CHAPITRE XIX
d'humiliation. Mais non ; le caractère naturel de René reprenait bientôt le dessus, et ses passions le poussaient du côté de la révolte. L'idée, bonne en soi, de se tirer d'affaire par lui-même, finit par dominer dans son dur cerveau. Use leva, le matin, décidé à résister froidement à tous les conseils.
Comme à l'ordinaire, il vint déjeuner à la cuisine, dit un bonjour sec en entrant, et partit pour son ouvrage sans avoir ouvert autrement la bouche. Quand il fut loin, la mère et la fille se regardèrent :
— Voilà donc, dit Rosette, l'homme qui devrait être mon mari, mon soutien, mon protecteur dans la vie ! Je ne comprends pas que^ous ayons pu le croire un instant. Il est vrai que René se montre à fond ce qu'il est, depuis peu de temps seulement. Mais il devient insupportable , même comme simple domestique. Plus tôt il nous quittera, mieux cela vaudra, pour lui comme pour nous.
— Il aura mal reçu les conseils de son oncle, dit la mère ; peut-être aurions-nous dû lui adresser une question à ce sujet.
— Ah non ! pas moi, en tous cas. M. Lorand viendra sans doute nous raconter ce qui a eu lieu hier au soir.
En effet , une heure après , Amy Lorand montait l'escalier de la maison Pasche.
— J'ai vu René ce matin, dit-il, comme il passait devant chez moi en allant à l'ouvrage , et je l'ai fait entrer pour causer un instant. Il n'est plus emporté comme hier au soir, mais son calme d'aujourd'hui ne vaut guère mieux que sa colère de la veille.
— Que veut-il faire? demanda la veuve. Mais d'abord, dites-nous comment il vous a écouté quand vous lui avez annoncé notre décision.
— C'est assez inutile d'entrer dans les détails. Il s'est fâché el a prétendu qu'on le renvoie d'une manière dédaigneuse ; que c'est une humiliation pour lui ; qu'il aurait voulu tout donner à M"® Rosette , tout faire pour elle, et qu'au lieu de cela, il doit partir comme un mécréant. Ce pauvre enfant m'a bien montré son caractère passionné et sans équilibre moral. Il trouve qu'on est injuste à son égard , qu'on se méfie de lui , qu'on le méprise. Bref, la colère l'a fait divaguer. Mais il en reviendra, s'il est possible de lui faire comprendre sa véritable position. Pour le moment, il ne veut rien entendre. «QueM^ePasche se procure un autre domestique, dit-il, et je quitterai la maison du jour au lendemain. »
— Et où ira-t-il? que fera-t-il ? demanda Rosette.
— Il n'en sait rien lui-même, mais son intention est de se tirer d'affaire seul, sans notre secours.
— Ça, c'est mauvais, dit M™» Pasche.
— Non, reprit Rosette ; je trouve qu'il fait bien.
— Comment ! tu l'approuves 1 quand son oncle peut lui rendre de si grands services ? Je ne le comprends pas, en vérité.
— Voici ce que je veux dire : il vaut mieux que René fasse ses propres expériences. Une véritable humiliation est peut-être nécessaire pour l'amener h déplus justes sentiments sur lui-même et à l'égard des autres. Et si, au contraire, il montre qu'il est capa-