UN PRÉTENDANT
La veuve Pasche avait perdu son mari depuis deux ans. Elle l'épousa, non par inclination, mais comme un bon parti conseillé par ses parents. Fille sans fortune, mais d'une famille honorable, elle plut à Louis Pasche, vieux garçon riche, de Croset. Par testament, il lui donnait l'usufruit de tout son bien et la nommait tutrice, sans compte à rendre de son administration. Ce qu'il laissait ainsi h Rosette dans les mains de sa mère, consistait en terrain et maison pour une valeur de quarante mille francs^ et en créances pour une somme un peu moindre. Â dix-sept ans, Rosette fut déjà considérée comme une héritière, et d'autant mieux que le testament contenait la clause que, si la veuve se remariait, elle perdrait la jouissance totale du bien de son mari. Dans ce cas-là, un tuteur serait
nommé à Rosette, à moins qu'elle ne fût devenue majeure. — La veuve passa la première année de son deuil dans un chagrin véritable, car elle avait fini par s'attacher à Louis Pasche, dont le caractère était facile et qui d'ailleurs l'avait rendue heureuse. Elle garda un domestique de confiance, très suffisant pour conduire les travaux de campagne ; mais le vieux serviteur tomba malade aussi et mourut chez elle au bout d'un an. Ce fut pour la veuve un nouveau souci. L'idée d'avoir un fermier lui répugnait ; il lui semblait qu'elle n'aurait plus rien à faire si elle louait le terrain ; puis la chose présentait des difficultés au point de vue d'un logement. René Lorand s'étant présenté comme domestique, elle l'engagea, malgré sa jeunesse et l'air d'assurance qu'il portait sur sa figure. Orphelin de père et de mère, René fut remis, à quatorze ans, aux soins d'une vieille parente qui lui laissa faire sa volonté et prendre de mauvaises habitudes. Il n'avait ni frères ni sœurs. L'instruction religieuse qu'il reçut comme catéchumène n'eut aucune influence sur son caractère et ses dispositions intérieures. Il comprenait mieux que la plupart de ses camarades les leçons du pasteur, mais par l'intelligence seulement: le cœur demeura fermé à l'action réelle de l'Evangile. Ne possédant absolument que sa bonne santé et sa jeunesse, il devint petit domestique d'abord ; au bout de deux ou trois ans, il gagna davantage, mais dépensa en proportion. Il fallut s'équiper comme soldat. Puis René allait volontiers aux danses et recherchait les occasions de paraître en joli garçon, sous-officier dans les mihces.