. Il voyait de suite la plaie, et il cherchait à la panser.

« Ah! fit Louise étouffant ses pleurs, si vous me permettiez, si vous vouliez...

— Quoi? Parle! cria Paule anxieuse.

— Non, je n'oserai jamais vous dire mon idée; vous me désapprouveriez

et me traiteriez d'insensée.

— Mais non, ma chère petite, dit le docteur, vous n'êtes [dus une enfant, le malheur a mûri votre esprit, et je suis sûr <pie le conseil que vous nous donneriez serait sage et bon. J'ai grande confiance en vous; sans cela, vous aurais-je fait venir avec Paule chez moi pour prendre une décision?

- Vous savez, dit-elle, que je n'ai plus de bonheur à espérer sur cette terre. N'est-ce pas la Providence qui nous envoie ce petit innocent, le petit Harry, le neveu de Gaston? Et voilà ce que je veux vous dire : laissezmoi partir à Ghang-Haï, laissez-moi aller recueillir cet orphelin, dont je ferai mon entant. Il me rattachera à l'existence et me donnera la force de vivre cette vie si désolée pour moi. »

Paule écoutait Louise, ravie de l'entendre exprimer ce qu'elle désirait tout bas; mais en même temps elle tremblait à l'idée des dangers que Louise faible, mal rétablie, courrait pendant ce long voyage, et elle n'osait se prononcer. Aussi elle laissa le docteur répondre, sans donner le moindre signe extérieur d'approbation ou de désapprobation.

« Ma chère Louise, dit-il, je n'attendais pas moins de votre bon cœur et de votre dévouement sans bornes. Il est bien entendu que vous êtes libre d'agir à votre gré; j'admire ce courage qui vous fait traverser des terres, des mers inconnues, pour aller à la recherche de cet enfant. Je ne m'oppose pas à votre projet, d'autant plus (pie j'avais moi-même songé à vous proposer ce long voyage.

— J'avais donc tort, reprit Louise, de craindre votre désapprobation.

— Oui, ma chère enfant, ce voyage vous fera du bien et vous détournera de votre perpétuel chagrin. Allez nous chercher cet enfant, et ramenez- le parmi nous. Ce sera le votre, bien à vous; nous ne nous en occuperons que pour l'aimer et le gâter.

— Et qui sait? reprit Paule, rompant enïïn le long silence dans lequel elle se renfermait, qui sait si la joie causée par l'arrivée de Louise n'opérera pas un miracle et ne rendra pas la santé à Jean? »

Ce fut seulement lorsque toute la famille fut réunie autour de la grande table carrée en bois massif pour le repas du soir que Paule annonça à Lucien le départ de Louise en lui racontant les nouvelles reçues de Ghang-Haï, le matin même.

Lucien reçut cette communication sans manifester le moindre dépit. Il admira et vanta hautement Je courage de Louise et demanda la permission de la conduire jusqu'à Marseille.

« Nous irons tous jusque-là, lui répondit Raymond; libre à toi de te joindre à nous.

— Oh! merci, vous êtes bons, fit Louise.

— Allons, pas d'attendrissement, grommela Raymond. Raconte-nous, Lucien, ta visite chez M. Louis Routier.

— C'est vrai, dit Louise , on ne s'occupe ici que de moi et nullement de notre sauveur.

— Ah! oui, de M. de Terre-Neuve, reprit aigrement Lucien ; il était sorti, et je n'ai trouvé que son père et sa mère adoptifs.

— Ah! vraiment, il était sorti? dit Louise.

— Oui, paraît-il, il voulait se dérober à nos remerciements. S'il vous a sauvée, c'est par mégarde, et il s'en cache comme d'une mauvaise action. Il a fait cela pour s'amuser; c'est un sombre, un taciturne et un misanthrope, et c'est lui qui voudrait sans doute vous remercier, ajouta-t-il en se tournant du côté de Louise, de l'occasion que vous lui avez fournie de se distraire un peu.

— En tout cas, dit Louise, je tiens à remercier ce monsieur moi-même, et si je ne puis le faire, je serais heureuse qu'un de vous le fît pour moi. »

Lucien ne répondit pas. En somme, il se souciait peu de plaire à Louise, maintenant qu'elle partait et que cette proie lui échappait. Il ne savait pas se contenir longtemps, lorsque sa fortune et ses plaisirs n'étaient pas en jeu.

« Sois tranquille, dit Paule , je saurai bien le retrouver, cet illustre inconnu. Il m'intéresse, car je soupçonne en lui un homme intelligent et bon. »

Paule était sincère en faisant cette promesse; mais les événements foudroyants qui allaient se succéder coup sur coup l'empêcheraient de la tenir.

Ce furent d'abord les préparatifs du départ de Louise qui absorbèrent tous les habitants de Montfianquet. Quelques heures avant que toute la famille ne quittât le château pour l'accompagner jusqu'à Marseille, le docteur la prit à part et lui dit :

« Vous êtes, ma chère amie, une femme mûrie par le malheur, à qui on

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peut parler sérieusement. Vous partez pour un long voyage. Il est possible que vous ne me retrouviez pas à votre retour.

— Oh! docteur, ne parlez pas ainsi, dit vivement Louise. Nous nous retrouverons tous ici, heureux.

— Dieu le veuille ! reprit le docteur en secouant tristement la tête. 11 faut tout prévoir, et je veux, avant de vous quitter, vous demander quelques promesses qui me tranquilliseront si je venais à disparaître, laissant ma Paule seule avec ma petite Rose -Thé. Je me sens bien vieilli et bien fatigué, et la tombe m'apparaîtrait comme un lieu de repos si je ne savais pas tout ce que je laisse derrière moi. Je n'ai pas besoin de vous recommander de veiller sur ma femme et ma petite fille, si je venais à leur manquer. Ce serait faire injure à votre bon cœur que d'en douter.

— Mais enfin, docteur, c'est moi qui pars, et c'est vous qui restez. C'est à moi qu'il faut dire adieu, c'est, à moi qu'il faut donner du courage.

— J'ai peut-être tort de vous parler ainsi tristement, Louise, dit le docteur ; mais il faut que je vous confie un secret.

— Un secret à moi ! fit Louise.

— Oui, à vous, ma sœur. Voici une lettre que vous remettrez à Jean; mais vous ne la lui remettrez que si je viens à mourir. Si vous ne retrouviez plus Jean vivant, alors c'est vous qui en prendriez connaissance et qui agiriez suivant mes instructions; mais vous ne le ferez que si j'étais mort moimême. Soyez persuadée qu'il m'en coûte de vous confier cette lettre ; vous ne saurez que bien plus tard le déchirement de mon âme. »

Et le docteur s'arrêta, étouffant un sanglot.

« Allons, acheva-t-il en se levant et en passant la main sur son front, comme pour en chasser des idées noires, il faut nous quitter. Que Dieu vous bénisse, ma chère enfant, pour tout le bien que vous allez faire ! Vous trouverez dans la paix et le contentement de votre conscience l'adoucissement à tous vos chagrins. »

Dès que Louise fut arrivée à Cbang-llaï, elle écrivit à sa sœur une lettre très rassurante.

Jean, bien que très attaché à sa femme, n'avait point eu pour elle une de ces passions qui sont la raison d'être de la vie; il se consolait peu à peu,

en voyant Harry se fortifier chaque jour, et les soins affectueux dont Louise l'entourait remplaçaient pour lui le foyer évanoui.

La joie de se sentir nécessaire, la joie de se dévouer à Jean et à son cher petit bébé, rendait peu à peu à M"e de Sivry le goût de l'existence.

Cet amour maternel, qui sommeille dans chaque cœur de femme, s'était éveillé à la vue du pauvre petit orphelin, et les caresses de Harry avaient calmé la blessure de son âme.

Sa lettre était presque gaie; on parlait de retour en France, de projets de réunion.

Paule aurait dû être complètement heureuse ; heureuse de voir Louise enfin consolée, et de voir Jean, pour lequel elle gardait toujours une secrète affection, entouré, secouru par la plus tendre et la plus dévouée des sœurs.

Mais une inquiétude la rongeait.

Son mari semblait depuis quelque temps miné par un mal étrange, contre lequel la science de tous ses collègues restait vaine.

Il languit des mois, sans amélioration sensible. Bientôt on lui ordonna un repos complet, et toute la famille se transporta dans la solitude de Montflanquet.

11 y déclina de plus en plus, et Paule sentait chaque jour grandir son affreuse angoisse.

Elle ne quittait plus son cher mari. A toute heure, assise à son chevet, elle semblait vouloir arrêter la terrible faucheuse, dont le bras se levait, menaçant. Elle procura en hâte, au malade, les secours de la religion.

Un jour, Paule travaillait auprès de son mari endormi, lorsque, le regardant avec sollicitude, elle vit ses yeux grands ouverts. Il la regardait, elle aussi, et il lui fit signe de s'avancer.

Elle se leva, s'approcha et lui prit la main; et comme la voix de son mari était très faible, elle se pencha pour écouter.

Il disait :

« Veille sur Lucien ! »

Elle dit « oui »; puis, le regardant, elle poussa un cri d'horreur: les yeux de K^ymond étaient fixes, et pas un souffle ne sortait de cette bouche entr'ouverte.

Elle ne put d'abord se rendre à l'affreuse évidence. Elle sauta sur la sonnette et fit retentir le château d'appels réitérés. Les domestiques accou-

rurent, Véronique en tête. Hélas! ils ne firent que confirmera Paule l'horrible réalité : le docteur s'était endormi, calme, du sommeil de la mort.

Lorsque Paule fut bien convaincue qu'il n'y avait plus d'espoir, elle se raidit contre la douleur. Elle appela à son aide toute son énergie, et elle tut admirable de force et de résignation. Elle rendit elle-même à son mari les derniers devoirs, refusant les offres de service de Lucien.

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