AU FEU
La mort de son mari fut un coup affreux pour Paule. Elle se sentit perdue, seule, entourée d'ennemis ou d'indifférents.
Ah ! si elle avait eu auprès d'elle Jean ou Louise pour la conseiller, pour la diriger, quelle quiétude elle eût éprouvée!
Elle avait des craintes vagues, de noirs pressentiments. Elle ne pouvait les définir et encore moins écrire ce qu'elle ressentait.
Pourquoi la dernière parole du docteur avait -elle été pour lui dire :
a Veille sur Lucien ! »
Et elle avait promis.
Elle se sentait engagée vis-à-vis du mourant.
Ah ! si elle avait su ce que la dernière parole signifiait ; si elle avait su qu'elle pouvait se traduire ainsi :
« Défie- toi de Lucien! »
Raymond avait, en mourant, senti qu'il laissait seule sa femme sans expérience avec un homme tel que Lucien, un homme disposé à ne reculer devant aucun expédient pour se procurer de l'argent. Il avait entrevu en un instant, avec la lucidité qu'ont souvent les mourants, les difficultés auxquelles sa femme serait en proie, et il avait rassemblé toutes ses forces pour lui recommander en quelques mots de « veiller sur Lucien ».
Ces mots, elle les avait mal compris.
Le hasard fait souvent de ces coups.
Notre bonheur ou notre malheur tient fréquemment à un fil.
Il s'agit de le bien saisir.
L'ouverture du testament avait mis Lucien en fureur : son frère ne lui laissait rien du tout. Il avait immédiatement télégraphié à son ami de Maurepas.
La réponse ne se lit pas attendre; Maurepas l'apportait lui-même. Il avait prévenu par dépêche Lucien de son arrivée.
Elle était ainsi conçue : « Arrive cinq heures. Viens m'attendre Reims. »
C'était une bonne précaution. Maurepas, d'ailleurs, avait plus « d'un tour dans son sac », et on ne le surprenait pas facilement. Il jugeait inutile que Paule les vît ensemble. On ne sait ce qui peut arriver.
Il trouva Lucien qui l'attendait en se promenant nerveusement sur le quai de la gare de Reims. Il l'aborda d'un air sombre et préoccupé.
« Quelle mine tragique, mon bon! Cela ne va donc pas?» dit Maurepas.
Lucien l'entraîna vers la promenade qui avoisine la gare, pour lui faire le récit de ses déboires.
« Tu as été prévenu, comme tous les amis, de la mort du docteur; mais ce que tu n'as pas connu, ce sont les événements qui ont précédé cette mort. Raymond a eu des soupçons; comment lui sont-ils venus? je ne sais... Toujours est-il qu'il me déshérite dans son -testament, et que je n'ai pas un maravédis. Il laisse toute sa fortune à sa femme et à sa fille. Paule doit subvenir à tous mes besoins et m'assurer une existence large et honorable.
— Ah! voilà une autre histoire! dit Maurepas.
— Oui, et le plus terrible pour moi, c'est que Louise est partie à Chang- Haï chez le frère de son fiancé, Jean de Montluçon. Tu connais son histoire? Il a écrit à Raymond, peu de temps avant la mort de ce dernier, pour lui annoncer la mort de sa femme et de son beau-père, enlevés par les lièvres de Chine. Lui-même se sent atteint par le terrible lléau, et il recommande à Paule l'enfant qui restera seul.
— Alors?... tu m'intéresses.
— Alors, Louise est partie, ange de dévouement, chercher l'enfant. Quand Louise reviendra-t-elle,... si elle revient? Tout m'échappe à la fois, argent et femme.
— Voyons! tout n'est pas encore perdu. Jean peut mourir, et alors tu épouses Louise riche, retour de Chine; tu adoptes l'enfant milliardaire, et tout le monde te bénit et t'admire.
54 ROSE-DES-CHEMIXS
« Si la mort dérange des choses, elle en arrange d'autres, ajouta sentencieusement Maurepas. Mais tu n'es pas venu ici sans avoir une idée.
— Oui, j'en ai une, mais si peu sûre! Toi, que ferais-tu à ma place?
— Oh! moi, dit-il, je suis un violent. Je ne vais pas au but par quatre chemins. Quand les gens me gênent, je les supprime.
— Oh! encore un assassinat! fit Lucien. Non, non, non!
— Pas de gros mots, voyons! Où prends-tu un assassinat? Moi, je ne vois que des accidents causés par le hasard. On aide un peu au hasard, voilà tout. Un petit coup de pouce, et le tour est joué.
— Si c'est là toute ton idée, elle n'est pas merveilleuse, fit Lucien. Il y a eu trop de morts, trop d'accidents, fit -il en se reprenant, souriant, à Montflanquet depuis quelque temps. Cela n'est pas naturel. Et puis, ce n'est pas tout; je ne t'ai pas dit le plus terrible.
— Dis vite, fit Maurepas, tu m'effrayes.
— La veille du départ de Louise, mon frère l'a fait appeler secrètement dans son cabinet. Intrigué par ces précautions, j'ai, du petit salon, essayé d'entendre la conversation; peine inutile! je n'ai pas saisi un mot.
— Eh bien! mais, interrompit Maurepas, si c'est là tout ce que tu as à me dire, et si c'est pour cela que tu me déranges?...
— Je n'ai rien entendu, reprit Lucien; mais j'ai vu à travers les petits carreaux Louis XIV de la grande baie qui sépare le petit salon du cabinet de Raymond, j'ai vu le docteur remettre à Louise une enveloppe cachetée, et en la reconduisant à la porte il a dit cette phrase, qui sonne encore à mon oreille :
« — Louise, je vous confie cette lettre. Si Jean n'est plus à votre arrivée à Ghang-Haï, je vous ordonne de l'ouvrir et de vous conformer à mes instructions, si je venais à mourir. Il s'agit de Gaston et de sa mort tragique. »
« Cette lettre est une arme terrible contre moi; car Jean est sauvé : une dépêche reçue hier nous l'apprend.
— Oui, ça ne va pas trop bien tes affaires, mon pauvre Lucien, et je ne vois qu'un moyen de te tirer de là, dit tranquillement Maurepas.
— Oh! dis-le vite, vite, car je n'ai plus d'idées.
— Tout beau! mon cher, dit Maurepas. En quoi ai-je bénéficié de ce marché? Où est l'argent que tu m'avais promis? J'en ai assez, conclut-il en s'animant, de fournira crédit des idées géniales.
IinSE-DES-CIIEMlNS 55
— Tu plaisantes, voyons! reprit Lucien inquiet; ce n'est pas le moment.
— Hé non! mon cher, donnant, donnant. Si tu veux mon idée, et elle est bonne, il tant me la payer en beaux écus sonnants. Ah! la position n'est pas belle. Je connais Jean de Montluçon; c'est un homme énergique et intelligent. Il ne reculera devant rien pour venger la mort de son frère Gaston. Je te plains sincèrement, tandis qu'avec mon idée...
— Voyons! parle, que veux-tu?
— Je veux demain matin cent mille francs comptant; il me les faut à toute force.
— Peste! tu n'y vas pas de main morte; mais où veux-tu que je les prenne ?
— Demande-les à ta belle-sœur.
— Avec ça que c'est facile ! Paule me déteste au fond et se défie de moi. Mais celle qui me nuit, qui excite ma belle-sœur à me tenir la dragée haute, c'est la vieille nourrice Véronique. Oh! cette vieille, comme je la hais, moi! ajouta-t-il, les dents serrées; mais je ne puis rien contre elle, rien!
— Aurai-je, oui ou non, cet argent? Ce sont deux femmes, après tout, dont il me semble que tu devrais avoir facilement raison. Cet argent, demande-le à ta belle-sœur; c'est pour payer une dette de jeu, une dette sacrée.
— Elle ne le croira pas; je ne joue pas ici, et puis je ne pourrai la voir seule; aussitôt que je suis près d'elle, la vieille Véronique arrive rompre notre tête-à-tête. C'est à croire que le mot d'ordre a été donné.
— Enfin il n'y a pas à balancer. Veux-tu être sauvé, oui ou non? N'y a-t-il pas un moment où lu pourrais la voir?
— Oui, tu me donnes une idée. Ce soir, aussitôt après le départ de Véronique, je prends l'escalier qu'elle vient de quitter, et je frappe à la porte du petit salon. Paule, pensant que la vieille bonne a oublié la clef, vient ouvrir, et je demande l'argent et je te l'apporte.
— C'est bien; je compte sur toi, et je t'attendrai cette nuit, à deux heures, dans la serre du château. Il est huit heures du soir, et, en reprenant le train de suite, il sera encore temps de mettre, ce soir, ton projet à exécution.
— Je te conterai mon idée en route, » avait dit Maurepas à Lucien.
Et, en effet, à peine furent-ils installés dans le coupé de première qui les ramenait à Ay, que Maurepas exposa son projet à son complice.
Il ne s'agissait rien moins que de se faire épouser par Paule, et au besoin, pour parvenir à cette lin, on fabriquerait une lettre en imitant l'écriture du docteur Grauville. Cette lettre adressée à Lucien, quelques jours avant la mort du docteur, serait un suprême appel à l'affection de Lucien. Il supplierait son frère de vouloir bien servir de père à son enfant, en épousant sa veuve Paule.
Certainement Paule, persuadée que la lettre était de son mari, ne songerait pas un seul instant à se dérober à ses dernières volontés. Elle obéirait sans enthousiasme; mais qu'importait Paule dans cette affaire? Il n'y avait qu'une question d'argent, et les deux complices se promettaient d'en user royalement.
Maurepas quitta Lucien à la grille du château. Ils ne voulaient point être vus ensemble parle garde de la propriété.
Lucien, une fois entré, descendit la longue allée perpendiculaire à la maison; puis, tournant à gauche, il s'enfonça dans un massif d'arbres et rejoignit, assez loin de la porte d'entrée, le mur de clôture. Il prit dans sa poche une clef et, ouvrant une petite porte de service percée dans le mur, il introduisit de Maurepas.
« Là, comme cela, dit-il, personne ne t'aura vu. Je vais te conduire dans la serre, où tu m'attendras patiemment. Je serai ici dans deux heures.
— Allons, bonne chance et de la fermeté! »
Paule lisait, étendue sur un siège, dans son petit salon. A coté d'elle, sur une chaise longue, l'enfant dormait tout habillée. Par un caprice inexplicable, elle avait, ce soir-là, refusé de se laisser déshabiller par Véronique.
Elle voulait attendre petile mère; elle se coucherait en même temps qu'elle. Véronique, qui ne savait rien refuser à son enfant, était partie en bougonnant.
« Je reviendrai dans une heure te mettre au lit, petit démon!
— Non, ma bonne Véronique, fit Paule, c'est inutile; ne vous dérangez pas, je la coucherai moi-même.
— Je m'en vais, puisque madame le veut, et je reviendrai dans une heure.
Lucien la saisit violemment par le bras et, lui mettant la main sur la bouche.
— Allons! c'est bon; on ne peut vous commander, Véronique; vous n'en faites qu'à votre tète.
— Je vais attendre en bas, à l'oftice. Comme cela, je serai bien sûre de ne pas m'endormir.
— Heureusement que Rose dort! Sans tîela, quels mauvais exemples vous lui donneriez, ma bonne nounou! dit Paule en haussant les épaules. C'est bon; vous èles quand même la meilleure des femmes, et si jamais je venais à lui manquer, c'est à vous que je la confie, ma pauvre vieille Véronique.
— Madame sait bien, dit Véronique, ce que je lui ai déjà promis l'autre jour; mais puisqu'il faut une promesse solennelle pour vous rassurer, je jure, fit-elle en étendant la main sur la tète de Rose-Thé, je jure sur cette enfant, de ne la quitter jamais et de me dévouer à elle jusqu'à mon dernier souffle.
— Merci, fit Paule, les larmes aux yeux, émue par cette promesse simple et naïve; merci, et maintenant me voici tranquille. Vous avez raison, j'étais folle de m'alarmer ainsi. Allons! bonsoir, fit-elle en lui tendant la main, et dormez.
— Ah! mais non! grommela Véronique, je reviendrai dans une heure pour coucher mon chérubin. Ce serait la première fois de ma vie que je ne le ferais pas. »
Paule était rentrée dans le petit salon depuis quelques instants et lisait tranquillement près de Rose endormie, quand elle entendit frapper à la porte.
« Tiens, lit-elle, voilà Véronique qui revient. La pauvre vieille n'est pas tranquille. Pourtant elle est sortie par le grand escalier; comment se fait-il qu'elle soit déjà là? Il faut au moins un quart d'heure pour faire le tour de cette grande maison. »
Elle se leva, alla ouvrir et recula, effarée, en voyant entrer Lucien, souriant.
c Ah ! il paraît que vous ne m'attendiez pas !
— Non, en effet, fit-elle, je suis toute surprise.
— Oh! vous vous imaginez bien, ma chère Paule, que je ne viens pas ici à pareille heure pour vous demander de'vos nouvelles.
— Je le suppose, en effet.
— Oui, reprit Lucien, il s'agit d'une chose très sérieuse.
— C'est donc une chose bien pressante? N'auriez -vous pu attendre à demain matin? fil Paule anxieuse et se mettant sur la défensive.
— Je viens vous adresser une requête.
— Une requête à moi! fit Paule. Je suis si peu de chose! Que puis -je faire pour vous?
— Écoutez ma confession. J'ai une dette, une dette sacrée; je dois la payer demain sans faute, et je n'en ai pas le premier sou. S'il s'agissait de demander de l'argent pour moi, j'aimerais mieux mourir que de recourir à cette extrémité; mais quand il s'agit d'une dette, et que l'honneur du nom des Grauville y est attaché, je ne peux m'y soustraire, et c'est pour cela que j'ai recours à vous.
— Combien voulez-vous? » dit Paule l'interrompant.
Elle était persuadée qu'il n'y avait pas de dette, que Lucien la trompait; mais l'argent venait des Grauville, et elle le rendait aux Grauville. Ah! s'il n'y avait pas eu sa fille, l'enfant de Raymond, comme elle aurait tout baissé là et abandonné ses droits! Mais il y avait son enfant, qu'elle voulait riche et heureuse, et pour elle elle lutterait jusqu'au bout.
Lucien demeura interdit devant cette demande faite brusquement; puis, payant d'audace :
« Cent mille francs. C'est peu pour vous, n'est-ce pas?
— Non, fit Paule, car moi j'ai été très pauvre, et je connais le prix de l'argent; mais du moment qu'il s'agit d'une dette d'honneur, il n'y a pas à balancer, et je vais vous les donner. »
Paule se leva, majestueuse et digne, et, jetant en passant un regard sur l'enfant endormie, elle se dirigea vers sa chambre à coucher, où Lucien la suivit.
Elle ouvrit un tiroir dans lequel était une liasse de billets de banque épingles. Elle en compta cent, et, les remettant à Lucien :
« Voilà, » fit-elle simplement.
Elle a l'air bien disposée ce soir, si je payais d'audace? pensa- t-il.
« Paule, ma chère Paule, dit-il, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.
— C'est peu de chose, fit-elle, gênée, essayant de couper court aux remerciements de Lucien; j'agis comme l'eût fait mon mari, votre frère.
— Vous êtes tous deux grands et généreux, et je voudrais vous ressembler. Pourtant, ajouta-t-il, je ne dois pas me déclarer trop indigne, car je
veux vous confier un désir de mon frère, désir qu'il m'a exprimé quelques jours avant sa mort.
— Quoi donc? fit Paule curieuse.
— Voici ce qu'il m'a dit :
« — Si je venais jamais à mourir, mon cher Lucien, jure -moi que tu servirais de père à ma petite Rose-Thé et que tu épouserais Paule. »
— Gela, lit Paule en se dressant toute droite, cela, mon mari ne l'a jamais dit. J'en jurerais sur la tête de mon enfant, » fit-elle en étendant la main vivement.
Dans ce brusque mouvement, elle renversa .la lampe posée à droite sur le bureau, et, avant qu'elle se fut rendu compte de ce malheur, les tentures de mousseline, les rideaux étaient en feu. Le verni tout neuf des meubles blancs s'enflamma, et en un instant la chambre ne fut plus qu'un immense brasier.
« Mon enfant! » cria Paule atterrée, et elle se précipita vers le petit salon.
Lucien la saisit violemment par le bras et, lui mettant la main sur la bouche :
« Taisez-vous! ordonna-t-il; fuyez, je m'en charge. »
C'est qu'une idée infernale venait de germer en une seconde dans son esprit!
Si l'enfant brûlait, il n'y avait plus qu'à supprimer la mère et la fortune serait à lui !
Il voulut la pousser brusquement dans le grand escalier; mais il ne rencontra qu'un corps inerte. Paule, suffoquée par la fumée, venait de s'évanouir. Il la saisit dans ses bras et s'enfuit en poussant de grands cris. Les domestiques, qui veillaient encore dans l'office, accoururent.
« Au feu! cria Lucien; je sauve la mère, sauvez l'enfant. Au nom de Dieu, sauvez Rose -Thé! »
Il déposa Paule, toujours évanouie, sur un canapé dans une chambre assez éloignée de son appartement.
Mais, avant de revenir sur le. lieu du sinistre, il alla dans la serre retrouver de Maurepas.
Ce dernier regardait, consterné, les tlammes rouges qui jetaient jusque dans la serre une terrible lueur.
« Qu'y a-t-il donc, Lucien?
62 ROSE-DES-CHEMIXS
— Tiens! voilà ton argent! répondit celui-ci en lui remettant la liasse de billets bleus. Je n'ai pas le temps de t'expJiquer ce qui se passe. File au plus vite. J'irai te voir à Paris. Voilà la clef de la petite porte; tu la jetteras par-dessus le mur après t'en être servi. Quant à moi, je me sauve, j'ai à faire. »
Les trois pièces de l'appartement de Paule étaient en feu, et une fumée épaisse asphyxiait tous ceux qui voulaient y pénétrer.
Lucien arriva tout courant.
«Où est Rose-Thé? »
Un silence de mort lui répondit.
« Ah! vous êtes des lâches! fit-il. Personne de vous n'ose rentrer dans ces pièces. J'irai, moi, dussé-je y laisser ma vie. »
Il fit mine de s'élancer dans les flammes, et les domestiques effarés se suspendirent à lui pour l'empêcher d'avancer.
« Monsieur! tout est perdu; il n'y a plus d'espoir : la pauvre petite est bien morte, allez! voilà déjà le feu qui gagne le second étage. »
En effet, les flammes s'élançaient au ciel et éclairaient le parc de sinistres reflets.
Lucien s'arrachait les cheveux.
« Ma fortune, disait-il, à qui sauvera cette enfant! »
11 avait l'air d'un fou, d'un égaré.
« Mon frère, mon pauvre frère» tu me l'avais confiée, et voilà ce que j'en ai fait. Je ne me consolerai de ma vie ! »
Et il faisait retentir l'air de ses cris; il pleurait, il était tragique dans son désespoir, et si on n'avait pas été si ému, on aurait peut-être pu douter de sa sincérité, tant il avait de facilité à exprimer son chagrin.
Les pompiers accourus d'Ay à la nouvelle du sinistre ne se rendirent maîtres de l'incendie qu'au bout de .plusieurs heures d'efforts et de travail. Il fallut faire la part du feu; la moitié du château était détruite.
Paule, que Lucien avait transportée dans la partie la plus éloignée de la maison, était toujours évanouie.
Les femmes de chambre s'empressaient autour d'elle, et rien ne la faisait revenir de cette syncope prolongée.
« Gomment se fait-il, fit l'une d'elles, que Véronique ne soit pas ici? »
Au même moment Véronique , pâle , décomposée , entrait dans la nièce.
« Ma pauvre maîtresse! ma pauvre maîtresse! Mais elle est morte, grand Dieu! Regardez, ses mains sont droites, le regard iixe. »
VA , voyant que les femmes de chambre atterrées ne lui répondaient rien, elle cria :
« C'est donc vrai ! »
Et elle sortit comme une flèche.
« Pauvre Véronique! dit Marie, une lingère, la douleur la rend folle.
— Ce sera bien plus terrible, lorsqu'elle apprendra la fin affreuse de la petite demoiselle; mais ce n'est pas moi qui me chargerai de le lui annoncer.
— Je crois vraiment que madame est morte, répondit Marie; c'est dommage, une si bonne et si douce dame!
— Oh! cela ne vaudrait-il pas mieux? Elle ne pourrait supporter la douleur causée par la perte de sa fille, » répondit la femme de chambre.
Elle achevait à peine cette parole, que Paule fit un mouvement.
Elle ouvrit les yeux, vit ces visages anxieux qui l'entouraient. Elle passa la main sur son front et cria d'une voix angoissée :
« Ma fille! où est ma fille? »
Personne ne lui répondit.
« Où est-elle? Je veux la voir! »
Et elle voulait se précipiter en bas du lit improvisé ; mais ses forces la trahirent, et elle retomba.
« Mais parlez donc! Et vous, dit -elle à Lucien qui entrait, vous, infâme! vous, fourbe! vous, traître! qu'en avez-vous fait? Répondez!
— Elle est morte, dit doucement Lucien, malgré tous les efforts que j'ai faits pour la sauver. »
Paule se dressa brusquement, et elle cria d'une voix stridente en éclatant d'un rire nerveux :
« Morte! tu mens! C'est toi qui l'as tuée, misérable! misérable! misérable! » répéta- t-elle par trois fois.
Et elle s'élançait sur lui comme une lionne à qui on a arraché ses petits.
« Madame, fit un des domestiques, madame, M. Lucien a été admirable; il a fait tout ce qu'il a pu pour sauver l'enfant. Son désespoir était tel que, sans nous, il se serait jeté dans le brasier pour périr avec mademoiselle.
— Ah! vous aussi, vous vous laissez prendre à cette comédie? Ah! traître, je te démasquerai; je dirai à tous que c'est toi qui as livré mon enfant aux flammes, après m'avoir arraché par des mensonges l'argent que tu voulais pour tes plaisirs ! »
Et comme Lucien haussait les épaules d'un air de pitié et lui prenait les mains pour la forcer à se rasseoir, elle s'échappa vivement et s'écria, en plongeant ses mains dans la poche du pardessus de Lucien :
« Tenez! il est là, cet argent! ce maudit argent pour lequel vous commettez des crimes! Voilà la preuve de ce que j'avance. »
Elle sentait qu'elle avait besoin de convaincre ses auditeurs. Personne n'avait vu entrer Lucien chez elle , personne ne la croirait ; les cent mille francs seuls seraient une preuve peu convaincante, il est vrai, mais qui montrerait qu'elle disait vrai au sujet de sa visite.
Elle recula, terrifiée.
Les cent mille francs n'étaient plus dans la poche de Lucien. La dernière chance de salut lui échappait. Elle ne pourrait donc pas faire punir ce misérable.
« Ah! » dit-elle douloureusement.
Et elle retomba sans forces sur le canapé.
< Pauvre femme! » fit Lucien tristement.
Et il trouva deux larmes dans ses yeux.
c La douleur l'égaré, mais je> lui pardonne. Ah! pourvu qu'elle ne devienne pas folle! »