‹ Roses noires et roses bleuesChapitre 4 sur 7 · MURIERS BLANCS ET MAGNOLIAS · texte numérisé non relu

MURIERS BLANCS ET MAGNOLIAS

La bourde relative au mûrier blanc commençait à disparaître; je savais bien qu'elle serait remplacée par une bourde équivalente, mais je ne savais pas laquelle.

La bourde relative au mûrier blanc consistait en ceci :

Tous les ans quelqu'un écrivait aux journaux une lettre signée : Vn agriculteur. On y signalait une plantation de mûriers blancs dans un coin quelconque, et on faisait suivre cette heureuse nouvelle de vœux ardents, lyriquement exprimés, sur l'acclimatation de cet arbre qui produit la soie.

J'avais beau rappeler que, dès 160(), Olivier de

Serres avait planté quinze mille mûriers blancs dans le jardin des Tuileries, qu'on commençait à planter; j'avais beau citer des mûriers plus que centenaires couvrant une partie de la France, cela n'empêchait pas la bourde des mûriers de revenir l'année d'après, comme reviennent les cailles et les hirondelles.

Le passage a pourtant manqué cette année.

La bourde des mûriers ne reviendra peut-être plus ; mais elle est remplacée par la bourde des magnoliers, qui débute en ce moment, et qui ne la laissera pas regretter.

On lit dans plusieurs journaux, dont les rédacteurs, malgré le nom de « feuilles » qu'on leur donne, ne sont pas obligés d'être agriculteurs, et doivent accepter des renseignements d'ailleurs, à cause d'une habitude qu'une femme reprochait aux forêts et aux prairies d'être à la campagne au lieu d'être à Paris, où on irait plus volontiers les voir;

On lit donc dans plusieurs journaux :

(( On s'occupe activement des plantations à faire le long de l'avenue de l'Impératrice, et l'on y tente un essai des plus intéressants au point de vue de l'acclimatation sous la température de Paris.

» On vient de placer à l'entrée du bois de Bou-

logne quatre magnifiques magnoliers à grandes fleurs. »

Suit une description copiée avec quelques légers changements dans le Bon Jardinier :

(( Originaire de la Caroline, le magnolier est un des plus beaux arbres que l'on connaisse, et il atteint une grande hauteur ; il ne se dépouille jamais de ses feuilles, et de juillet en septembre il se couvre de fleurs très-odorantes, d'un blanc pur, à étamines d'or, qui n'ont pas moins de 18 à 22 centimètres de longueur. Les fruits de ce végétal se présentent réunis en cônes dont les graines, d'un rouge de corail, se détachent suspendues à l'extrémité de longs filaments, n

Le Bon Jardinier.

« Magnolier à grandes fleurs, de la Caroline; arbre de 30 mètres dans son pays et Tun des plus beaux que Ton connaisse; toujours vert.

» De juillet en nor^embre, fleurs de 18 à 22 centimètres de diamètre, très-odorantes, à pétales d'un blanc pur, à étamines d'un jaune doré.

» Fruits réunis en cories, dont les graines, rouge vif de corail, se détachent en restant suspendues par de longs filets. »

i!86 ROSES NOIRES ET ROSES b'LEUES.

» 11 est vivement à souhaiter que l'essai dont il s'agit réussisse, car on comprend combien de pareils végétaux pourraient ajouter à l'agrément de nos promenades, qu'ils pareraient trois mois de l'année de fleurs admirables. »

Cette phrase est due sans collaboration à la Minerve de V Horticulture i correspondant des journaux.

Avant de répondre à ce vœu, voyons un peu si les changements apportés à la rédaction du Bon J-ardinier sont suffisamment heureux. J'aurais beaucoup de petits et un gros reproches à faire à cette publication, et je les ai énoncés ailleurs; mais cette fois il a raison contre son imitateur, à l'exception de la suppression de 1'—, un des plus beaux arbres, au lieu de l'un des plus beaux arbres. Ce n'était qu'une faute de français, et elle a été remplacée par une faute d'agriculture.

C'est le Bon Jardinier qui a raison sur le premier point, quand il dit que cet arbre ne devient trèsgrand que dans so7i pays. Les plus grands que j'ai vus ailleurs ne dépassent pas vingt-cinq ou trente pieds.

Il a encore raison quand il dit que c'est un arbre tov jours vert; mais ce n'est pas à dire pour cela

qu'il ne perde pas ses feuilles ; les arbres verts en perdent tous les ans une partie.

C'est en réalité de juillet en novembre, pendant quatre mois au moins, que le magnolier donne ses fleurs, et non pas de juillet en septembre.

Si le rédacteur de la note voulait absolument remplacer « étamines d'un jaune doré » par « étamines d'or, » il fallait qu'il empruntât à son enthousiasme assez de souffle pour soutenir sa métaphore, et remplacer également « fleurs d'un blanc pur » par « fleurs d'argent ; » mais surtout il ne fallait pas remplacer la mesure du diamètre par celle de la longueur, surtout quand il s'agit d'une fleur ronde qui n'a pas une longueur distincte et différente de la largeur.

Filet est un terme de botanique, filament est un terme de fantaisie.

Cette petite chicane terminée, il me reste à combler les vœux de l'auteur de la note. Je ne sais si cet essai hardi des quatre magnolias à la porte Dauphine réussira, et je dirai tout à l'heure la raison de mes doutes ; mais je puis affirmer que l'acclimatation du magnolia est un fait accompli depuis longtemps. Poui ma part, j'en avais planté un dans mon jardin de la rue de la Tour-d'Auvergne, où je

demeurais encore en 1840, et qui avait résisté à l'hiver de cette année où le prince de Joinville ramena en France les cendres de Napoléon, hiver si rude, où plusieurs personnes moururent de froid ; ce qui prouve que le magnolia est au moins aussi acclimaté que l'homme à Paris. Il y en a plusieurs déjà très-beaux dans les belles cultures de MM. Pépin et Neumann, du Jardin des Plantes. J'en ai planté il y a quinze ans en Normandie, qui avaient déjà, en 1851, douze pieds de hauteur; et j'en voyais un par-dessus mon mur qui avait plus de vingt-cinq pieds, et avait été planté trente ans auparavant.

Si je n'affirme pas que l'essai réussira pour les quatre magnoliers du bois de Boulogne, c'est que l'on a parfaitement tort de les planter en cette saison; le printemps est beaucoup plus favorable, ainsi qu'on aurait pu s'en convaincre lorsqu'on en a planté, il y a quelques années, également en hiver, devant le Louvre, du côté de la Seine, et qui ont perdu presque toutes leurs feuilles.

Si les magnoliers et les autres arbres à feuilles persistantes sont plantés trop tôt, les autres sont plantés trop tard; les praticiens sérieux savent tous aujourd'hui que la transplantation des arbres doit

être faite avant le sommeil extérieur complet de la sève.

Il est donc très-clair que si l'on veut transplanter des magnoliers en saison favorable et avec certains soins, ce sera un arbre de plus que les Parisiens, qui ne respectent pas grand'chose, à ce que me disait l'autre jour un voyageur qui revient de Paris, auront à mutiler et à gâter.

LES BREVETS D INVE]XTIO^-.

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