LA TOUR PRENDS GARDE
Dans la partie la plus éloignée du château, tout au fond de l'immense parc de Montfïanquet, s'élevait une vieille tour en ruines qui remontait, disait-on, au temps lointain du moyen âge. La tour était, par un phénomène assez singulier, qu'on ne pouvait guère s'expliquer autrement que par un cataclysme étrange, bordée d'un côté par un précipice dangereux et profond et, de l'autre, par des fourrés, des broussailles qui y croissaient depuis des siècles dans un désordre inexprimable et en défendaient l'approche. On ne pouvait y parvenir que par un petit pont-levis qu'on avait jeté à l'endroit le moins dangereux du précipice.
Le pont-levis était le plus souvent relevé, et seuls les habitants du château pouvaient pénétrer dans la tour.
Seulement il y avait un vice de construction dans le maniement de ce pont. Au lieu de se relever du côté de la tour et, par conséquent, de permettre aux gens qui étaient dedans de le manier à volonté, il se relevait à l'autre côté du précipice ; de sorte que si on avait voulu jouer un mauvais tour à ceux qui l'habitaient, on n'aurait eu qu'à relever le pont, et ceux qui étaient dans la tour eussent été prisonniers.
Le docteur Grauville avait voulu tout d'abord remédier à cet état de choses lorsqu'il fit réparer le château, afin de le rendre digne de recevoir sa jeune épouse. Mais Paulette s'opposa à ce projet; elle voulait garder la tour telle qu'elle était. Elle aimait le désordre pittoresque de cette vieille
« Tour prends garde, » qui la changeait de l'ordre et de la correction du superbe château.
Elle demanda et obtint la permission de la meubler à sa guise.
Le rez-de-chaussée se composait d'un couloir qui ouvrait sur un pelit parloir meublé très simplement avec des meubles droits Louis XIV, que Paulette avait dénichés dans un vieux pavillon de chasse en ruines.
Une grande salle de billard et une cuisine complétaient ce rez-dechaussée.
Au premier, une chambre à coucher, un cabinet de toilette, un petit salon et une grande pièce qu'on appelait « le débarras ».
Elle était toute garnie d'immenses armoires dans lesquelles il y avait du linge, de l'argenterie, des robes, des vins tins et des provisions.
Lucien gardait devant les domestiques du château une correction parfaite. Il était pour Paule d'une bonté sans égale, n'en parlant jamais que des larmes plein les yeux.
Ah! pourquoi Dieu ne l'avait-il pas fait périr dans cet incendie, et pourquoi n'avait-il pas sauvé Rose-Thé? Que faisait-il sur cette terre, lui, l'être seul et sans famille? Il ne pouvait plus être utile à personne, pas même à sa chère sœur Paule, qui, s'obstinant dans son atroce chagrin, voyait sa raison s'échapper de jour en jour.
Il ne lui restait qu'une seule espérance qui l'aidait à vivre.
Le docteur avait déclaré que la maladie de Paule n'était pas incurable, et qu'elle guérirait si on la changeait de milieu et d'habitudes.
Lucien allait partir pour un long voyage, déclara-t-il un jour, et, rassemblant tous les domestiques, il leur annonça sa résolution de les congédier.
« Mon intention, dit-il, est de vendre le château de Montllanquet. Je ne veux pas vous renvoyer sans vous dédommager de la bonne place que je vous fais perdre. Je me suis occupé de vous tous, et à tous j'ai trouvé une situation. »
Et il énuméra ce qu'il avait fait.
Les domestiques se déclarèrent satisfaits. En somme, ils retrouvaient une aussi bonne place que celle qu'ils quittaient, et ils avaient, en outre, deux mois de leurs gages au château, payés comme compensation.
« Mais qui servira monsieur, en attendant son départ?
— Ne vous occupez pas de moi, je vous prie; la femme du fermier suffira, car nous comptons partir demain. »
Toute la valetaille s'éloigna, faisant à Lucien de respectueux adieux. Une heure après, tout le monde avait disparu. Pas un des serviteurs n'avait pensé à aller saluer Mme Grauville: elle comptait si peu maintenant!
« A l'autre! » tit Lucien, lorsqu'il eut congédié les serviteurs, et il se dirigea vers le perron de la seigneuriale demeure.
Il croisa en route un petit garçon, fils de fermiers voisins, qui, courant de toutes ses forces, l'obligea à se détourner de son chemin. L'enfant tenait à la main une enveloppe cachetée, et de l'autre une pièce d'argent avec laquelle il allait sans doute payer l'affranchissement de cette missive.
« Tout beau, mon petit bonhomme! Où coures-tu donc ainsi? fit aimablement Lucien. La dame m'a dit qu'elle t'avait confié cette lettre. Je vais la porter à la poste moi-même. »
L'enfant crut naturellement ce que lui disait ce beau monsieur, si bon, si généreux. 11 s'en alla content, sans se douter du malheur qu'il venait de commettre et de l'importance capitale attachée à cette lettre.
On aurait pu juger de l'effet que celle-ci produisait à Lucien, si un observateur perçant l'épaisseur de la muraille eût suivi sur sa figure ses impressions diverses.
Cette lettre était adressée à Mlle Louise de Sivry, chez M. Jean de Montluçon, concession américaine, à Chang-Haï (Chine).
C'était le long récit des malheurs qui l'avaient accablée coup sur coup.
Mmc Grauville ne cachait pas à Louise les soupçons qu'elle avait conçus sur Lucien.
Elle terminait par un appel \ibrant à la tendresse de sa sœur et de Jean et à la promesse d'aller les rejoindre dès que sa santé le lui permettrait.
Lorsqu'il eut achevé la lecture de cette longue épître, il s'écria :
« Satanée Paule! Elle me fourrait dans un joli pétrin ! Il s'agit de jouer serré avec elle. C'est qu'il n'est pas commode, le particulier Jean! Heureusement qu'il est en Chine et qu'il ne se doute de rien. Faire mourir Paulette serait dangereux. On s'étonnerait de cette nouvelle mort. Non, j'ai bien réfléchi, elle me confirme elle-même dans ma première idée par cette lettre, qui ne partira pas. Elle craint que sa raison ne s'égare; je dirai à tous qu'elle est égarée. Folle ! folle ! voilà ce qu'il me faut. Il faut l'éloi-
ROSE-DKS-CIIEMINS
gner, l'isoler, et c'est bien étonnant si, après un an ou deux de cette réclusion, elle ne perd pas vraiment la raison. Il est facile d'écrire à Chang-Haï
Tout au fond de l'immense parc de Montllanquet s'élevait une vieille tour en ruines.
des lettres imitées de l'écriture de Paule, et mes bonnes gens de là-bas s'endormiront tranquilles dans leur quiétude, et moi je jouirai d'une fortune que seul d'ailleurs je saurai dépenser dignement.
« Elle ne se doute guère, cette mijaurée de Paule, que je tiens sa lettre entre mes mains et que je la tiens bien ! »
Et parlant ainsi, il plia la lettre en quatre, la remit dans l'enveloppe et la plaça dans un portefeuille qu'il enfonça précieusement dans la poche de son gilet.
Puis il se rendit chez sa belle-sœur; celle-ci était sortie.
A tout hasard, il la chercha dans le parc. Il l'aperçut qui allait lentement, devant lui, au milieu de l'allée conduisant à la tour.
Elle marchait, grave, pensive, tout de noir habillée, et ne s'aperçut pas qu'elle était constamment suivie. Dailleurs, cette allée contrastait entièrement avec toutes les autres du château, si remarquablement entretenues, magnifiques de symétrie et d'arrangement.
Là, au contraire, les herbes folles, les pissenlits sauvages, les orties blanches croissaient en liberté et faisaient un tapis épais qui empêchait de percevoir le bruit des pas.
« Ah ! pensait Lucien, formant son plan pendant qu'il suivait sa bellesœur, ah! si tu pouvais entrer dans la tour! Que ma peine serait simplifiée ! »
Et il suivit Paulette, comme le chasseur suit le gibier, attendant, pour le surprendre, l'instant favorable.
Paule, comme hypnotisée par le désir violent de Lucien, suivait pensive sa route, et, arrivée à quelques pas de la tour, elleYarrêta.
« Gomme il y a longtemps que je ne t'ai rendu visite, ma chère tour! Allons, entrons-y. Peut-être y trouverai-je des souvenirs de mon mari et de mon enfant? Peut-être y revivrai-je une bonne heure du passé? »
Elle s'avança résolument et, faisant jouer avec difficulté le ressort rouillé qui abaissait le pont-levis, elle l'abattit et le franchit vivement.
Lorsque, quelques heures après, elle voulut sortir de la tour et qu'elle vint sur le seuil de la porte, elle recula, interdite, glacée d'effroi. Le pontlevis, relevé, se dressait devant elle, de l'autre côté du précipice, comme une sentinelle veillant à l'entrée d'une forteresse.
Elle était prisonnière dans la tour.