‹ Rose-des-CheminsChapitre 6 sur 25 · DESESPEREE · texte numérisé non relu

DESESPEREE

Dans la partie du château de Montflanquet qui avait été épargnée par les flammes, on avait accumulé pêle-mêle et en désordre tous les objets précieux, les meubles rares qui avaient pu être écartés à temps.

Malgré la richesse somptueuse de ces tableaux de prix, de ces bronzes d'art, de ces fauteuils antiques, ce désordre avait quelque chose de misérable, de lamentable. On aurait dit les épaves, les débris d'une immense fortune. Non, ce n'était pas là le désastre matériel qu'il fallait plaindre et prendre en commisération, mais le désastre de cette jeune femme abîmée dans sa douleur et seule, absolument seule au milieu de son noir chagrin.

Elle, la jeune femme choyée, la jeune mère heureuse, elle était seule! Sa tidèle Véronique elle-même l'avait quittée. Et, dans son désespoir, elle repoussait obstinément tous les soins que ses domestiques dévoués s'efforçaient de lui rendre; elle refusait de manger, elle voulait ne plus parler, elle aurait voulu ne plus penser!

Lucien, nerveux, agité, arpentait avec rage les allées du parc. Il était dépité de la tournure que prenaient les choses. Cet incendie malencontreux ne secondait qu'à demi ses projets. Il devait se faire aimer de Paule, disait le vicomte de Maurepas : le beau conseil vraiment, et comme il était facile à suivre !

66 ROSE-DES-CHEMIXS

« Que faire? Je ne veux plus consulter Maurepas; cela me coûte trop cher. Et puis tous ses conseils me portent malheur! Il fallait faire le doucereux avec Louise, et l'oiseau s'est envolé! II fallait faire le doucereux avec Paule, et, dans ses grands gestes de théâtre, elle met le feu à la boutique, puis me déteste pour les désastres qu'elle a causés! Ah! non, je n'en veux plus de ce métier-là! Trop de patience, mon bon Lucien! on te berne. Il est temps d'agir avec tes vrais moyens ; il ne faut pas méconnaître tes dispositions, mon ami. De la violence, et droit au fait! Impossible cependant de brusquer Paule : elle me repousse, ma présence même l'irrite, et dès que je cherche à la consoler, elle se fâche, elle s'exaspère comme une folle !

« Folle! mais j'y pense... »

Et Lucien plus calme, puisqu'il avait un projet nouveau à édifier et à mûrir, se promena lentement, en homme qui réfléchit, et sa badine, immobile en sa main, épargna les campanules qui s'inclinaient encore vers le chemin.

Le soir même, il lança à Maurepas cette laconique dépêche :

« Envoie médecin pauvre et accommodant. »

Le médecin qui eut l'honneur d'être désigné pour ce rôle fut un jeune homme, habile en expédients plutôt qu'en médecine, et digne en tous points de la mission qu'on lui confiait.

Le docteur Posiot, introduit auprès de Paule, l'examina et l'interrogea avec soin.

Celle-ci, accablée par sa douleur, pouvait paraître un peu étrange à ceux qui n'ont pas l'habitude de voir les manifestations différentes des grands chagrins.

S'il multipliait les questions, ce n'était certes pas par intérêt médical. Non, il voulait sonder la malade; car, en son esprit retors, avait germé cette nouvelle invention :

« J'aurais peut-être plus de bénéfice à seconder la femme riche contre son beau-frère qu'à prêter main forte à ce dernier, qui semble peu généreux. »

Son intérêt seul le guidait; la justice n'entrait pas en ligne de compte à ses yeux.

Sa décision fut vite arrêtée, il n'avait rien à espérer de Paule. Cette àme honnête et loyale, quand elle serait rentrée en possession d'elle-

ROSE-DES-CHEMINS dr,

même, n'admettrait jaiiiais que Lucien ait pu former un aussi infâme projet; elle ne pourrait donc avoir aucune reconnaissance pour celui qui l'aurait sauvée d'un danger auquel elle ne croirait pas.

Après la visite médicale, Lucien emmena le docteur à l'écart : Eli bien! quel est votre diagnostic? demanda-t-il anxieux.

— J'avais deviné juste, monsieur. Ses nerfs sont fort surexcités; le chagrin l'exalte; mais ce sont là des phénomènes fréquents, et qui ne doivent pas nous inquiéter. Avec des soins dévoués, de la prévenance, de la douceur, elle se calmera très vite.

— Et si ces soins lui manquaient?

— Elle guérirait aussi, quoique moins rapidement, je pense. » Décidément le docteur ne se prêtait pas du tout aux desseins de Lucien;

il n'était pas de ceux que l'on amène aisément au parti désiré. Il fallait parler d'honoraires. Sur ce terrain-là on s'entendrait plus vite.

Alors, bravement, Lucien lui expliqua ce qu'il attendait de lui: il fallait qu'il fût reconnu, affirmé que Paule ne jouissait plus de ses facultés, et qu'elle avait besoin d'un gérant de ses biens. Pour cela il offrait cinquante mille francs.

« C'est le prix d'une visite, non d'un certificat, monsieur, dit le docteur.

— Oh! fit Lucien, quelles sont donc vos prétentions?

— Je n'en ai point. Il me semble que c'est vous qui les avez toutes. » Décidément il était très fort, le jeune monsieur Posiot. Il obtint facilement les cent mille francs qu'il voulait. En payement, il donna mieux qu'un certificat, toute une consultation de perfidie et de malhonnêteté.

« Ne songez pas, dit-il, à la placer dans une maison de santé, on la laisserait sortir, déclarant bien vite qu'elle est remise, et vous en seriez toujours au même point. D'ailleurs, dans une consultation de plusieurs docteurs, il y aurait des avis trop différents, dont quelques-uns vous contrarieraient sans doute. Le plus sage, c'est de la garder chez vous; oui, « garder, » insista-t-il, pour répondre au mouvement de Lucien, mais la garder sérieusement. Profitez de cet accès de misanthropie, et mettez-la à l'écart. Vous invoquerez pour cela son désir formel de rester seule. Au besoin, vous direz que je conseille la solitude, surtout l'éloignement des personnes qui lui rappellent le passé. Vous éviterez ainsi toute surveillance , et pourrez agir à votre gré.

— Vous comptez sans nos nombreuses relations, interrompit Lucien. Le jugement du monde est le seul qui compte à mes yeux, ajouta cet être indigne; mais j'y tiens.

— Décidément, monsieur, il faut vous apprendre à vous-même l'étendue de vos mérites! Pourrait-on vous blâmer d'un tel dévouement? Vous soignez vous-même votre belle -sœur au lieu de la confier à des mains mercenaires, pour qu'elle n'ait pas plus tard, après sa guérison, le souvenir pénible d'un séjour dans une maison de santé; vous la gardez près de vous. Il n'y a dans cette conduite rien à blâmer, il me semble. Le goût de solitude de votre belle-sœur ira s'accentuant ; vous ne le laisserez ignorer à personne, au contraire.

— Mais Paule se plaindra, elle réclamera peut-être...?

— Chargez-vous de la faire taire, ou du moins éloignez tous ceux qui pourraient s'émouvoir de ses plaintes. Allons! monsieur, le reste vous regarde.

— Pourtant, fit Lucien, vous me devez encore un service.

— Lequel? interrompit le docteur en se mettant sur la défensive.

— Celui de dire à tous les amis de la famille ce que vous pensez de ma belle-sœur, et vous en penserez toujours ce que vous venez de dire; c'est entendu, n'est-ce pas? »

M. Posiot s'inclina.

Il se réservait, à part lui, de n'en rien faire, dès qu'il aurait touché ses honoraires et quitté Lucien.

Malheureusement pour le docteur, celui-ci ajouta :

« Quelques amis des environs sont venus prendre des nouvelles de ma belle- sœur, et, sachant que vous deviez l'examiner, ils ont attendu afin de connaître le résultat de votre visite. Je vous prie donc de venir le leur donner vous-même. »

Cette prière, c'était un ordre. M. Posiot le sentit; il dut s'exécuter.

Que de bassesses l'amour du gain peut faire commettre!

Ils se dirigèrent tous deux vers le grand salon. Et les amis des beaux jours, ceux qui avaient vu les grandes fêtes du château, entendirent dans ce même salon, autrefois si plein de joie, un médecin célèbre assurer, d'une voix froide et solennelle, que Paule (îrauville, celle qui restait seule d'une si grande gloire, avait presque perdu la raison!

La nouvelle se répandit parmi les domestiques. Quelques-uns furent

incrédules; mais ils cachèrent presque tous leur conviction. Le vent de la fortune avait tourné , il soufflait du côté de Lucien ; ceux mômes que Paule avait comblés de bienfaits pouvaient- ils tenir rigueur à celui qui devait désormais assurer leur existence?

D'ailleurs, pour plus de sûreté, Lucien se promit de les renvoyer tous peu à peu; Paule ne devait garder près d'elle aucun soutien.

Page 1