HUMILIATIONS
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L'aubergiste de Croset avait engagé des musiciens pour faire danser la jeunesse du village, le troisième dimanche de mai. C'était un bon moment pour s'amuser ; les travaux du printemps étaient terminés, et la gelée des vignes n'était plus à craindre. L'aubépine blanche avait fleuri, chose importante aux yeux du cultivateur. Un air chaud venait chaque matin apporter la sève et la vie dans les plantes. Partout les chapeaux de paille remplaçaient le feutre, et les robes d'étoffe légère celles de milaine. Les petits garçons, même quelques enfants de paysans riches, réclamaient le bonheur de marcher pieds nus.
Dans la semaine qui précéda ce dimanche, Cornélie vint un soir chez Rosette, pour lui demander si elle était donc bien décidée à ne pas danser.
— Complètement décidée, répondit-elle.
— Et alors^ pourquoi nous faire ce chagrin ? Nous sommes déjà si peu de filles 1 Jenny Gottrau ne peut obtenir une permission ; d'autres manquent encore. Nous serons réduites à une dizaine : il n'y a pourtant pas de mal à danser.
— Non, sans doute; mais c'est ce que la danse amène avec elle qui est mauvais^ ou du moins peut être mauvais.
— Je te trouve bien sévère.
— C'est possible, mais que veux-tu ! je vois maintenant la chose ainsi.
' On ne te forcera pas : chacun est libre. Est-ce que René viendra? aucun des garçons n'a su me le dire.
— Nous ne le savons pas non plus ; mais, d'après une lettre que son oncle a reçue de lui, il y a quelque temps, il ne parait pas qu'il songe à venir danser.
— Tu ne l'as pas revu depuis son départ de chez ' vous?
— Non.
— C'est bien singulier. Vous n'êtes pourtant pas en froid?
— Non, au contraire, nous nous sommes quittés en bonne amitié.
— Ça doit vous faire de la peine, tout de même, car chacun sait bien à quoi il visait.
— On a pu, en effet, le croire un moment, quoique nous soyons toujours restés parfaitement libres l'un et l'autre. René ne pense plus à moi depuis longtemps.