CHAPITRE XIX
— Oui, reprit-il, ce sera votre faute. C'est vous qui me renvoyez, qui ne voulez pas que je respire le même air que vous, comme si j'étais un malfaiteur. Qaand je pense que je me serais dévoué jusqu'à la mort pour vous^ Rosette, et que je n'ai plus d'espoir de votre côté, je suis pour en perdre la raison. N'y a-t-il donc plus rien en ma faveur ? Voyez, je ne me suis jamais humilié devant personne ; je me mets à vos genoux, s*il le faut.
René se jeta en effet à genoux devant Rosette, tenant toujours le manche de sa fourche dans une main.
— Relevez-vous, lui dit-elle. Ce que vous faites là n'est pas de la dignité d'un homme. Je veux pouvoir aimer franchement, avec toute la tendresse dont je suis capable, celui dont je deviendrai la femme un jour. Il faut aussi que j'aie pour lui un respect, une confiance à toute épreuve. Encore aujourd'hui, René, je vous le dis en présence de Dieu qui nous voit et nous entend : Soyez différent de ce que vous avez été jusqu'ici, faites taire vos passions mauvaises. Cessez tout rapport d'intimité avec d'autres filles. Prouvezmoi une affection pure, après cela nous verrons. La première chose à faire, pour vous et pour moi, c'est de nous rapprocher sincèrement de Dieu.
— Pour vous, je renoncerai à tout, je me soumettrai à tout ; mais j'ai la mômerie en horreur.
-^ Je ne sais pas ce que vous appelez mômerie ; ce que j'entends, pour mon propre compte, c'est de ne rien faire contre ma conscience et de rechercher ce
qui est bien* Est-ce être mômier, cela? votre oncle estil mômier?
— Ecoutez, dit-il, — et il voulut s'approcher tout près de Rosette, mais elle recula de deux pas et saisit d'une main la boucle de fer servant de Iqquet à la porte, — écoutez : oui, mon oncle, qui est si bon et si excellent, est un franc mômier. Il ne s'en cache pas luimême. A son âge, peut-être penserai-je comme lui ; pour le moment, je ne veux pas en entendre parler ; c'est plus fort que moi.
— Vous voyez bien que nous ne pourrions nous comprendre actuellement, reprit Rosette. Restons donc libres tous les deux. De meilleurs jours viendront peut-être, pour vous et pour moi ; et peut-être aurezvous alors de meilleurs sentiments à l'égard de votre oncle. Ah ! René, si vous aviez les mêmes convictions religieuses que lui, combien vous seriez heureux !
— Rosette, donne-moi la main, que je puisse la serrer encore une fois.
Devant ma mère, très volontiers ; mais pas ici.
— Tu te méfies donc de moi ? dit-il avec des yeux ardents, comme si quelque pensée subite eût traversé son esprit.
— Non, dit-elle d'une voix tremblante; mais, quand, vous me regardez ainsi, j'ai presque peur*
Tirant la boucle à l'instant, la porte s'ouvrit en dedans, et Rosette se trouva bientôt à la rue. Haletante d'émotion, elle retourna vers sa mère.
— Non, dit-elle au bout d'un moment, non, c'est inutile de chercher à le ramener. 'J'ai fait ce que j'ai