CHAPITRE II
Ses gages s'en allaient on ne sait comment, si ce n'est qu'il avait de bons habits et assez de linge. Mais il ne mettait rien à la Caisse d'épargne, ou fort peu de chose en tout cas. La veuve Pasche le prit chez elle, essentiellement sur la recommandation d'un oncle, vieux garçon, qui avait passé bien des années dans une famille à l'étranger, comme domestique, et gagné à la longue une petite fortune. C'était l'oncle Amy. Etant venu à Croset où il possédait une maison et un peu de terrain, il présenta lui-môme son neveu à la veuve, puis il repartit. René était donc là depuis une année, travaillant beaucoup, se montrant dévoué aux intérêts de sa maîtresse et visant, ainsi qu'on l'aura compris, à devenir un jour quelque chose de mieux dans la maison.
Par sa position de fille unique. Rosette Pasche se trouvait naturellement plus en évidence que les autres jeunes personnes du village. On causait d'elle volontiers ; mais il semblait qu'il n'y eût pas de place bien choisie pour elle dans les familles des principaux habitants de Croset. Peu de garçons étaient de son âge, et ceux qui s'en rapprochaient ne pouvaient guère s'établir ailleurs que chez eux. On savait que M"»® Pasche ne consentirait point à se séparer de sa fille. Sans doute. Rosette devait être notée dans l'esprit de plus d'un épouseur aux environs ; toutefois, aucun ne s'était encore présenté résolument en cette qualité. On s'était borné à quelques informations, qui jusqu'ici n'avaient pas amené de résultat positif. Cela pouvait tenir aussi à la supériorité très réelle des moyens de
la jeune personne et à son caractère décidé. Plutôt petite que grande, mince de taille^ un peu maigre de visage, se tenant ferme et droite, elle se faisait remarquer tout de suite par une grande vivacité. En outre, c'était une des rares jeunes filles de Croset qui ne grasseyât pas et dont l'accent ou le langage n'eût rien de traînard ou d'affecté. — Ses sentiments religieux étaient demeurés à l'état d'orthodoxie indifférente^ comme c'est le cas d'un grand nombre déjeunes filles à la campagne. Plus pratiquante extérieurement, sa mère allait au culte public aussi souvent que possible; mais, ce devoir accompli, elle restait la même pour ce qui est le cœur de la vie chrétienne, savoir l'obéissance filiale aux préceptes de Jésus-Christ, et une confiance parfaite en lui comme Sauveur.
Le jour en question. Rosette se leva de bon matin, pour donner du foin au bétail qui n'allait pas au pâturage, et être debout lorsque le fruitier viendrait traire les vaches en l'absence de René. Â l'ordinaire; la semaine des vendanges est fatigante pour les paysans qui ont du vin à récolter. Il faut être à la vigne, au pressoir, à la cave ; conduire le moût à l'acheteur et vaquer à une quantité d'autres détails agricoles. Les noix et les châtaignes tombent pendant la nuit ; si Ton ne va pas les ramasser au point du jour, on court le risque de ne plus les trouver ; et lorsque le temps est à la pluie ou qu'il fait un épais brouillard,' c'est une misère de travailler en* plein air.
René fut de retour un peu avant midi seulement. On l'avait fait attendre assez longtemps, d'autres chars