CHAPITRE XXI
propos de la location ou d'autre chose; et plus d'une fois aussi, Rosette avait engagé avec lui une conversation tantôt sérieuse, tantôt simplement agréable sur plus d'un sujet. Elle trouvaitducharmeà ces causeries, probablement parce qu'elle n'en avait goûté aucun dans les propos de René et que d'ailleurs Charles était un garçon intelligent et aimable. A lui faire la cour, certes, Charles n'avait point songé. Il comprenait qu'une héritière, possédant dix fois plus de bien de terre que lui, et des rentes et de l'argent comptant, n'était pas destinée à un pauvret de si peu d'importance, à un très petit cultivateur de Croset, tel que lui. Ce ne fut donc point avec le désir de gagner le cœur de Rosette qu'il se mit à l'écouter volontiers et à lui répondre, tantôt combattant ses idées sur tel ou tel sujet, tantôt se trouvant parfaitement d'accord avec elle. De son côté. Rosette ne pensa point que rien de plus qu'un simple intérêt amical vint se loger dans son cœur à propos de Charles Maubert. Elle se sentait d'ailleurs encore moralement engagée avec René, depuis ses dernières paroles , et elle attendait toujours de l'avoir revu pour trancher cette question. La lettre de René à son oncle leva tous ses doutes et la dégagea d'un passé sur lequel il n'y avait plus à revenir. Et voilk pourquoi elle avait rougi deux fois en apprenant les graves nouvelles contenues dans ces douloureuses explications. Maintenant la place était libre, et elle en éprouvait un réel contentement. Mais de cela, à une inclination positive entre Charles et Rosette, la distance était grande encore. Nous savons toutefois qu'il suffit d'un pont tr^s léger
pour la franchir, lorsque le cœur prend son élan. La môme chose existait entre madame Pasche et Aray Lorand, mais à un état silencieux et latent. Jamais un mot d'Amy ne faisait allusion au passé, et jamais la veuve ne se mettait dansTesprit qu'il pouvait Taimer encore. Sincèrement elle regrettait René pour Rosette. Plus sérieux et plus croyant, Amy se bornait à penser et à dire que tout est bien de la part de Dieu.
A la fin de l'hiver, lorsque la nature s'éveilla pour revêtir ses habits de fête. Rosette et Charles se sentaient fortement attirés l'un vers l'autre. Au village, on ne le remarquait pas. Eux-mêmes, jusqu'ici, l'avaient ignoré ou ne s'en étaient pas rendu compte. Le germe secret d'une afifection naissante avait poussé de profondes racines avant de montrer la plante, qui maintenant allait grandir et se développer. L'étoile^ d'abord si petite, menaçait de devenir un véritable soleil, pour peu que son éclat allât en augmentant. On devait, au reste, plus ou moins s'y attendre, puisque aucun des deux n'y avait pensé. Il en est souvent ainsi dans l'union de deux âmes qui s'ignorent et se trouvent, à un moment donné, avoir fait le même voyage, éprouvé les mêmes impressions, soufifert les mêmes douleurs et goûté les mêmes joies. Alors on se reconnaît, on s'aime, on chemine ensemble, le sachant et le voulant. On est heureux. Oui , et l'on pleure aussi ensemble, ce qui n'est pas le moindre des bonheurs d'ici-bas. Nous verrons plus loin ce que deviendra la vie pour ces deux jeunes gens.
Celle .de René était de plus en plus sérieuse et diffî-