CHAPITRE II
étant arrivés en grand nombre avant lui, de villages plus rapprochés. Aussi était-il de mauvaise humeur. Rosette vint tenir le cheval pendant qu'il le déshabillait. Très vif et jamais fatigué, Coco faisait mine de se sauver dans les prés, chaque fois qu'on lui ôtait son lourd collier et sa grelotière.
— Vous êtes parti de bien grand matin, dit Rosette ; après la journée d'hier, vous deviez être fatigué : avezvous fait bon voyage ?
— Oui, personne, heureusement, ne m'a jeté un verre de vin à la figure, car je ne l'aurais pas supporté aujourd'hui comme hier au soir. Merci, Rosette ; mais c'est bon pour une fois ; je m'en souviendrai dans l'occasion.
— Je l'espère bien ; c'est pour cela que vous l'avez reçu.
— Oui ; je te faisais grand mal, n'est-ce pas ? Pour un simple badinage, pour une chose de rien, me faire un affront pareil 1 Jamais je ne l'oublie ! Ah! non, je ne te croyais pas capable de ça.
— Ecoutez, René, et ne l'oubliez pas non plus à l'avenir : Si l'on est grossier avec moi, comme vous l'avez été hier au soir, je suis capable de tout, comprenez-moi bien.
— Oui, parce que je ne suis qu'un domestique. C'est bon. En attendant, si je travaille autant que je le fais, pour les beaux yeux de qui est-ce?
— Pas pour les miens, en tout cas ; ce serait peine perdue.
René enlevait, en ce moment, le harnais du cheval;
il le suspendit à sa place et vint ensuite prendre la longe du licou, de la main de Rosette. Deux grosses larmes formaient chacune un sillon sur les joues du jeune homme, qui se rendit à l'écurie avec la bête. Rosette l'entendit bientôt éclater en sanglots, puis frapper un grand coup de poing contre la paroi voisine. Le cheval en ressauta de frayeur et cassa la longe de cuir en reculant. Rosette entra résolument dans retable.
— Qu'avez -vous donc, René, dit-elle, et que signifie ce bruit?
— Rien, répondit-il d'un ton bref; puis, reprenant: Rosette, cela signifie, pour moi, que vous me jetez à la rue comme un vil mendiant. Vous me méprisez. Vous ne me permettez pas de penser à vous, parce que je suis pauvre, un simple domestique, au lieu d'un riche paysan. Or, moi, je voudrais tout faire pour vous; travailler jour et nuit, et le dimanche encore, ça me serait bien égal, pourvu que tu ne me traitasses pas comme un chien. A présent, tu sais tout.
En écoutant cette déclaration farouche, à laquelle Rosette ne s'attendait pas encore, mais que la netteté de sa réponse avait fait éclater, elle sentit son cœur battre violemment. Elle dut attendre un moment avant de parler. Enfin :
— René, dit-elle, vous avez bien fait de vous expliquer ; je vous en remercie. Vous parlez vrai, je n'en doute pas. Voici donc ce que j'ai à vous dire, afin que vous me connaissiez bien. Vous m'avez accusée hier d'avoir des préférences pour quelque autre garçon : je