CHAPITRE XIX
maison ? En quoi ai-je manqué à mon devoir ? Est-ce en perdant mon temps, en faisant le paresseux, en n'ayant pas vos intérêts à cœur?
— Il n'est pas question de reproche à vous adresser. Pour chacun de nous, il faut...
— Il faut, quoi? interrompit René ; il faut, n'est-ce pas , que je sorte de chez vous pour mettre Rosette à l'abri des mauvaises langues? Suis-je un garçon malhonnête, oui ou non ?
— Taisez-vous, René ; vous êtes trop monté, pour qu'on puisse causer avec vous dans ce moment. Sachez cependant que je n'engagerai pas un autre domestique. Nous allons louer nos terrains pour trois ans, excepté le verger et les vignes.
— Ah ! vous louez vos champs et vos prés ! C'est une autre affaire. C'est sans doute mon oncle qui vous conseille cela. Un beau conseil! Il doit s'y entendre, lui qui ne s'est pas occupé d'agriculture depuis vingt-cinq ans I Le terrain vous sera rendu en bon état au bout de trois ans, vous pouvez y compter! fit-il d'un air de dédain. Il fera bon le reprendre, quand on l'aura sucé jusqu'à la moelle ! Mais ça m'est bien égal. Quand dois-je quitter? A Noël? — dans huit jours? — Vous n'avez qu'à dire.
— Tâchez de rester le plus longtemps possible ; mais si vous trouvez une bonne place dans nos environs, nous ne vous empêcherons point d'y entrer, quand même nous aurions encore besoin de vous.
— Je n'ai pas l'intention de me replacer, fit-il sèchement.
226 DEUXIÈME PABTIE.
— Et que complez-vous faire ?
— J'y réfléchirai.
Ayant dit cela, il sortit.
Durant tout ce pénible entretien , Rosette n'ouvrit pas la bouche. Qu'aurait-elle pu dire de plus que sa mère ? Le moindre mot de blâme de sa part eût fait sauter en l'air le jeune homme. Pour pouvoir lui parler, il fallait attendre un meilleur moment.
Le conseiller Jacob Lugeon approuva fort l'idée de Rosette, relativement à la location des terrains. Il dit qu'il préparerait les conditions de louage, afin que les enchères pussent avoir lieu dans quinze jours. Ce fut donc chose décidée.
Vers les quatre heures du soir , comme René était de retour à la maison et soignait le bétail , Rosette descendit. Elle vint à la grange, où René poussait du foin dans les râteliers.
— Il faudra, s'il vous plaît, lui dit-elle, nous donner un demi-pot de lait de plus ce soir ; nous en avons besoin.
— C'est bien facile, répondit-il d'une voix douce. Jevous aurais bien donné autre chose. Rosette, même ma vie, mais vous ne l'avez pas voulu. Si je suis malheureux plus tard, ce sera votre faute.
— Ne parlez pas si haut, René ; on pourrait entendre du chemin ce que vous dites.
René, à ce propos, poussa la porte avec sa fourche, en sorte qu'ils se trouvèrent enfermés, ne recevant de clarté, à cette heure déjà sombre, que par le guichet supérieur resté ouvert.