CHAPITRE XXU
— II a peut-être formé une autre relation où il est. René m'a toujours paru changeant.
— Peut-être, dit Rosette avec calme. J'ignore absolument de quel côté il s'est tourné. Et son ancien ami, M. Villioud, viendra -t-il?
— Je pense qu'oui. Lothaire l'a invité.
— Ça continue donc à bien aller entre vous deux ; je l'en félicite.
— Ma foi, ma chère, je trouve que tu pourrais bien me plaindre aussi un peu; car s'il faut aller demeurer à la Varaude, ce ne sera pas gai pour moi. L'endroit est laid, et le nom détestable. Du reste, je n'ai pas encore dit mon dernier mot. — Marthe Peney a rencontré Jenny Gottrau à Genève; elle l'a trouvée bien changée ; son visage est tout étiré, comme si elle était malade. Je pense qu'elle est mal nourrie et qu'elle aura eu froid pendant l'hiver. Quant à Marthe, la voilà qui fait un bien gros chagrin à ses parents.
— Quoi donc?
— Comment, tu ne sais pas ?
— Non; je sors très peu. En général, nous ignorons ce qui se passe au village.
— Et bien , ma chère , elle est toute grosse ; et ce qu'il y a de pis, c'est qu'elle devra garder l'enfant pour son compte.
— • Mais c'est affreux, ce que tu dis là.
— C'est comme ça. Que veux-tu qu'on y fasse ? Elle était en service chez des gens qui ne l'ont pas surveillée. Dans la maison, logeait sous le toit un artiste en je ne sais quoi, mais un mauvais gueux, à coup
sûr; et voilà ce qui est arrivé à la pauvre Marthe. L'individu est allé occuper un autre chenil , en attendant de faire une nouvelle victime. La loi est pour ces gredins. Tout de même, les hommes sont des lâches, quand on y pense bien. Adieu, ma chère. Les garçons ont rayé Charles Maubert du livre de la jeunesse. Ceux qui se conduisent bien, ceux qui devraient donner le bon exemple aux autres, se retirent de tout. Mal dommage alors si les mauvais ont la bride lâchée. Je trouve. Rosette, que vous avez tort, toi et Charles, de ne pas venir danser. Vous empêcheriez beaucoup de mal. Au reste, Charles ne peut pas, six mois après la mort de son père^ reprendre sa place parmi nous ; c'est pour la suite seulement que je regrette sa décision.
— Pour ce qui me concerne , je sais très bien que je n'aurais aucune influence dans le sens dont tu l'entends. Quant à Charles Maubert, cela le regarde; il se décide sans doute d'après ce qu'il considère comme un devoir.
— Oui, oui, c'est un charmant garçon; un vrai philosophe. Il passera la soirée avec la Manon, et ce sera pour lui bien agréable, car elle a de l'esprit et une charmante conversation. Croit-il, par hasard, qu'une fille ira le chercher dans sa maison pour lui dire : Tu as besoin d'une femme ; je t'en prie, épousemoi? Mais enfin, comme tu dis, cela le regarde. Ce pauvre René me fait pitié , tout de même. Comme il doit s'ennuyer là-bas dans ce pays à grenouilles! Il était fort pour nous prendre par la taille, quand il en trouvait Toccasion. Adieu.