PRISONNIERE
Paillette resta un moment immobile, stupéfaite. Elle passa la main sur son front, regarda tou tautour d'elle, pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas; puis, faisant un effort pour sortir de sa torpeur, elle poussa un cri d'appel désespéré. L'écho seul lui répondit; mais elle ne perdit pas tout courage, et elle attendit encore quelques instants.
Voyant que personne n'accourait à ce cri angoissé, elle vola vers l'escalier, et elle grimpa comme une folle les marches qui conduisaient à la plate-forme.
Elle espérait découvrir ainsi un être humain en pleine campagne : elle supplierait, elle promettrait une fortune à celui qui viendrait la délivrer, et l'appât du gain triompherait certainement sur ceux qui l'apercevraient de l'espèce de superstition qui s'attachait à cette tour maudite.
Elle avait d'abord cru à un accident. Le pont-levis avait certainement été relevé par un domestique qui passait là par hasard; mais on ne pouvait s'arrêter à cette première hypothèse.
Le maniement du secret qui servait à faire jouer le pont n'était connu de personne que de M. et Mme Grauville et de Lucien. Il était assez difficile à trouver, pour supposer que personne eût pu faire jouer le ressort par hasard. D'ailleurs, elle savait bien que nul ne s'aventurait dans ces solitudes hantées; il fallait... — et cela, elle osait à peine le croire, — que Lucien eût relevé derrière elle le pont-levis et eût ainsi coupé toute retraite.
Oui, certainement, lui seul pouvait avoir accompli cette action infâme.
La nuit venait, et les ténèbres épaisses qui envahissaient l'appartement n'étaient rien à côté des noires ténèbres qui assombrissaient l'àme de Paule.
Elle était là, abattue, sans forces, sur son fauteuil. Elle retournait dans sa tête toutes les chances de salut, et la seule qui s'offrait à son esprit, c'était la fuite, une fuite immédiate. Il fallait cependant attendre au lendemain matin; il était impossible d'examiner les moyens d'évasion qui s'offraient à elle au milieu de cette obscurité.
Elle se traîna jusqu'à son lit, et elle y tomba comme une masse. Elle resta là étendue, les membres brisés, l'esprit vide, sans remuer, jusqu'à ce qu'elle se sentît frôler au visage par une aile d'oiseau. Elle ne se rendit d'abord pas compte; puis, cette sensation revenant une seconde fois, elle comprit qu'elle avait à faire à une chauve -souris attirée par l'odeur du sang!
Une sueur froide l'inonda. Elle pria, elle pleura, et c'est dans cet état que les premières lueurs de l'aurore la surprirent.
Ah! qu'elle bénit cette vapeur blanche qui, entrant peu à peu indécise par les fenêtres, chassa triomphantes les ténèbres et donna des contours précis aux meubles qui encombraient la chambre!
Ainsi que nous l'avons déjà dit, la tour était bordée d'un côté par le précipice qui, s'entr'ouvrant, avait englouti un des seigneurs de Monttlanquet, et, passant sur ce précipice, le pont-levis y donnait seul accès. De l'autre côté, des fourrés inextricables, des arbres gigantesques s'entre-croisaient en un désordre, en un chaos indescriptible, et formaient une muraille impossible à traverser.
C'était pourtant de ce côté-là que Paule avait résolu de s'évader. Puisqu'elle voulait fuir, coûte que coûte, elle ne reculerait devant aucune douleur. Elle savait bien qu'elle déchirerait son visage et ses mains aux épines du fourré, qu'elle laisserait des lambeaux de ses vêtements aux arhres du chemin; mais elle voulait fuir, et peu lui importaient les souffrances ! Elle se sentait une force nerveuse incroyable, et il lui semblait qu'à elle seule elle soulèverait des montagnes et qu'il y avait assez de force dans ses faibles bras pour écarter les arbres géants qui gêneraient sa route.
Elle voulait fuir, fuir par tous les moyens, et, à mesure que l'heure s'avançait, cette idée s'enfonçait de plus en plus dans son cerveau enfiévré.
Elle descendit au rez-de-chaussée de la tour et ouvrit une des fenêtres donnant sur le bois épais. A peine eut-elle fait jouer les deux volets, qu'une foule de branches arrêtées sans doute dans leur expansion par cette muraille de tôle firent irruption dans la baie et l'envahirent complètement. C'était déjà un obstacle, un des premiers que Paillette rencontrait dans sa fuite.
Mais elle s'était préparée à tout, et elle ne recula pas. Elle prit une courte hachette, dont on se servait à la cuisine, et elle fendit, avec cet instrument, les branches qui s'avançaient en maîtresses dans la pièce. •
Après une heure de travail acharné, elle put dégager une partie de la fenêtre.
Elle était mince et souple et se glisserait par cette petite ouverture.
Avant de partir, elle se laissa tomber à genoux, et pria ardemment Dieu de protéger son départ. Puis, se relevant, forte de la grâce d'en haut, elle enveloppa ses cheveux d'un épais foulard de soie, afin de les protéger contre les ramures des taillis, et calme, maîtresse d'elle-même, elle se disposait à franchir l'étroite baie, lorsqu'elle se sentit retenue par le bras et arrêtée dans son élan.
Une voix railleuse vibrait à son oreille et, ricanant, disait :
« Eh bien! ma chère sœur, c'est ainsi que vous partez sans me faire vos adieux? »
La foudre, tombant soudainement aux pieds de Paulette, ne l'eût pas plus anéantie que cette subite apparition. Elle se vit perdue, sans espoir de retour. Sa dernière chance de salut lui échappait.
.Mais, semblable aux gentilshommes qui, avant de monter à Péchafaud, saluaient, souriants et légers, Madame Elisabeth debout au pied de la guillotine, elle se raidit contre son épouvante, et, digne, imposante comme une reine, elle répondit :
« De quel droit, monsieur, vous introduisez-vous ainsi chez moi, sans vous faire annoncer? »
Lucien fut impressionné par la majesté de cetie femme qui, prisonnière, en son pouvoir, le recevait en grande dame et l'intimidait, comme s'il eût été un tout petit garçon introduit dans son salon.
Il chassa toutefois loin de lui cette impression, et ce fut calme et ironique qu'il répondit à Paulette immobile :
78 ROSE-DESCHEMINS
« Pas de grands mots, chère madame, et cessons de faire de la dignité. Gela ne prend pas avec Lucien Grauville. Je suis venu ici pour vous parler, pour vous ouvrir mon cœur; oui, vous ouvrir mon cœur, accentua-t-il en voyant Paulette incrédule. Vous savez, ma sœur, que vous êtes ici en mon pouvoir; nul ne viendra vous trouver en cet endroit, et j'ai tout loisir de faire de vous ce que je veux. Je puis vous y laisser mourir de faim, de tristesse ou d'ennui; mais ne craignez rien, je n'ai pas l'intention de recourir à cette extrémité. D'ailleurs, il dépend de vous d'en sortir. Je vous ai fait, il y a quelque temps, dans une nuit mémorable, l'offre de ma main, et je vous la fais encore ici même. Paule, voulez -vous être ma femme et m'accorder votre main?
— Jamais ! jamais ! »
Lucien eut un accès de rage. Elle l'écraserait donc toujours, cette Paulette, de son mépris et de ses dédains ! Il n'avait qu'un geste à faire, et il la jetterait là, morte, à ses pieds, et ce serait tîni ; elle ne parlerait plus, elle ne le cinglerait pas de ses répliques hardies et sanglantes !
Il fut sur le point de céder à cette envie et de saisir la jeune femme à la gorge, de broyer ce corps lin et délicat dans ses deux mains puissantes; mais ses deux bras retombèrent inertes le long de son corps. Il ne pouvait pas.
Y avait-il encore au fond de ce cœur gangrené un peu de pitié, ou bien, semblable aux bourreaux des anciens temps, préférait-il jouir longtemps des tourments de sa victime, voir le pauvre oiselet meurtrir sa tête aux barreaux de sa cage et implorer sa liberté?
Il ne put se rendre compte du sentiment auquel il obéit. Il avait vu rouge un instant; mais c'était fini, et Paulette ne .se douta jamais du danger qu'elle venait de courir.
« Encore une fois, quittez ces grands airs qui vous siéent fort mal. Vous vous demandez sans doute ce que je vais faire de vous; car maintenant (pie vous avez refusé d'être ma femme, vous ne vous imaginez pas que je vais vous rendre votre liberté?
— Je n'imagine rien, fit Paule d'un air froid, ou plutôt je m'imagine tout de votre part.
-- Vous calculez bien, madame. Mon intention est donc de vous laisser ici seule, enfermée, morte au monde et oubliée. Un domestique sourd et muet, «pie j'ai lait venir de Paris à votre intention, vous apportera vos
repas et les choses dont vous aurez besoin; vous pourrez les demander et les inscrire sur une ardoise que je vous procurerai. N'essayez pas de corrompre Dosia (c'est ainsi que s'appelle votre nouveau serviteur); il est incorruptible et tenu, vis-à-vis de moi, par un secret terrible que j'ai découvert.
— Ali! vous parlez d'or, fit-elle; mais vous avez oublié que j'ai des parents, des amis. Jean et Louise m'aiment, eux, et s'inquiéteront de moi; ils me chercheront et ils me trouveront. Vos précautions étaient bien prises, monsieur, mais pas assez pour (pie je les déjouasse. J'ai écrit à Chang- Haï une lettre que vous n'avez pu surprendre, où j'appelle à l'aide, au secours, et qui sera écoutée. »
Lucien ne répondit rien; il sortit de sa poche lentement un portefeuille de cuir de Russie et en tira une enveloppe. Il la remit à Paule.
« C'est bien cette lettre -ci, n'est-ce pas, dont vous parlez? Vous avez tort de rire de ma police; elle était bien faite, vous voyez. »
C'en était trop pour la pauvre Paule. Elle eut envie de crier, de pleurer; elle eut envie de se jeter aux pieds de Lucien et de lui demander grâce ; mais l'éclair de triomphe qui passa dans les yeux de. son beau -frère arrêta chez elle toute velléité de soumission.
Elle ouvrit la lettre, aussi calme, aussi digne que si elle eût été libre et maîtresse, la parcourut et la rendit à Lucien en disant :
« C'est celle-là même, monsieur; je ne savais pas que vous joigniez à l'art de l'incendiaire le talent du voleur.
— Gardez cette lettre, madame, je vous en prie; je n'ai rien à en faire maintenant. Vous supposez bien que je ne l'enverrai point. Mais, soyez tranquille, je ne laisserai point votre sœur sans lettre. A l'art du voleur et de l'incendiaire je joindrai celui du faussaire, et je donnerai là-bas, à ma guise , de vos nouvelles fausses et gaies. »
Paule, tant que Lucien ne s'était attaqué qu'à elle et à son repos, avait su conserver son calme; mais lorsqu'elle vit que cet infâme, ne se contentant plus de la torturer, écrirait sous son nom, en imitant son écriture, à sa chère sœur Louise, des mensonges, des infamies peut-être, elle ne se contint plus :
« Lâche! lâche! cria-t-elle.
— Vos mépris ne m'atteignent pas, reprit Lucien. Ah! il y a assez longtemps que je souffre! Je prends ma revanche maintenant. Toute
jeune fille, vous m'avez volé l'affection de mon frère. J'étais heureux près de lui; sa fortune était la mienne; j'y puisais à pleines mains. Vous l'avez épousé, et alors tout son cœur s'est tourné vers vous. Non contente de me prendre l'affection de Raymond , vous avez introduit votre sœur dans la famille et lui avez fait donner un million. Alors, ébloui par cette somme énorme, j'ai voulu épouser Louise, et c'est moi, moi, entendezvous bien? qui ai assassiné Gaston. Maurepas m'a aidé, certes; mais c'est moi qui l'ai tué de mes propres mains! Ne reculez pas ainsi, pleine d'horreur, vous en entendrez bien d'autres encore; gardez votre indignation pour tout à l'heure. »
Et comme Paulette, atterrée, mettait la main sur ses oreilles, il lui dit :
« Vous m'entendrez jusqu'au bout, madame. Je veux parler; je veux vous dire tout le mal que je vous ai fait. Qu'ai -je à craindre de vous? Jamais plus vous ne sortirez d'ici; jamais plus vous ne verrez un être humain !
— Mon Dieu ! murmura Paulette, qu'ai-je donc fait pour souffrir ainsi?
— Savez- vous que votre mari s'est douté de mon crime? Comment? je l'ignore. Il m'a fait subir un interrogatoire humiliant; mais, avant de m'interroger, sa conviction était faite, et il était persuadé de ma culpabilité. C'est de cette certitude qu'il est mort, balancé par le désir de parler et la crainte de ternir ce nom des Grauville dont vous êtes si fière ! Car il est taché de sang par un des siens, par moi que vous haïssez; il est taché du sang de Gaston, taché du sang de votre mari.
— Je sais tout cela, reprit Paule. Je sais aussi qu'il est taché du sang d'une innocente, du sang de mon enfant; car vous l'avez laissée briller volontairement et consciemment! Le nierez-vous maintenant que vous découvrez, dans un accès d'orgueilleux défi, votre âme de démon?
— Je ne le nie pas, madame; c'est grâce à moi que Rose-Thé a péri dans les flammes.. Je voulais cette fortune que vous m'aviez ravie. La chute de cette lampe m'a servi de prétexte; car vous vous imaginez bien qu'il m'eut été facile d'éteindre les premières flammes. Mais j'avais calculé votre mouvement maladroit, et j'étais certain de ce qui est survenu.
— Monsieur, dit Paule d'une voix grave, je suis bien malheureuse, bien délaissée. Ma position ferait pitié à l'être le plus misérable et le plus souffreteux; mais je ne la changerais en rien contre la votre. Vous me faites
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horreur, et je vous plains, monsieur, je vous plains sincèrement, plus peutêtre encore que je vous méprise. »
Lucien fut cinglé en plein visage par ces paroles si froides, si dédaigneuses. Gomment! elle était là, il tenait sa vie entre ses mains, et elle l'outrageait ainsi!
« Madame, vous ne vous imaginez pas, je suppose, en me poussant à bout ainsi, exciter ma compassion? Ne croyez pas non plus que je suis assez entant pour m'exposer encore à ce qui serait arrivé, si j'étais venu vous trouver deux heures plus tard. Regardez, mes précautions sont prises. »
Et, ouvrant la baie, il lui montra deux énormes bouledogues, à la mâchoire féroce, qui veillaient devant la fenêtre.
« Si vous faisiez la moindre tentative d'évasion, ces deux chiens vous auraient déchirée à belles dents avant que vous n'eussiez touché terre. Et comme je crains que vous ne les amadouiez à la longue, en usant de votre influence perverse, comme vous l'avez fait sur mon frère, dès demain cette fenêtre sera murée. Je m'en vais maintenant; je reviendrai ici vous voir quelquefois. Vous recevrez tous les jours la visite.de Dosia; il déposera à la porte de la tour tout ce dont vous aurez besoin. Je suis un geôlier et non un ogre, conclut- il. Madame, je n'ai qu'une parole, et le jour où il vous plaira de dire « oui » , vous sortirez d'ici en m 'offrant votre main. Je regrette, poursuivit-il, narquois, d'abuser ainsi de vos instants, et pardonnez à mon importunité. »