‹ Rosette: ou, La danse au village; nouvelleChapitre 117 sur 177 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

d'agaçant, un minois qui vous attire et prendrait bien vite le cœur. Je me disais cela en dansant avec elle ; puis, je n'y ai plus pensé dès lors. Il faut être un peu philosophe dans ce monde, sans quoi on est bientôt perdu. Allons, bois* Seras-tu là quand on vendra le cheval gris ?

— Non; d'ailleurs, je ne voudrais pas le voir partir j à moins que tu ne l'emmenasses. Ne le lâche pas. C'est une bête sans pareille, pour tous les ouvrages. Et ce qu'il y a d'agréable avec lui, c'est qu'il va aussi bien au petit char qu'au bois ou à la charrue.

— Quel est son défaut? car tout cheval, comme tout homme, a le sien.

— Je ne lui en connais vraiment point, si ce n'est de frapper d'un pied de derrière quand il a faim et que son râtelier est vide.

— Ça, c'est un bon défaut : voyons, bois donc ; nous ne faisons que causer.

La conversation dura sur ce ton encore longtemps. René ne quitta la Varaude que dans la soirée, en sorte que c'était déjà tard lorsqu'il arriva chez lui. La porte de la maison était fermée, la lampe éteinte.

Bien que Rosette fût loin d'être gaie, elle se félicitait de plus en plus de la décision qu'elle avait prise. René montrait ouvertement qu'il ne pensait plus à elle, ou du moins, il voulait avoir l'air de n'y plus penser. Il ne réclamait plus la poignée de main à laquelle il tenait si fort autrefois ; et certes, il faut lui en savoir gré, puisqu'il s'était engagé ailleurs. Si Rosette avait connu cet engagement secret, elle aurait

â38 DEUXIÈME PAHTIE.

béni Dieu d'avoir échappé au piège qui lui avait été tendu. Pour le moment, elle jouissait d'une liberté précieuse. Ce sentiment, chez Rosette, se traduisait en un sérieux doux et paisible, mêlé pourtant d'un peu de tristesse. Il n'est jamais agréable à une femme, surtout à une jeune fille, d'avoir dû repousser un cœur qui s'offrait, même tout farci de défauts. Le besoin d'aimer, de se donner, est peut-être plus in* tense chez elle, sous la retenue de son sexe, que chez le jeune homme prodigue des expressions de son amour. Rosette eût aimé René avec la plus vraie tendresse, s'il n'avait pas été intraitable et se fût montré susceptible de progrès moral. L'air habituel de René lui était maintenant désagréable, quand elle le comparait avec celui de Charles Maubert, qui se bornait cependant à saluer Rosette lorsqu'il la rencontrait à la rue. Charles s'était arrangé avec une veuve qui demeurait seule au village, personne de soixante ans, mais forte encore et active pour son âge. Elle vint habiter chez lui, faisant le ménage et tenant la maison en ordre, pendant qu'il travaillait aux champs. Il lui payait un petit salaire. La Manon se trouvait très heu* reuse comme cela. Charles était content de sa cuisinière, qui avait en même temps grand soin de la vache et des poules. Souky Meroud avait essayé déjà plus d'une fois de causer avec elle en sortant de chez Amy Lorand; mais la Manon était prudente. Parlant déjà très peu de son naturel, même avec son jeune maître^ elle ne répondait rien, ou fort peu de chose en tout cas, aux longs discours de Souky, qu'un mutisme

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