CHAPITRE xxn
Kené était engagé pour six mois seulement, chez M. Jeanrefroidy sur le pied de 500 fr. par an. Le samedi matin, il pria son maître de lui accorder la permission de se rendre à Croset dans l'après-midi, et de n'en revenir que le lundi.
— Est-ce pour assister à une fête dans votre village, que vous demandez ce congé?
— Non, monsieur; j'ai des affaires de famille à régler.
— En ce cas, allez. Dites à votre oncle que je porte les seconds six mois de votre année à raison de 600 fr. Vous les gagnez ; il est juste de vous les donner.
— Je remercie monsieur. Mais, suivant ce que je déciderai à Croset, je ne pourrai peut-être pas achever mon année. Si monsieur veut bien y consentir, nous continuerons au mois, et si je puis rester , je ne demanderai pas mieux.
— Je vous regretterais, si vous me quittiez. J'ignore de .quelles affaires il peut être question pour vous ; mais si c'est d'un mariage, réfléchissez bien avant de vous engager. Souvent un mariage casse les bras à un jeune homme qui a besoin de faire son chemin. Il se voit une famille à élever, une femme à entretenir, lorsqu'à peine son gain suffit pour les besoins du ménage. Vous avez tout le temps de vous établir. En restant dix ans chez moi , vous amasseriez une fort jolie somme qui vous mettrait à l'aise et vous donnerait la possibilité de choisir une femme ayant aussi quelque fortune. Avez -vous besoin d'argent aujourd'hui ?
— Non^ monsieur ; je vous remercie.
— Prenez cette pièce de cinq francs pour payer votre billet.
René remercia M. Jeanrefroid. Un poignard se retournait dans sa plaie. Il fut sur le point de tout avouer à son maître; mais sa fierté naturelle lui ferma la bouche. Au point où il en était, quel conseil suivre, sinon celui de sa propre conscience ? Il vint donc à Croset , sans avoir rien dit de plus sur ses intentions.
Avant d'arriver chez son oncle, il fallait passer devant la maison Pasche. René désirait n'y voir personne, mais Rosette se trouva précisément dans la cour. Elle venait de la fontaine, les mains mouillées et les bras nus jusqu'au coude. Suivant une habitude que nous connaissons , elle regardait en bas , dans le chemin, lorsqu'elle y rencontra René, marchant tête baissée, la sueur au front.
— Eh I voilà René, dit-elle.
Essuyant vite sa main droite à son tabher de cotonnade, elle la tendit à son ancien prétendant, qui La serra en tremblant.
— Bonjour, dit-il. Gomment allez- vous? et M"»« Pasche, est -elle aussi en bonne santé?
— Merci, nous sommes très bien toutes deux. Vous allez entrer un moment pour vous rafraîchir ; il fait si chaud I
— Je vous suis bien obligé; je viendrai saluer votre mère plus tard; je vais d^abord chez mon oncle.
— Revenez ce soir, ou demain. Etes-vous content, René?