CHAPITRE II
n'en ai point. Mon cœur est libre, parfaitement libre. Si je ne réponds pas à l'afifection que vous dites avoir pour moi, ce n'est pas parce que vous êtes le domestique de ma mère ; non, c'est que votre caractère me fait peur. Jamais je ne pourrai vraiment respecter un homme, m'attacher à lui, s'il n'a point d'empire sur lui-même, fùt-il le plus grand travailleur de toute la terre et riche à millions. En outre, si cet homme n'avait pas le sentiment des convenances, s'il se mettait à boire par dépit, s'il fréquentait de mauvaises compagnies, il ne me serait jamais rien. Vous savez maintenant d'une manière générale ce que je pense sur le sujet dont vous venez de m'entretenir. Je n'ai pas même vingt ans, c'est vrai; vous en avez bientôt vingt-cinq ; mais je sais pourtant ce que je dis en ce moment.
— Je ferai tout ce que tu voudras, je me dévouerai entièrement à ce qui peut te faire plaisir.
— C'est beaucoup dire : pour commencer, si cela vous était égal de ne plus me tutoyer, aussi bien quand vous êtes de bonne humeur que lorsque vous êtes fâché ?
— Mauvais signe ! c'est pour que l'amitié se refroidisse.
— Essayez toujours.
Redevenue calme, Rosette se retira promptement, pour couper court à toute nouvelle explication. René continua de soigner le cheval ; il se lava ensuite le visage à la fontaine et vint dîner lorsque sa maîtresse l'appela.
Pendant qu'ils étaient à table, René dit que les gar-
çons de Croset remplissaient un tonneau de vin pour la prochaine fête de la jeunesse ; que chacun d'eux devait y verser douze pots, et il demanda, en terminant, si U^^ Pasche voulait lui vendre sa quote-part.
— Je vous la donne avec plaisir, répondit-elle ; vous pouvez prendre le vin dans le reste qui a coulé du pressoir ce matin.
— Je vous remercie, mais pourtant je puis bien le payer de mon argent.
— Sans doute. Toutefois, je n'accepterais pas de vous un tel payement. Vous avez pris assez de peine pendant la vendange, pour que je vous offre ces douze pots, comme une petite attention.
— Oh ! je n'ai fait que mon devoir. Est-ce que vous serez de la fête. Rosette?
— Je ne suis pas encore décidée ; j'y réfléchirai."
— Vous me feriez un bien grand plaisir en y venant. Voilà deux ans que votre père est mort ; le temps du deuil est passé.
— Oui bien le deuil extérieur ; celui du coeur ne passe jamais. Je verrai à me décider quand le moment sera venu.
En cet instant, le facteur de la poste appela du bas de l'escalier :
— Monsieur René Lorand I une lettre.
René s'empressa d'aller la chercher et remonta pour la lire. Elle était de son oncle. Quand il en eut pris connaissance, il la laissa ouverte sur la table, engageant sa maîtresse et Rosette à la lire. Il alla ensuite mesurer ses douze pots de vin et faire boire le cheval.